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Le Guide PG des Maisons de Qualité

Une brève histoire du Prince de Galles (le motif, pas le souverain)

by Hugo Jacomet

Gentlemen,

nous ouvrons de nouveau ce jour les colonnes de PG à notre ami Paul Grassart (site : Paul Grassart Tailleur), pour, comme à l’accoutumée, un article passionnant d’une grande qualité historique et technique consacré aujourd’hui à l’un des motifs phares et indémodables de l’élégance masculine : le motif communément appelé « Prince de Galles ».

Petite Histoire du Prince de Galles

par Paul Grassart

Le motif Prince de Galles est un grand classique de nos gardes-robes. Rural de par ses origines, toujours anglaises, il a été adopté à la ville aussi bien en Europe qu’aux États Unis.

Les origines de ce motif remontent au début du XIXe siècle. Avant cette époque, les tartans écossais n’étaient pas encore associés strictement à des clans, mais variaient plutôt selon les régions d’origine ou simplement selon les goûts individuels. Au tout début du XIXe siècle, les drapiers écossais comprirent l’excellent potentiel commercial de ce type de tissage, et commencèrent à concevoir des motifs exclusifs qu’ils vendaient aux clans, régiments, grandes compagnies commerciales et même aux plantations de thé des Indes !

A l’occasion de la visite du roi George IV en 1822, il fut demandé aux chefs de clan de porter les couleurs de leur clan lors de leur audience. Ces derniers durent alors choisir le motif qui leur resta associé par la suite. Et la mode du tartan fut lancée hors d’Ecosse lorsque le roi décida d’arborer un kilt lui aussi. A partir de cette date, les tartans devinrent donc des motifs déposés, dont l’usage fut réservé aux membres du clan concerné.


Tartan du Clan Urquhart

Il se trouve que l’Écosse devint un pays à la mode, où il faisait bon avoir un domaine pour le « sport ». Cette mode ira croissante suite à l’engouement de la reine Victoria pour ce pays, et en particulier pour le domaine de Balmoral qu’elle venait d’acheter pour ses loisirs.

Le prince Albert, qui a laissé son nom dans l’histoire du costume à un type de redingote, était aussi soucieux de son personnel, et souhaitait que ses gardes-chasse, forestiers et autres employés du domaine de Balmoral (en anglais, les gamekeepers) soient convenablement vêtus, et ce dans une tenue facile à identifier. Les différents propriétaires fonciers suivirent son exemple. Mais ils étaient nombreux à n’être pas d’origine écossaise, et donc à n’avoir aucun tartan de clan leur appartenant. Qu’à cela ne tienne, il se firent créer par les designers écossais d’alors des motifs nouveaux, inspirés par le principe des tartans, mais nettement plus discrets. Ces motifs se virent quelques temps plus tard appelés district checks, puisqu’ils étaient associés non à un clan, mais à un domaine.

La base de ces motifs était non les flamboyants tartans, mais le bien plus humble shepherd’s check des bergers des Cheviot Hills. Il s’agit d’un tissu sergé simple (à pas de deux, donc), la même armure que les tartans colorés, et pouvant être tissés sur les même métiers. Le sheperd’s check est un carreau des plus simples, alternant des bandes de 6 fils foncés et 6 fils clairs (il existe aussi en version 8 et 8).

Cheviot Hills : oui, il s’agit bien des collines écossaises où paissent les moutons produisant la belle laine utilisée pour tisser la cheviotte. Ce n’est pas parce qu’on est berger écossais qu’on n’est pas élégant !


Un shepherd’s check de chez Abraham Moon, sur une base 6 fils

Si vous n’avez jamais vu de shepherd’s check (il faut un début à tout), peut-être êtes-vous  plus familier de sa déclinaison la plus célèbre : le gun club, qui repose sur la même idée, mais en remplaçant les rayures noires par des rayures de différentes couleurs. Le tout premier gun club fut choisi par un « American Gun Club » en 1878, mais il fut bien conçu par un designer d’origine écossaise. Par rapport au shepherd’s check de base (en version bandes de 6 fils), une bande noire sur deux est remplacée par une bande rouge sombre. Cela forme donc un réseau noir et rouge sur fond blanc.


De nos jours, on désigne fréquemment par le terme « gun club » tous les dérivés colorés du shepherd’s check, tel que celui-ci de Johnstons of Elgin ci-dessous (en Saxony Tweed) :


Et le Prince de Galles dans tout cela ? Nous y venons.

Dans la petite vallée de Glen Urquhart, dans le comté d’Inverness et plus précisément sur les bords du Loch Ness, la comtesse de Seafield, Lady Caroline de son petit nom, avait acheté un vaste domaine comprenant le célèbre chateau d’Urquhart.


Etant d’origine néozélandaise, elle dut elle aussi se faire créer son propre district check, qui logiquement porte le nom de Glen Urquhart Check, souvent appelé familièrement Glen Check. Au lieu de créer une énième variation du sheperd check, son designer eut l’idée géniale de créer un gros carreau en alternant des bandes de 2 et 2 avec des bandes de 4 et 4. Que signifie ces codes cabalistiques ?

La légende raconte que le designer en question fut la comtesse elle-même, qui aimait tisser comme d’autres aimaient la serrurerie. Pas de chance pour la légende, l’histoire des historiens rapporte elle le nom du véritable créateur du motif, une certaine Elizabeth MacDougall, dont on a encore les instructions qu’elle a transmises à William Fraser pour que ce dernier le tisse. D’ailleurs, on sait même que le Glen Urquhart originel était bleu et blanc, et qu’il ne devint noir et blanc que plus tard. Ah oui, et on sait même que c’était en 1848. Voilà, vous savez tout.

Nous l’avons vu, le sheperd check est un motif créé en plaçant en chaîne une bande de 6 fils noirs, puis 6 fils blancs, puis 6 fils noirs, puis 6 fils blancs, et ainsi de suite. Sur la trame, on place de même des bandes successives de 6 fils blancs ou noirs. Cela forme donc un motif de petits carreaux caractéristique. Le pied de poule sera formé en « 4 et 4″. Un « deux et deux », c’est la même idée, mais avec des bandes de 2 fils noirs, puis 2 fils blancs, etc. Un fil à fil, c’est tout simplement un fil noir, un fil blanc. Le Glen Urquhart check, c’est une alternance de larges bandes de 4 et 4 et de 2 et 2, « tout simplement » !


Très gros plan sur pied de poule en bourette de soie (Marling & Evans). On distingue très nettement les séries de 4 fils.

On notera que ce motif n’est pas du tout le tartan du clan Urquhart, qui est vert et bleu à gros carreau noir et carreau fenêtre rouge comme on peut le voir un peu plus haut dans cet article.

Ce dernier, le motif Glen Urquart check, existe en fait en deux versions : l’original, et le Small Glen Urquart check. Ce dernier a des bandes de 2&2 et de 4&4 plus étroites que le « normal », et surtout les bandes de 4&4 sont bordées par la même couleur des deux côtés (si elle commence par du blanc à gauche, elle finit par du blanc à droite). Le résultat est que sur le Small, les « carreaux » de 2&2 présentent alternativement des rayures horizontales et verticales (alors que le Glen Urqhart normal a tous ses carreaux de 2&2 en rayures horizontales).


Glen Urquhart Check – L’original


J’en arrive maintenant au Prince de Galles. L’homme, pas le motif, pas encore. Alors qu’il attendait patiemment son tour sur le trône, le futur Edouard VII, grand élégant devant l’éternel même s’il ne fermait pas ses gilets complètement, était aussi un grand chasseur.


Il aimait notamment à fréquenter le domaine de Mar, où il adopta un motif dérivé du Glen Urqhart, qui porte aujourd’hui logiquement le nom de Mar. La nouveauté de ce motif est de séparer les bandes de 4&4 et de 2&2 par une fine lisière bleue, créant ainsi un double carreau fenêtre en superposition. Ce motif plaisait au Prince de Galles car il véhiculait les valeurs sportives de l’Ecosse qu’il affectionnait.


Ce motif fut perfectionné par la suite, et pris le nom de Carreau Prince de Galle (Prince of Wales check). La version définitive est basée sur le Small Glen Urquhart, tissé en rouge-brun et blanc au lieu de noir et blanc, en séparant les bandes par une bordure de 6 fils bleu marine.


Le carreau « Prince de Galles«  originel

Ce motif devint très à la mode à partir du couronnement d’Edouard VII, et connut de très nombreuses variantes dans les années 1930.

La variante restée la plus courante de nos jours est de partir d’un glen urquhart check, et de rajouter un carreau fenêtre contrastant au milieu de la bande en deux et deux, éventuellement de couleur différente en chaîne et trame, tel que sur cet exemple (toujours de chez Marling&Evans) :


Par Paul Grassart @ http://www.paulgrassart.com/


3 commentaires

Benjamin — 02 février 2013 08:20

Très bel article, comme à votre habitude, M. Grassart.
Dommage que votre site n’en propose plus avec la même régularité qu’auparavant.
Bonne continuation en tout cas.

Antoine — 08 février 2013 12:09

Le moins que l’on puisse dire est que cet article sur le Prince de Galles est précis et documenté. C’est une mine d’infos. Bravo à vous !

Sam Lecass — 17 février 2014 07:55

Encore un article très intéressant. Merci !

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