Le paradoxe
du Bespoke

Hugo JACOMET

Le paradoxe du Bespoke : une école de discrétion et d’humilité !

Gentlemen,

étant depuis longtemps habitué aux railleries du vulgum pecus concernant mon goût immodéré pour la belle ouvrage et les vêtements sur-mesure, je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur la nature très paradoxale que revêt cette passion dévorante (ceux qui sont « tombés dedans » quand ils étaient petits ou plus grands comprendront de quoi je veux parler).

Car contrairement à ce que pensent (et chuchotent dans mon dos, au demeurant immaculé) les personnes qui ne voient dans cette démarche qu’un élan narcissique et superficiel (vous savez, ceux qui disent que la beauté est intérieure, que ceux qui soignent leur apparence sont des gens superficiels et égocentriques et blablabla), voire l’envie « d’en mettre plein la vue » à autrui, je crois pouvoir dire que la démarche Bespoke est, au contraire, une véritable école de discrétion, d’humilité et de modestie.

Je sais que la formule pourrait paraître grotesque à certains, étant donné l’investissement moyen d’un costume en grande mesure (5000 euros en moyenne, selon le tissu). Pourtant c’est la stricte vérité. Je m’explique.

Pour commencer, je n’ai JAMAIS rencontré dans les nombreuses maisons de pur Bespoke qu’il m’a été donné de visiter (à Paris, Naples, Londres ou Rome), les personnes décrites ci-dessus, c’est à dire  réputées ostentatoires et superficielles. Ces personnes existent bien, mais font plutôt les beaux jours de marques de prêt-à-porter haut de gamme où l’on paye à prix d’or – parfois même beaucoup plus cher qu’un costume Bespoke – le « droit » d’arborer une belle étiquette bien voyante (où un détail ayant fait l’objet d’un marketing massif afin qu’il soit reconnaissable au premier coup d’oeil comme les H d’Hermés ou les motifs Vuitton) que l’on exhibera autant que possible comme le signe d’une appartenance à une pseudo élite financière. Pathétique et vulgaire.

Un salon Bespoke est, à l’inverse, un lieu particulièrement feutré, tout empreint de discrétion et de réserve, dans lequel la politesse (la vraie) est de mise et la patience élevée au rang d’art de vivre : patience pour attendre son tailleur, déjà occupé à un essayage avec un autre client, patience entre les essayages (plusieurs semaines), patience pour obtenir son costume fini (plusieurs mois).

Nous entrons donc ici, dans un monde particulièrement paradoxal dans lequel le rapport entre l’argent investi et le potentiel de représentation et de « projection » d’image est inversé. De nombreux détails en attestent d’ailleurs de manière directe : pas d’étiquette visible sur un costume Bespoke (celle-ci est souvent cousue à l’intérieur de la poche, inaccessible aux regards), des coupes certes parfaites, mais JAMAIS ostentatoires qui demandent, pour être appréciées, des yeux très avertis, des tissus toujours discrets sans parler des coutures par définition légèrement irrégulières (puisque faites à la main) et de toute une myriade de micro-détails, imperceptibles qui « signent » discrètement un habit de grande mesure.

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Cette relation inversée entre l’argent et la représentation est assez unique. Par exemple on ne la retrouve pas chez les amateurs de belles automobiles qui, même s’ils ne le cherchent pas, projettent indéniablement une image d’opulence lorsqu’ils sont au volant de leur voiture GT, qu’il s’agisse d’une Ferrari, d’une Bentley, d’une Aston Martin et à fortiori d’une Maybach ou d’une Rolls. Le seul domaine dans lequel cette déconnexion entre moyens et paraître peut également exister (quoique) est celui de l’horlogerie de tradition où une Patek Phillipe ou une Blancpain peuvent s’avérer également particulièrement épurées et discrètes.

Ensuite, entrer dans une maison de grande mesure, est un acte qui demande, là encore paradoxalement, beaucoup d’humilité. En effet, même si la quasi totalité des clients Bespoke sont des personnes qui possèdent une culture vestimentaire au dessus de la moyenne, ils n’en font que rarement étalage et sont souvent dans une posture d’écoute et d’apprentissage face à leur maître-tailleur qui est, la plupart du temps, l’héritier d’un savoir-faire ancestral.

Une autre impression  que tous les amateurs de grande mesure ont ressenti dans l’intimité de la fitting room, est celle, encore plus paradoxale, de l’égalité devant le tailleur (!!). Car qui que vous soyez, prince, roturier, people, ex-trader ou simple homo sapiens élégant, vous serez tous traité de la même manière. Vous vous sentirez tous égaux lorsque vous serez en slip et chaussettes livrés à la sagacité de votre tailleur en train de mesurer, de retoucher, d’ajuster, de corriger et de mémoriser TOUS les détails de votre anatomie, même les moins avouables (notamment au niveau de la ceinture) ou ceux que vous ignoriez vous-mêmes (comme le fait, assez courant, d’avoir une épaule plus basse que l’autre ou un bras plus court que l’autre).

Enfin, la création et la réalisation d’un costume Bespoke de grande classe implique la mise en place  d’un véritable dialogue heuristique entre un artisan (artiste ?) et vous-même. Evoluant ensemble dans un univers particulièrement incertain (et donc pas « fini » comme dans une démarche scientifique), le tailleur et son client nouent souvent une relation très spéciale dont l’humilité (des deux côtés) face à l’ouvrage est une pierre angulaire.

Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans cette impression de grande jouissance intérieure lorsque vous portez, pour la première fois dans la vraie vie, un objet unique et discret dont vous êtes le co-auteur et que personne ne remarquera en tant que tel. Seul VOUS savez le travail ahurissant qui se cache derrière l’objet, le souci surnaturel du détail et la centaine d’heures de travail d’ouvriers hautement spécialisés qui ont oeuvré en sous-main (si j’ose dire) à la réalisation du costume de votre vie.

Pour toutes ces raisons, le Bespoke est une école de discrétion et d’humilité. C’est aussi une école d’exigence personnelle tant physique qu’intellectuelle, mais c’est un autre sujet que nous traiterons lors d’un prochain article.

Et n’oubliez jamais que « l’élégance s’arrête au moment où on la remarque ».

Stay well gentlemen, HUGO

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