Parisian Gentleman


Bonus PG : la version intégrale de l’article de Polka Magazine

by hugoparis

Gentlemen,

comme promis, voici la version « longue », ou plus exactement la version « intégrale » de l’article que j’ai écris pour la dernière livraison de Polka Magazine.

Pour la petite histoire lorsque le rédacteur en chef m’a indiqué le nombre de signes dont je disposais pour ce papier, j’ai fais la confusion – ayant peu d’expérience en presse papier – entre « signes » et « mots ».

C’est la raison pour laquelle la version que j’ai livrée au magazine et que je partage avec vous aujourd’hui, est BEAUCOUP plus longue que la version qui a été publiée dans Polka.

Here we go.

SAVILE ROW

Pour beaucoup ce nom n’évoque pas grand chose si ce n’est celui d’une (toute) petite rue plutôt (très) tranquille du quartier (très) chic et (très) cher de Mayfair à Londres. Le genre de coin, non loin de Westminster, de Buckingham Palace  et de Piccadilly Circus, où il est impossible de circuler gratuitement, de se garer et encore plus de se loger décemment à moins de 5000 £ par mois. Un quartier d’à peine plus d’un kilomètre carré que les habitués (les affranchis ?) appellent le « golden mile ».

Pour ces derniers – et ils sont nombreux et quasi exclusivement masculins – SAVILE ROW c’est La Mecque ou St Jacques de Compostelle. Le toit du monde, leur Everest à eux, une sorte de Nirvana stylistique qui fait rêver, depuis plus de 200 ans  tout ce que la planète compte d’hommes en quête d’élégance discrète et immaculée.

A l’heure où James Sherwood, journaliste, créateur de l’exposition « the London Cut » (consacrée à Savile Row) et plume prolixe du (petit) monde du style masculin vient tout juste de nous livrer le flamboyant « Savile Row, Les maîtres tailleurs du sur-mesure britannique » (en édition française chez L’Editeur,) force est de constater que le golden mile, LA rue la plus célèbre au monde en matière d’élégance masculine, est encore l’objet de toutes les envies voire de tous les fantasmes.

L’inénarrable Oscar Wilde a dit un jour que « la mode était une forme de laideur tellement insupportable, qu’il nous fallait la changer tous les 6 mois ». Sur Savile Row, il n’est bien sur pas question de mode de masse fugace et passagère mais bien de style intemporel et d’élégance personnelle discrète.

Il faut dire que ce kilomètre carré, sur lequel un étonnant silence feutré règne même à l’extérieur des augustes maisons de couture, est unique, car il regroupe la plus grande concentration au monde de tailleurs sur-mesure de grande tradition.

Pour vous donner une idée du magnétisme de l’endroit, s’il est de coutume de dire que les anglais s’habillent aussi bien que nous mangeons., alors imaginez une petite rue à Paris, dans laquelle 80% des grands chefs étoilés du guide Michelin seraient concentrés…

« J’ai toujours trouvé le terme « luxe » un peu désagréable – nous confie James Sherwood, car il a, pour moi,  forts relents d’ostentation vulgaireLe « luxe » est devenu un terme général derrière lequel vous pouvez mettre aujourd’hui à peu près n’importe quoi. Prenez un objet un peu patiné, couvrez le en plaqué or, entourez le de vison, et appelez cela du luxe. Le luxe, c’est très exactement l’antithèse du Bespoke, qui est l’incarnation de la discrétion, de la douceur et d’une certaine confiance en soi sereine »…

Le Bespoke ? Généralement traduit par « grande mesure » en français, le terme Bespoke décrit le sommet de l’art vestimentaire masculin, ce que la haute couture est à la femme : la création de pièces uniques.

Mais à la différence de la haute couture féminine, ces costumes ou ces manteaux masculins d’exception ne sont pas créés à la faveur de défilés clinquants et ne sont pas destinés à être portés par des mannequins irréels sous les crépitements hystériques d’appareils photos.

Un vêtement Bespoke est, à l’inverse, créé dans l’intimité d’un salon feutré dans lequel vous (le client donc) aurez longuement discuté (d’où le terme « bespoke ») de votre prochain costume et de tous ses détails avec votre maître tailleur. Et le mot « détail » prend, dans cette petite rue londonienne, une dimension quasi surnaturelle puisque dans toutes les maisons du Row, chaque « inch » de votre costume sera longuement discuté et choisi par et avec vous : le tissu bien sûr, mais aussi, la taille et la forme des revers, le type d’emmanchure, le type de montage des épaules (plus ou moins structurées en fonction de votre morphologie), le nombre et le positionnement des boutons, les broderies spécifiques, les boutonnières et la liste est quasiment infinie…

Il s’agit, donc, pour faire simple, de la réalisation entièrement à la main d’un vêtement (le plus souvent un costume) dont le patronage a été spécialement dessiné pour vous et qui restera unique ad vitam aeternam.

D’ailleurs c’est pour faire valoir cet héritage et ce cahier des charges d’une précision extrême que les plus grandes maisons du Row se sont récemment regroupées en une association – la « Savile Row Bespoke Association », qui tente de protéger et de promouvoir (avec, par exemple, l’exposition « The London Cut » qui a été présentée en Italie et en France) ce savoir-faire ancestral unique.

Entrer dans une maison de Grande Mesure sur Savile Row, comme chez chez Anderson & Sheppard, chez Huntsmann ou chez Henry Poole, est un acte de conviction qui dépasse de très loin le « simple » sujet de vos moyens.

En effet, pour avoir « droit » au Bespoke de Savile Row, il faut posséder deux vertus qui ne sont généralement pas attribuées aux  personnes très aisées, voire fortunées : l’humilité et la patience…

Le salon Bespoke d’un Kilgour ou d’un Norton & Sons, est, en effet, un lieu particulièrement feutré, tout empreint de discrétion et de réserve, dans lequel la politesse (la vraie) est de mise et la patience élevée au rang d’art de vivre : patience pour attendre son tailleur, déjà occupé à un essayage avec un autre client, patience entre les 4 ou 5 essayages (plusieurs semaines), patience pour obtenir son costume fini (plusieurs mois).

En outre,  qui que vous soyez, prince, roturier, people, ex-trader ou simple homo sapiens élégant, vous serez tous traité de la même manière sur Savile Row. Vous vous sentirez tous égaux lorsque vous serez en slip et chaussettes livrés à la sagacité du maître-tailleur en train de mesurer, de retoucher, d’ajuster, de corriger et de mémoriser TOUS les détails de votre anatomie, même les moins avouables (notamment au niveau de la ceinture) ou ceux que vous ignoriez vous-mêmes (comme le fait, assez courant, d’avoir une épaule plus basse que l’autre ou un bras plus court que l’autre).

Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans cette impression de grande jouissance intérieure lorsque vous portez, pour la première fois dans la vraie vie, un objet unique et discret dont vous êtes le co-auteur et que personne ne remarquera en tant que tel.

Un vieux proverbe sur Savile Row dit que si quelqu’un vous fait un compliment sur votre nouveau costume, c’est que votre tailleur aura fait un mauvais travail. Car sur le Golden Mile plus que partout au monde, l’understatement est “de rigueur” (en anglais dans le texte).

Dans le même ordre d’idée, le grand Jean Cocteau ne disait-il pas que « L’élégance s’arrête au moment ou on la remarque » ?

Ceci étant,  se promener sur Savile Row reste une expérience à part pour quiconque est sensible à l’élégance version masculine. Car même si l’art de la litote stylistique (en montrer moins pour en faire comprendre plus) est ici poussé à l’extrême, il est indéniable que les gentlemen qui sortent discrètement de chez Gieves & Hawkes ou de chez Dege & Skinner sont – doux euphémisme – d’une élégance stupéfiante.

Ce qui est étonnant dans l’histoire de Savile Row, c’est que cette communauté d’artisans de haut vol a toujours réussi à s’adapter aux changements des différentes époques… mais en ne changeant rien à leur façon de travailler (ce qui est, d’ailleurs, toujours vrai aujourd’hui).

Après la première guerre mondiale qui marqua l’avènement – encore timide – du « prêt-à-porter », (qui prendra son envol après la guerre 39-45) c’est Hollywood qui vint à la rescousse de Savile Row. En effet, durant les années folles, les icones étaient en pleine mutation et les stars du cinéma sont venues remplacer dans l’imaginaire collectif, les icônes déchues d’antan, monarques et autres aristocrates.

C’est à cette époque que des maisons, devenues depuis mythiques, comme Anderson & Sheppard, Huntsman et Henry Poole, ont commencé à couper des costumes pour les nouveaux rois du monde qui s’appelaient désormais Cary Grant, Clark Gable ou Fred Astaire.

Pourtant, dans les années 50, le prêt-à-porter s’imposera définitivement et Savile Row rentrera dans l’une des décennies les plus difficiles de son histoire avec la fermeture de nombreux ateliers.

C’est dans les années 60 que sous l’impulsion d’une nouvelle race de tailleurs-stylistes (comprenez des stylistes qui savent se servir d’une paire de ciseaux) que le Row va revenir sur le devant de la scène grâce à certains de ses « enfants terribles » comme Douglas Hayward et Tommy Nutter. Ce sont eux, avec une approche plus contemporaine et beaucoup plus débridée de l’art tailleur, qui vont ramener sur Savile Row des monstres sacrés comme Steve McQueen et Michael Caine pour le premier, et les Beatles et les Rolling Stones pour le second.

D’ailleurs, pour la petite histoire, sur l’image universellement célèbre de la pochette de l’album « Abbey Road » des Beatles – cette image où les 4 garçons dans le vent traversent la rue sur un passage clouté – John, Paul et Ringo portent tous un costume Bespoke de chez Tommy Nutter. Seul George Harrison fera de la résistance et décidera de rester en jeans…

Même si la « greffe » entre ces nouveaux acteurs du Row et les tailleurs traditionnels – par définition conservateurs – fut pour le moins malaisée, c’est indéniablement cette dernière qui relança le Golden Mile et lui permis de continuer à se développer malgré les coups de boutoirs des confectionneurs de masse qui, dans les années 80, allaient déferler sur le style masculin.

La nouvelle « carte » du Row se divise donc désormais entre les maisons de tradition et les tailleurs-stylistes qui constituent un véritable « nouvel establishment » local.

Les chefs de file des « traditionnels » s’appellent, notamment, Anderson & Sheppard, Huntsman, Henry Poole, Gieves & Hawkes ou Dege & Skinner.

Le nouvel « establishment » compte quant à lui dans ses rangs des maisons comme Richard James, Norton & Sons (maison historique rachetée récemment par le très médiatique Patrick Grant) ou Ozwald Boateng, mais aussi, deux maisons installées un peu en dehors du Golden Mile, Edward Sexton et Timothy Everest.

Chez les « modernes », évidemment, les coupes sont plus audacieuses et un Ozwald Boateng, par exemple, s’autorise désormais des lignes et des couleurs qui n’ont rien à envier aux créations les plus débridées des stylistes d’aujourd’hui… l’héritage de la culture tailleur en plus.

Et cet héritage est sans aucun doute LA force principale de Savile Row.

C’est précisément cet héritage que James Sherwood s’est donné la mission quasi  sacrée de protéger, que ce soit avec son livre récent, avec ses expositions ou avec le travail de fourmi qu’il a réalisé des années durant pour sauvegarder les archives de certaines maisons comme Gieves & Hawkes (des milliers de patronages uniques).

« L’héritage historique n’a pas de prix. Ralph Lauren serait prêt à tout pour posséder un tel héritage… Je pense que les maisons du Row ont finalement compris la valeur de celui-ci et que grâce à ce savoir-faire ancestral, elles n’ont pas besoin de se battre à coups de millions avec les multinationales du luxe pour continuer à tenir le haut du pavé de l’élégance masculine… » déclarait-il récemment dans le magazine dédié à l’élégance masculine « The Rake », qui lui a fait l’honneur de sa couverture avec pour titre : « James Sherwood, The Guardian Of Savile Row ».

Autre « clin d’œil » de l’époque dont le Row n’est, fortuitement, pas peu fier : l’absence totale d’empreinte carbone de sa production. Car les milliers de costumes produits dans le quartier le sont TOUS dans moins de deux kilomètres carrés et la grande majorité des opérations restent réalisées à la main.

Savile Row se porte donc plutôt bien, mais la vigilance reste « de rigueur » (toujours en anglais dans le texte), car il devient de plus en plus difficile pour les promoteurs immobiliers locaux de résister aux sirènes des millions de livres que les confectionneurs « mainstream » leur proposent pour se rapprocher, le plus possible et de plus en plus dangereusement, du Golden Mile.

Récemment, c’est Abercrombie and Fitch qui vient d’installer à quelques mètres du Row, son nouveau flagship… Un gigantesque magasin ultra moderne avec son lot d’affiches de mannequins torses nus aux abdominaux parfaits et son horrible musique lounge qui tourne en boucle du matin au soir.

D’ailleurs avec ce magasin, situé exactement au 7 Burlington Gardens, la marque n’hésite pas à communiquer sur le fait qu’elle est située désormais sur Savile Row afin de gagner (d’usurper ?), à peu de frais, des lettres de noblesse qui ne lui reviennent pas.

Alors c’est vrai que la bataille entre des maisons artisanales dédiées à l’élégance discrète  et des multinationales du sportswear peut sembler déséquilibrée…

Pourtant un tailleur émérite du Row m’a récemment confié une formule qui est un concentré de bon sens, de cynisme et de flegme tout britannique. : « C’est vrai que la bataille ne va pas être facile. Mais nous savons tous que David a toujours eu plus de style et de classe que Goliath ».

Et puis comme l’écrivait un éditorialiste du journal « Tailor and Cutter » en 1920 « Un vrai gentleman ne peut faire l’amour avec conviction, que s’il porte un pardessus taillé à moins d’un kilomètre de Piccadilly. ».

Dont acte.

Cheers, HUGO.


Cet article est également disponible en : Anglais

6 commentaires

Jean — 05 mars 2011 15:21

Bravo Hugo,

Très bon article qui véhicule bien la philosophie du Row.

Je ferai juste remarquer que les tissus n’étant pas tissés dans Londres, il y a forcement une empreinte carbone même si elle est beaucoup plus faible que pour le prêt à porter.
Cet argument écologique n’est pas le plus important cependant.

La transmission d’un savoir-faire plus que centenaire et une capacité à évoluer par petites touches discrètes est à mon avis la force des maîtres-tailleurs de Saville Row.

Bien sincèrement,

Jean

Bo — 05 mars 2011 16:49

Bravo. Point.
G.

Edmondsson — 05 mars 2011 18:20

« (…)l’article que j’ai écris pour la dernière livraison(…) » Extrait du début de l’article pour souligner une faute qui corrigée rendrait tout ceci à sa place et l’introduction à la hauteur des lignes qui s’ensuivent. Donc, non pas « j’ai écris », mais « j’ai écrit ». Si je puis me permettre.

Lesueur Patrick — 07 mars 2011 16:55

Bien entendu je n’aurai pas le ridicule de contester le savoir faire ainsi que la maîtrise ancestrale des établissements du Row, mais attention de ne pas tomber dans les lieux communs habituels. Certes la très grande majorité des tailleurs de cette rue mythique fournissent des effets d’un style discret, et traditionnel du meilleur gout, en parfaite relation avec la grande école britannique. Mais j’ai vu également en vitrine de certains de ces célèbres professionnels, des ensembles aux coupes et rapports de tons franchement contestables, qui contredisaient très largement la juste remarque de Jean Cocteau que vous citez en référence.
Bien cordialement
Patrick Lesueur

hugoparis — 07 mars 2011 17:13

Je vois à quelles maisons vous faites référence… Ceci étant, l’understatement reste grandement majoritaire sur le Row. Hopefully. HUGO

Joseph — 21 mars 2011 02:13

Excellent article, une fois de plus. Merci Hugo.
Par contre vous venez de ruiner ma sexualité pour une durée encore indéterminée.
Huhu.

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