E. Marinella : les plus belles cravates du monde ?
by hugoparis
Gentlemen,
Naples est et sera décidemment toujours un lieu à part. Car si la troisième plus grande cité transalpine fait peur avec sa réputation, souvent justifiée, de ville dangereuse et corrompue, elle fascine tout autant par sa beauté, son mystère, ses « codes » tout aussi impénétrables que certaines de ses ruelles et son ambiance (son « âme » ?) si particulière.
Vous l’aurez sans doute remarqué, la cité de la Campanie nous inspire, chez PG, tous les superlatifs et des formules (en manchettes !), à dessein péremptoires et quasi définitives que même la forme interrogative ne cherche pas à adoucir. Car le titre que nous utilisons pour cet article, nous l’avons déjà utilisé, il y a quelques mois, pour vous parler d’une autre minuscule maison napolitaine (AMBROSI) fabriquant, de père en fils, des pantalons d’exception, sans doute parmi les plus beaux au monde.
Naples serait-elle donc l’Everest des chercheurs en style les plus radicaux et les plus sophistiqués ? L’épicentre d’un artisanat à nul autre pareil refusant catégoriquement le marketing de masse et préservant contre vents et marées un savoir-faire transmis, la plupart du temps, de père en fils ? L’autre Mecque (avec Londres) d’une certaine idée de l’élégance et de l’excellence masculines sans – aucun – compromis ?
Il faut dire que pour les puristes et les passionnés d’élégance, un voyage à Naples ressemble fort à un pèlerinage. Naples, c’est notre Mecque à nous, mais aussi notre « Hall of Fame », notre Hollywood Boulevard. Ou pour le dire autrement, l’un des toits du monde en matière de costumes, de chemises et de cravates. Et nos étoiles – toutes locales – ont pour noms Kiton, Rubinacci, Solito, Attolini, Borrellli, Ambrosi et, bien sûr, E. Marinella.
Et en matière de pèlerinage, Marinella en connaît un rayon, puisque cette minuscule boutique de 20 mètres carrés (TTC) a fait venir jusqu’à elle depuis bientôt un siècle, tout ce que la planète compte d’élégants et de passionnés de style du monde entier.
D’ailleurs, lorsque l’on sillonne Naples et que l’on découvre un atelier de tailleur à chaque coin de rue, on ne peut s’empêcher de se dire, en bons réactionnaires stylistiques que nous sommes, que la vie devait être, à certains égards, beaucoup plus excitante avant l’avènement de la communication électronique (même si PG est un pur enfant de cette dernière).
Car avant que l’information ne soit transmise d’un bout à l’autre de la terre à la vitesse de la lumière, et avant que les maisons les plus confidentielles ne deviennent accessibles en quelques clics de souris, découvrir une maison comme Marinella relevait presque du domaine de l’initiation.
Car ce n’est pas une légende : Il y a encore quelques dizaines d’année, le nom de E. Marinella était transmis de bouche à oreille, de père en fils, ou encore griffonné à la va-vite sur une serviette en papier sur laquelle un itinéraire dessiné à la main indiquait l’emplacement de la petite boutique sur la Riviera di Chaia, surplombant la baie de Naples.
En effet, à cette époque, les clients de Marinella, qui arboraient tous de magnifiques cascades de soie sous leur col, étaient aussi les gardiens du « temple ». Il fallait avoir fait ses preuves dans certains cercles très fermés pour être initié à l’endroit.
Comme toutes les belles histoires sartoriales, E. Marinella est d’abord l’histoire d’un homme, qui avait pour ambition d’importer et d’imposer une certaine idée de l’élégance dans son pays natal.
Don Eugenio Marinella avait sans doute, à sa façon, senti les frémissements d’un monde de plus en plus globalisé puisqu’il décida d’importer le charme de la Régence Britannique à Naples.
Il trouva l’endroit idéal : une charmante boutique de 20m2 surplombant la promenade principale de Naples, où les aristocrates napolitains passaient leurs journées. Selon Maurizio Marinella, petit fils d’Eugenio, « L’histoire de Marinella est à maints égards liée à l’histoire culturelle de la cité. A l’époque, les racines de l’art tailleur napolitain commençaient seulement à s’implanter et étaient encore très inspirées par l’Angleterre, alors considérée comme le sommet de la civilité et de la sophistication ».
Au départ, Marinella fabriquait des chemises sans égal, faites pour lui par des artisans français qu’il avait convaincus de déménager à Naples, ainsi que des cravates resplendissantes.
A cette époque préindustrielle, la cravate ne se fabriquait que d’une seule façon, en pliant sept fois un épais carré de soie, afin que sa structure interne donne au produit final une légèreté ainsi qu’un soupçon dynamique de priapisme.
Vint ensuite l’ère industrielle américaine, et de nombreuses pépites vestimentaires telles que la cravate à sept plis furent les premières victimes des techniques de production de masse. Mais dès cette époque, Naples la petite insulaire, entra en résistance contre l’invasion de ces produits sans âme.
Depuis lors, Naples est restée la terre privilégiée de l’artisanat vestimentaire masculin, de l’épaule naturelle, de la boutonnière cousue main et la poche poitrine ‘barchetta’. Et c’est précisément en refusant la facilité apportée par la confection de masse, que Marinella a prospéré. Selon Maurizio, « Il restait à cette époque, de nombreux connaisseurs, des hommes raffinés, des dandys et des hommes d’Etat qui recherchaient des produits « honnêtes », fabriqués dans les règles de l’art, qui duraient pendant plusieurs générations et qui devenaient même encore plus beaux en vieillissant ».
Un homme en particulier, le président Italien Francesco Cossiga, participa à la légende de la maison napolitaine, puisqu’il prit l’habitude d’offrir des cravates Marinella aux chefs d’Etats en visites officielles en Italie. A l’aube des années 60, beaucoup parmi les grands de ce monde, de Gianni Agnelli à Aristote Onassis en passant par JFK, étaient devenus des inconditionnel de Marinella.
Aujourd’hui, les valeurs de Marinella sont protégées (le mot est faible) par Maurizio Marinella, qui passe chaque jour de sa vie dans la boutique familiale, et qui considère que sa mission va bien au-delà de la simple création de cravates parmi les plus belles au monde.
« Ce qui m’anime, dit-il, c’est de montrer que Naples ne se résume pas aux choses négatives que l’on peut lire dans la presse et de faire percevoir ma ville comme une terre de tradition qui fabrique des produits honnêtes et exceptionnels ».
Ainsi, Maurizio prend énormément de plaisir à faire visiter le « laboratoire » de la maison (la manufacture donc) qui se trouve à quelques mètres de la boutique d’origine et qui possède la particularité de n’employer que des femmes.
« Elles ont une main infiniment plus délicate que celle d’un homme, explique t’il – pour découper, plier et coudre chaque cravate. Dans 50 ans, cette cravate neuf plis, sera toujours aussi belle ».
Un autre atelier voisin est réservé aux commandes spéciales et au sur-mesure. Ici, le choix des couleurs et des motifs est évidemment quasi infini. Toutes les cravates peuvent être commandées avec ou sans triplure. L’avantage de la triplure légère en laine est qu’elle préserve la forme de la cravate et lui donne un certain relief. Cependant, la préférence des connaisseurs ira la plupart du temps aux cravates sans triplure, en particulier pour les cravates sept ou neuf plis. Peut-être parce que c’est ainsi qu’en 1914 Eugenio Marinella créa ses premières cravates, qui n’ont probablement jamais été surpassées presque 100 ans après.
Les cravates Marinella sont disponibles dans un réseau de revente ultra-sélectif à Milan, Paris (au Four Seasons), Tokyo, Monte Carlo, Athènes et New-York.
Et pour les plus « pointus » d’entre nous, voici quelques unes des caractéristiques d’une cravate neuf plis Marinella :
- 9 plis internes (la pièce de soie utilisée est repliée 9 fois sur elle-même).
- Largeur standard : 9 cm. Longueur standard : 148 cm.
- Poids : 71 grammes (1 cravate standard= 56g ).
- Tissu : en soie.
- La cravate à neuf plis nécessite deux fois plus de tissu qu’une cravate normale. Dans un métrage de 100 x 65 cm, on réalise une seule cravate neuf plis au lieu de deux standard.
- Fabrication : artisanale et à la main. La réalisation en 4 phases de la cravate à neuf plis nécessite 3 heures de travail et 4 personnes : la coupe et la préparation, la réalisation du bonnet, la doublure et la fermeture, la couture.
- Exclusivité des imprimés : seulement 2 cravates à neuf plis sont fabriquées dans un même imprimé (ou 4 cravates standards, soit peu de probabilité de retrouver la même cravate que la vôtre tout au long d’une vie !).
- Sur-mesure : la neuf plis peut être réalisée sur mesure en quatre semaines.
En 2009, Marinella a vendu pour près de 5 millions d’euros de cravates dans le monde entier avec un budget publicitaire quasi nul mais avec, il est vrai, cent ans d’histoire, d’exigence, de savoir-faire et de passion. Respect.
Ciao, HUGO









18 commentaires
Apres avoir lu l’article je me rend compte que les italiens ont une facon tres particuliere de faire les pieces de l’habillement masculin.Et ils ont un style tres edgy.Votre article est tres vrai et tres interessante.
Merci.
Bravo pour cette introduction très réussie à la maison Marinella. Je voudrais rajouter la raison pour laquelle la boutique ouvre très tôt (vers sept heures du matin): pour que le gentleman napolitain aie la possibilité de se procurer une cravate avant d’aller au bureau. Légende ou non, je vous laisse juger.
Finalement, ayant déjà commandé des cravates sur mesure chez Marinella, je voudrais ajouter que les ouvrières qui prennent vos mesures et la commande sont très opposées à l’idée d’une cravate sans triplure (appellée « âme » en italie). Ainsi, j’ai été enclin de prendre ma cravatte sept plis avec une triplure très fine malgré mes demandes répétées.
Article intéressant. J’aime bien l’anecdote de LM sur l’heure d’ouverture.
Tout ce la est effectivement très beau.
A mon sens, la cravate neuf plis relève plus de la prouesse technique que de l’avancée stylistique.
Ces cravates sont très épaisses et ne conviennent pas à tous les nœuds. Une cravate n’est pas une armure à blinder.
Ce qui importe, c’est que la triplure soit de très bonne qualité, tout comme la soie. Si les deux sont excellents, la cravate a de la tenue et reprend sa forme un fois posée sur un cintre.
Marinella est fameux en cela qu’il s’est spécialisé dans la cravate de luxe. A ce titre, son cas est presque unique.
Mais L’Italie,dont je viens et que je chéris par ailleurs, n’a pas le monopole des belles cravates.
La France compte encore quelque bons faiseurs, Hermès, Stark and Sons et Charvet pour n’en citer que quelques-uns parmi les meilleurs. Ceux-là ont le souci des finitions et ne prennent que les meilleures matières premières.
Marinella a peut-être en plus le goût de l’exotisme transalpin, par rapport à Hermès que l’on voit si souvent.
Et si c’est le sillage parfumé de JFK ou d’Onassis qui vous allèche, sachez que de Gaulle, Clinton et Chirac sont en bonne place dans le livre d’or de Stark and Sons, et qu’ils n’y sont pas seuls…
Merci pour ce commentaire. Nous pouvons même rajouter que c’est le Général de Gaulle lui-même qui a été l’un des acteurs principaux de la sauvegarde de la maison Charvet dans les années 50 en insistant pour que l’entreprise soit reprise par des français et ne quitte pas le patrimoine national. Chez PG nous chérissons aussi la maison Charvet à laquelle nous avons consacré quelques articles. Bonne journée, HUGO
Je n’ai jamais été chez Marinella, et je serai curieux de savoir comment elles sont emballées : boîtes, étui… Si certains d’entre vous ont des informations…Quel est leur prix ?
J’abonde dans le sens de Luigi, autant par chauvinisme que par goût des belles cravates. La France reste une des patries de la cravate par ces bonnes maisons qu’il nomme et que l’on nous envie.
Je m’amuse en voyant que vous évoquez Stark and Sons. Je suis allé récemment chez lui pour me procurer, le sourire aux lèvres, la désormais proverbiale « cravate de Sarkozy ». (Car nous avons tous nos travers, et les miens sont en partie faits de grenadine de soie bleu nuit, une merveille). Il qui m’a dit qu’il entendait étendre de manière significative son offre de cravates sous peu, ce dont je me réjouis car elles sont de bonne tenue et de bon goût, chose rare! Si en plus il en profite pour rajeunir son site :)
Enfin, je profite de la large et qualifiée audience de cette tribune pour lancer un appel au trichlo. J’en avais encore un peu pour nettoyer mes cravates, mais ma bouteille est vide…Avez-vous des adresses pour en trouver?
Bonjour, cette question revient souvent et la réponse est que le trichlorethylène est désormais quasi introuvable car il est interdit à la vente aux particuliers dans l’Union Européenne. HUGO
Petite question: si je comprends bien, une cravate est constituée de :
- la soie en elle même, repliée 7 ou 9 fois sur elle même
- un petit morceau de doublure en bas,
- d’une triplure.
Ai-je bon? et la triplure est? en soie? en laine? en coton? C’est assez compliqué finalement comme pièce, bien plus que mes papillons!
Merci Hugo,
C’est ce genre de billets précieux, ces photos enchanteresses, qui rendent ton blog unique.
J’adore ;)
Laurent
Justement, non. La particularité des cravates 7 et 9 plis est de ne posséder ni doublure, ni triplure; contrairement aux cravates « classiques ». Elles sont au contraire constituées d’une unique pièce de soie, dont le savant pliage donne l’épaisseur et la tenue (la main) à la cravate.
Le dos de la cravate, au niveau de la pointe, présente donc l’envers de l’étoffe de soie utilisée pour la confection.
Pour répondre à cette question posée sur la nature des triplures, il faut savoir que la matière de la triplure détermine la qualité des cravates.
Les triplures de mauvais aloi sont en polyester ou un peu mieux, en tissu.
Une fois que le polyester prend un pli, il devient presque impossible de faire disparaître les plis la cravate est alors durablement plissée.
Les meilleurs triplures sont en laine. Un passage de la vapeur du fer, les fibres de la laine reprennent leur forme et la cravate retrouve un port altier !
Les vendeurs ne sont pas toujours renseignés sur la nature de la doublure et c’est dommage !
Cher Prince,
vous avez absolument raison mais malheureusement Marinella insiste sur une triplure (âme) dans leurs cravates 7 plis. Ils déconseillent vivement les cravates 9 plis, jugées par eux comme trop ostentatoires et refusent catégoriquement d’éliminer complètement la triplure (pas d’âme – pas de belle cravate). Cf. mon commentaire du 29 juin.
Néanmoins la cravate 7 plis avec la triplure la plus fine possible (et acceptée) que je me suis fait faire est magnifique.
A l’image de Charvet, qui réalise aussi des cravates très larges, comment un homme d’une morphologie plutôt fine peut-il porter ce genre de produits (aussi magnifiques soient-ils) sans qu’un problème de proportion ne se pose?
Je ne suis pas un aficionado des cravates très étroites mais un 8,5cm me correspond parfaitement. Adieu donc Charvet et autre Marinella?
Les cravates sept ou neuf plis peuvent être sans doublure ni triplure, avec doublure, avec doublure et triplure (par exemple, Carlo Franco pratique les trois manières de faire). Je possède plusieurs cravates Marinella « normales » (trois plis) et une « neuf plis » (qui en compte en réalité quatorze. Toutes sont avec doublure et triplure. Contrairement à une idée répandue les nœuds ont la même apparence, toutes choses égales d’ailleurs. La seule phase délicate, avec une neuf plis, est le passage final du grand pan – très épais – dans la boucle. La cravate est lourde et épaisse sur le devant, rigide comme une sorte de plastron. On peut préférer la souplesse de la cravate classique. Notez que Maurizio Marinella dit préférer pour lui-même la cravate trois plis.
Bonjour Hugo,
Ayant plusieurs heures à perdre ce week end je suis allé à la découverte du magasin Noblesse de Naples qui dispose de la marque de cravate Ulturale. Détail de connaisseurs, fil de soie, style purement italien beaucoup de modèle faisant penser à des collections E.Marinella. Connaissez-vous cette Marque ? Peut-être serait-il intéressant de développer un article afin de la faire connaître au plus grand nombre d’entre nous.
gentlermanement vôtre,
LOUIS CARVALHO TELES
Bonjour cher Hugo,
Lecteur intensif de vos écrits depsuis quelques mois – suite à une recherche d’informations (à l’intention de mon tailleur au Caire), je peux témoigner de la magie du magasin Marinella, où j’ai eu la chance de me rendre la semaine dernière dans le cadre de congés bien mérités. Après m’être généreusement offert sept cravates et trois pochettes, ainsi qu’un tissu H&S dans le show room (j’avais demandé candidement si l’on pouvait m’indiquer un vendeur de tissus), j’ai pu m’entretenir quelques minutes avec Maurizio Marinella. Je ne peux que témoigner de la générosité de ce monsieur, qui a pris le temps de s’informer de ma personne, de discuter technique et éthique de la maison. Je ne crois pas avoir jamais pu bénéficier d’une telle attention dans une grande maison française. je me suis enfin vu remettre gracieusement le livre retarçant l’histoire de Marinella. Bref, je ne peux qu’encourager tout voyageuir passant par Naples de s’arréter via Riviera di Chaia. J’essaierai de vous poster les photos de mes acquisitions. Mon seul regret est de ne pas avoir pu trouver le temps de m’arreter chez Ambrosi.
Bien à vous, de la part d’un fidèle lecteur du Caire, Egypte
PS : j’essaierai également plus tard de vous parler de mon tailleur (illustrations à l’appui), Samir, le dernier représentant (73 ans) au Caire de la vielle tradition caïrote de grande mesure.
Merci pour ce retour Thomas. Et nous sommes preneurs de vos photos ainsi que d’un article sur Samir évidemment. Hugo
Cher Hugo,
Encore un article precis, interessant et agreable a lire. Naples est une ville magnifique ou j’y compte avec mes bons amis Pasquale et son frère Sergio, je ne raterai pas un passage par le magasin de ce magnifique artisan lors de mon prochain voyage, ou sans doute je prendrais une belle cravatte pour mon garderobe (ou quelques, mais peut etre pas autant que Thomas, chanceux lui et aussi le magasin!…).
Bravo et bonne continuation.