Mode vs Style : un débat vieux comme le monde.

Hugo JACOMET

Mode vs Style : un débat vieux comme le monde.

Gentlemen,

nous, les amoureux des beaux habits, qui animons avec vigueur le débat actuel entre mode (éphémère) et style (permanent) pouvons parfois avoir l’impression que nous vivons une sale époque dans laquelle le paraître (la mode) l’emporte sur l’être (le style personnel), l’esthétique de masse sur la singularité, la trivialité sur la sophistication et, au final, le général sur le particulier.

Comme si cette impulsion humaine à ressembler aux autres, au lieu de se forger sa propre vérité stylistique, était une « maladie » apparue avec l’explosion de la confection et la montée en puissance des megabrands dans les années 70.

Pourtant ce débat, bien plus crucial qu’il n’y paraît de prime abord, ne date pas d’hier. En fait, il intéresse les hommes depuis la nuit des temps. Pour preuve, nous venons d’exhumer pour PG, un texte exceptionnel écrit en 1781 par le célèbre Louis-Sébastien Mercier, auteur, dramaturge et publiciste français particulièrement prolixe. Les idées et le style de Mercier, esprit enthousiaste, original, ingénieux et féru de paradoxe, associent chaleur et violence, finesse et étrangetés, éloquence et emphase, vues justes et hypothèses discutables. L’ouvrage qui a le plus servi à maintenir sa réputation est son Tableau de Paris (12 volumes entre 1781 et 1790), peinture des mœurs, des routines, où sont notés et stigmatisés les abus, les excès, les vices. C’est le 18ème siècle non des salons de la haute société ou des maisons de la bourgeoisie, que dépeint Mercier en moraliste et en observateur aigu, mais surtout du petit peuple sous toutes ses faces.  Le succès en fut extraordinaire non seulement en France, mais aussi en Allemagne où Mercier fut regardé comme un écrivain de premier ordre. Les mœurs, les coutumes, les contrastes, les extravagances, les excès, les abus, voilà l’inépuisable sujet que s’était proposé Mercier.

Voici donc pour vous la transcription en français contemporain d’une partie du volume 10 du « Tableau de Paris » et particulièrement du chapitre DCCCXXIX (ça doit faire 829 donc) intitulé : « les tailleurs ». Pour ceux qui voudraient s’essayer à la lecture de l’original, c’est ICI.

CHAPITRE DCCCXXIX

« Tailleurs » (1781)

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« Une multitude innombrable d’êtres attachent la plus grande importance à leur habit. Quelle encyclopédie n’aurait-on point à faire sur la folie, la sottise et la fantaisie des modes ? Que penser des autres hommes quand Buffon dit en propres termes que « l’habillement est une partie de nous-mêmes ? » Depuis le plus mince artisan jusqu’à ceux qui tiennent les réservoirs de l’argent, tous préfèrent le paraître à l’être. L’extérieur est tout et l’intérieur rien.

Aujourd’hui point de repos pour le tailleur, pour peu que l’habit manque à la moindre formule de la mode. Un évaporé du bel air dit à un autre : « Comme te voilà horrible ! Mais tu fais peur; tu as l’air d’un homme du XVème siècle, tout frais arrivé des Cévennes – Qu’ai-je donc, répond l’autre ? – Tu es à faire mal au coeur; tu n’es point du tout à la mode. – Cela est impossible mon cher, car cet habit n’est fait que d’avant-hier et par un tailleur habile. – Cela peut-être, mon très cher, mais ignores-tu que la mode est changée d’hier au soir pour le souper ? »

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La mode change du matin au soir. Elle ordonne la position d’un collet debout ou renversé. On a vu, il y a quelques années, une gravure représentant les différents costumes des nations de l’Europe; tout y était on ne peut plus strictement observé. Le Français seul était nu ! Il tenait un paquet roulé et ficelé sous son bras et on lui avait mis cette inscription : «  comme celui-ci change de goût et de mode à chaque instant, nous lui avons donné son étoffe pour l’employer à sa guise et s’habiller comme il voudra ».

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Ce n’est pas qu’un habit ne doive avoir de la grâce, et pour cela il faut qu’il divise la taille en deux parties égales. Quand l’habit est coupé avec cette élégance, l’on fait disparaître tous les vêtements difformes, si chers aux étrangers et qu’ils n’abandonnent point, tandis que nos tailleurs donnent la grâce aux vêtements et parviennent à cacher jusqu’aux défauts du corps.

C’est bien à tort qu’on se plaint de l’infidélité des tailleurs, puisqu’on a en main le moyen le plus simple pour n’être point trompé. Allez chez le marchand; achetez vous-même votre étoffe, le drap, la doublure, les boutons, le fil. Pesez le tout dans une balance et quand le tailleur vous apportera votre habit, pesez tout ce qu’il vous rapporte et donnez-lui une once de déchet. Mais quand on ne veut payer son habillement qu’au bout de trois ou quatre années (quelle époque bénie !! ndr), ainsi que c’est l’usage dans les grandes maisons, il faut bien que le long crédit trouve un dédommagement.

Le manufacturier fait crédit au marchand de drap, le marchand de drap au tailleur et le tailleur au freluquet. Les tribunaux inférieurs savent combien il y a de freluquets couverts et très bien couverts, qui doivent leurs enveloppes. Le crédit que font les tailleurs soutient et maintient partout la décence publique qui serait blessée sans leur grande facilité. Mais ne serait-il pas juste aussi de dépouiller le débiteur opiniâtre en pleine audience et de le renvoyer nu sous une casaque banale, dont la communauté des tailleurs aurait les premiers frais ? Cette casaque ferait l’effet d’une loi. On dirait : « ce merveilleux, cet auteur, ce marquis a passé sous la casaque ». Il s’arrangerait alors avec un autre tailleur, un tailleur débonnaire qui vêtirait sa nudité, mais qui ne manquerait alors pas de lui dire : « prenez garde, monsieur, à la casaque ».

On voit, au prix fixe, qu’on peut être vêtu à bien meilleur marché que chez les tailleurs. Mais il faut payer comptant et c’est ce qui embarrasse ou dégoûte les jeunes gens. On aime à Paris les jouissances qu’on paie avec usure, mais dans un temps éloigné, et les Parisiens, à cet égard, ont tous la philosophie des femmes ». Louis Sébastien Mercier, Automne 1781.

Cheers, HUGO