Avant-première PG :
l'intégralité de
l'introduction
du livre SAVILE ROW

Hugo JACOMET

Avant-première PG : l’intégralité de l’introduction du livre SAVILE ROW

Gentlemen,

comme promis, nous avons le plaisir de publier aujourd’hui en avant-première l’intégralité du chapitre introductif du magnifique livre de James Sherwood intitulé « Savile Row, les maîtres tailleurs du sur-mesure Britannique ». Ce livre sera disponible d’ici quelques semaines en librairie et constituera, sans aucun doute, un « must-have » pour tous les passionnés de culture tailleur et d’art sartorial.

Pour des raisons techniques (notamment de copyrights) les illustrations insérées dans le texte ci-après, ne sont pas celles du livre. En revanche, le texte est la reproduction exacte des premières pages de cet ouvrage événement.

Enjoy !

SAVILE ROW

Les Maîtres Tailleurs du sur-mesure Britannique

Par James Sherwood, Préface de Tom Ford

Traduction française par Elisabeth Guillot

© L’Editeur, pour l’édition française

INTRODUCTION

«Le développement de la forme divine»

« De tous les métiers d’art, celui de tailleur semble être celui où, dans les arts modernes, on réussit le mieux à faire des affaires (en or). On pourrait presque le comparer à l’art de la sorcellerie. Le raffinement a connu une évolution rapide dans ce type particulier de progrès scientifique. Aujourd’hui, impossible de trouver un seul tailleur dans le secteur classique de Saint James. Non ! Ils sont tous professeurs dans l’art de la coupe. »

Voilà ce qu’écrivait le journal satirique londonien The Town le 7 avril 1838, dans un numéro conservé dans les archives de Henry Poole & Co. The Town décrivait ensuite l’art du Bespoke, la « grande mesure » comme « le développement de la forme divine ».

Bien que The Town se moquât du culte naissant du Bespoke dans le « Golden Mile » du quartier de Mayfair, où est situé Savile Row, la vénération pour la « grande mesure » – summum de l’élégance vestimentaire masculine – sera perpétuée jusqu’au XXIème siècle.

Employé à tort et à travers ces derniers temps, le terme Bespoke, degré supérieur du sur-mesure, fait uniquement référence à un costume conçu exclusivement pour un individu : il s’agit d’un processus au cours duquel les mesures du client sont prises à la main, son patron coupé manuellement et le tissu, cousu par de nombreuses mains, avec trois essayages en moyenne. L’opération complète demande environ cinquante-deux heures de travail, trois mois entre la commande et la livraison, et elle n’a guère varié depuis la description que l’on en faisait en 1838.

Le fait que ces « professeurs dans l’art de la coupe » aient continué de coloniser ce même Golden Mile depuis plus de deux siècles tient un peu du miracle. Les racines du Row ont été plantées en 1667, lorsque le premier comte de Burlington, Sir Richard « Le Riche » Boyle, acheta une demeure dans Piccadilly, au poète de la Restauration Sir John Denham.

En 1718, le troisième comte de Burlington (qui se nommait lui aussi Richard Boyle) commença à construire Burlington House, un palais néo-palladien inspiré de son grand tour sur le continent, qui remplaça la demeure plus modeste de Sir Denham. La rue désignée aujourd’hui par le nom de Savile Row (ainsi nommée d’après l’épouse du troisième comte, Lady Dorothy Savile), fut aménagée sur les vergers qui avaient été plantés derrière Burlington House. Le palais lui-même a survécu et abrite aujourd’hui l’Académie Royale des Arts.

Comme bon nombre de grands projets conçus sur le Row, ceux du comte le menèrent au bord de la faillite et le forcèrent à vendre les terres où se trouvent aujourd’hui Savile Row, Bond Street et Conduit Street. En 1733, James Douglas, duc de Queensberry et de Douvres, acheva la construction sur ce terrain de la Queensberry House conçue par Giacomo Leoni (aujourd’hui Abercrombie & Fitch), où vécut et mourut le poète John Gay. Le Daily Post rapportait qu’un « nouvel ensemble d’édifices devrait être construit près de Swallow Street (…) et devrait s’appeler Savile Street. » Ces édifices – y compris l’immeuble prestigieux de Gieves & Hawkes au I, Savile Row – se trouvaient sur la rive gauche du Row; la rive droite faisait encore partie des Jardins de Queensberry.

Burlington House était au centre d’un cercle étincelant de palais ducaux en construction sur l’axe de Piccadilly, Park Lane et Saint James’s Street, dont seuls Spencer, Apsley et Burlington House ont survécu. Cet emplacement avait été choisi pour sa proximité avec la cour royale basée à Saint James et plus tard avec Buckingham Palace, qui fut acquis pour la Couronne en 1761. Ce monde select fut ce qui attira tailleurs, chausseurs, parfumeurs, perruquiers et bijoutiers à Piccadilly et Mayfair.

Un conte typique d’ascension sociale fulgurante de 1760, évoquant l’Opéra du gueux de John Gay, raconte l’histoire de Thomas Hawkes, venu à Londres pour faire fortune avec cinq livres en poche. Ayant trouvé un emploi à Swallow Street chez un fabriquant intempérant de toques en velours, nommé Mister Moy, Hawkes profita du fait que son patron était toujours ivre pour faire sa cour aux clients. En 1771, Hawkes ouvrit sa propre boutique sur Brewer Street, et compta parmi sa clientèle les ducs de Portland, de Marlborough, de Leeds et de Grafton. A sa mort, en 1809, Hawkes & Co s’était vu accorder les Royal Warrants (certificats royaux) du roi Georges III, de la reine Charlotte et du Prince de Galles.

Jusqu’en 1848, Savile Row fut la rue des médecins (avant que la profession ne déménage à Harley Street, où elle se trouve encore). Les tailleurs colonisèrent les rues autour du Row comme Sackville Street, Cork Street, Conduit Street, Hanover Street, Princes Street, Bond Street et Maddox Street.

Des tailleurs de renom, qui furent propulsés sur le devant de la scène dès la fin du XVIIIème siècle, tels que Jonathan Meyer, Mortimer, Flights, Adreney & Boutroy, Stultz, John Weston et Schweitzer & Davidson, étaient à l’origine des tailleurs militaires et presque tous des immigrés juifs. Il fallut le règne de la terreur déclenché par la Révolution française ainsi qu’un dandy britannique pour lancer le culte de l’élégance qui gouverna la mode masculine de la Régence et se perpétua jusqu’à donner naissance au costume contemporain.

La Révolution française de 1789 sonna le glas de l’habit de cour de l’aristocratie décadente du XVIIIème siècle, fait de soies, de brocarts et de velours tissés en France.

L’apparition du Bespoke britannique avait pour origine les « honnêtes » tenues équestres des gentlemen-farmers, taillées dans des draps de laine locale. C’est cette mode du cavalier anglais que le dandy par excellence, George « Beau » Brummell, allait élever au rang des arts une décennie plus tard. Les maisons de couture Bespoke qui ouvrirent du temps de Brummell telles que Meyer & Mortimer (1801), Davies & Son (1804), Henry Poole & Co (1806) et Norton & Sons (1821), existent encore de nos jours.

L’année 1848 fit date dans l’histoire de la couture « grande mesure ». Ayant hérité de l’entreprise de son père en 1846, Henry Poole convertit le vieil édifice qui tournait le dos au Row en un somptueux salon d’exposition auquel on accédait par le 32, Savile Row. En 1951, la grande façade de Poole qui donnait maintenant sur Savile Row s’étendit du n°36 au n°39.

C’est ainsi que Poole se vit décerner le titre de « fondateur de Savile Row ». Henry Poole jouait les amphitryons, les pater familias, les oracles de la mode masculine et les confidents auprès des monarques et des hommes qui dirigeaient et construisaient l’empire britannique. Une aquarelle datant de 1855 évoque le jour où la maison installa au-dessus de la façade du 36-39 un audacieux lampadaire en forme d’aigle et de couronne, alimenté au gaz, afin de célébrer la visite officielle de Napoléon III à la reine Victoria (ainsi qu’à Henry Poole, son tailleur).

L’institution Henry Poole & Co était une pierre angulaire de Savile Row, et elle l’est restée aujourd’hui, malgré la démolition du 36-39 en 1961 pour construire un parking.

Avec Dege & Skinner, Welsh & Jefferies, Maurice Sedwell et Anderson & Sheppard, Poole est l’une des rares boutiques du Row à ne faire que des costumes Bespoke. Aussi incompréhensible que cela puisse paraître aux jeunes gens d’aujourd’hui, avant la Grande Guerre de 1914-1918, la couture sur-mesure était un commerce national florissant qui fournissait toutes les couches de la société britannique. A l’époque édouardienne (période du règne d’Edouard VII, de 1901 à 1910, NDLT), un costume Bespoke Henry Poole aurait coûté environ 6 livres, soit le salaire annuel moyen d’un simple employé de maison ou d’un ouvrier agricole.

Mais le grand nombre de tailleurs en Grande-Bretagne permettait même au plus pauvre de faire retoucher un costume déjà porté ou de s’offrir un costume du dimanche. La revue Tailor & Cutter analysa les résultats du recensement de 1900 et fit cette estimation : « En Angleterre et au pays de Galles, 237 185 personnes travaillent dans la couture, dont 117 640 femmes. Parmi ces personnes, 38 801 hommes et 41 270 femmes ont un emploi à Londres. 13 156 des ces tailleurs hommes sont des étrangers dont la plupart viennent de Pologne ou de Russie. 791 tailleurs sont âgés de 10 à 14 ans. 1 065 ont plus de 75 ans. 1 594 de ces tailleurs sont internés dans des asiles d’aliénés et 379 en prison. 20 sont déclarés aveugles et 569 sourds et muets. »

La Grande Guerre ne se contenta pas d’éliminer deux générations d’hommes parmi les plus raffinés de la nation, elle renversa également des monarchies et porta un coup quasi fatal au commerce des tenues d’apparat, de cour et militaires qui faisait vivre Savile Row.

De la même façon qu’un couronnement comme celui du roi de l’archipel des Tonga, en 2008, peut garantir une année de travail à M. Garry Carr, directeur militaire de Gieves & Hawkes, de même, les rituels de la cour d’Edouard VII pouvaient financer Huntsman, Davies & Son, Poole, Gieves & Hawkes et Welsh & Jefferies qui réalisaient des tenues, des livrées et des vestes d’ambassadeurs, des habits de cérémonie pour la marine, des tuniques pour le ménage royal et avaient du travail à ne plus savoir qu’en faire. D’autres maisons parvenaient à survivre en se spécialisant par exemple dans les habits de deuil.

L’Ancien Monde de disparut pas en 1918. Mais cette année-là marqua la fin des certitudes pour la couture Bespoke. Les vieilles idoles furent renversées, lorsque les vedettes de cinéma usurpèrent la place des princes comme objets d’adoration. Trois maisons parièrent sur la magie du septième art, et réalisèrent de véritables portraits en tissu des stars du grand écran telles que Rudolph Valentino, Fred Astaire, Charlie Chaplin, Clark Gable et Cary Grant.

Anderson & Sheppard, Huntsman et Kilgour, French & Stanbury étaient sans doute les plus grands seconds rôles d’Hollywood, dont on ne voyait pourtant jamais le nom au générique.

La séduction de Greta Garbo, les blagues sur Mae West et le sex-appeal de Marlene Dietrich quand elle fumait : c’était à leurs costumes qu’on le devait. Les institutions de Savile Row avaient à leur palmarès plus de productions couronnées d’Oscars que Katharine Hepburn.

La Seconde Guerre Mondiale supprima une autre génération de clients du Bespoke mais, d’une manière décisive, elle annonça aussi le triomphe du prêt-à-porter sur le sur-mesure. En 1929, George Ballingall, PDG de Hawkes & Co, avait introduit le « immediate wear » sur le Row, et en 1948 les ventes de confection l’emportèrent sur celles du sur-mesure.

La disparition des cérémonies et le déclin constant des grandes occasions nécessitant une tenue habillée causèrent un tort inévitable au commerce du Bespoke. Cependant, la supériorité des vêtements de « grande mesure » ne fut jamais remise en cause. En 1952, la star la mieux habillée d’Hollywood, Douglas Fairbank Jr déclarait : « Savile Row a repris sa place de leader mondial de la haute couture masculine. »

Le couronnement de Sa Majesté la reine Elisabeth II, en 1953, remonta le moral des ateliers du Row et permit aux rayons des tenues d’apparat des maisons de Bespoke de démontrer leur savoir-faire.

Vers la fin des années 1950 et le début des années 1960, préfigurant l’actuelle association du Bespoke de Savile Row, les géants du Row s’unirent sous la bannière du « Men’s Fashion Council » et devinrent les porte-drapeaux de l’élégance masculine. Au cours des défilés organisés à l’hôtel Savoy, ils présentèrent des coupes innovantes telles que la « ligne évasée » ou « la ligne svelte ».

Mais, c’était inévitable, le « youthquake », la révolution de la jeunesse dans les années 1960, vola la vedette à la couture traditionnelle Bespoke et braqua les projecteurs sur les nouvelles boutiques de mode de Carnaby Street et de King’s Road.

Deux établissements réussirent l’opération de sauvetage dont Savile Row avait si désespérément besoin. En 1967, Douglas Hayward ouvrit une maison de couture à Mount Street et ramena des icônes de la mode telle que Michael Caine, Terence Stamp et Steve McQueen vers le charme discret du vêtement fait main.

En 1969, le jour de la Saint-Valentin, Tommy Nutter, l’enfant terrible de Savile Row, et son associé Edward Sexton, ouvrirent le temple des plaisirs Bespoke le plus louche, le plus délirant et le plus branché qui soit. Ils habillèrent les Beatles et les Rolling Stones, divers aristocrates, rois de la finance et reines. Timothy Everest, Ozwald Boateng et Richard James – les tailleurs du nouvel establishment de Savile Row – ont chanté les louanges de Nutter, qui leur a donné l’idée d’ouvrir au début des années 1990 des boutiques associant le savoir-faire Bespoke et la mode d’avant-garde.

Bien qu’au départ il n’ait pas été bien accueilli par la vieille garde, ce nouvel establishment – qui reçut le renfort de Carlo Brandelli chez Kilgour, du tailleur de Soho Mark Powell, de Nick Hart et de l’ancien maître  coupeur de Huntsman, Richard Anderson – ressuscita le grand Bespoke britannique après une décennie où l’élégance masculine avait été dominée par des créateurs de mode tels que Giorgio Armani. Fidèles aux grands noms du Row des débuts, les tenants du Bespoke n’ont jamais été opposés à la mode. Mais c’est plutôt l’audace qui consistait à vouloir vendre du prêt-à-porter avec une griffe de styliste plus cher que des chefs-d’oeuvres uniques, entièrement faits à la main, qui leur restait sur le coeur.

Le Bespoke est le degré supérieur du sur-mesure et place le Row à part. Pour quelle raison, s’interrogent-ils, un homme déciderait-il d’acheter un vêtement qui n’a pas été choisi, mis au point, retouché et ajusté selon ses goûts, sa morphologie et ses attentes personnels ? Voilà la question fondamentale. La renaissance de Savile Row au XXIème siècle y répond.

En 2004, la Savile Row Bespoke Association fut créée dans le but de protéger et promouvoir le savoir-faire de la couture « grande mesure ». En 2006, les maîtres tailleurs de Savile Row furent invités à présenter une importante rétrospective, « The London Cut ».

Organisée par la fondation pour la mode masculine, Pitti Immagine Uomo, elle eut lieu dans les appartements privés du duc d’Aoste, au palais Pitti à Florence, dans de vastes salons de réception qui étaient restés fermés au public depuis que la famille royale italienne avait fui le pays en 1946. Cette fois encore, le monde de l’élégance masculine n’eut d’yeux que pour Savile Row.

Toutes les valeurs chères à la couture Bespoke –  le savoir-faire, le respect des traditions, l’assurance qu’on ne transigera jamais sur la qualité – font écho à une demande de la société actuelle. La couture sur-mesure de Savile Row est pratiquée en Angleterre dans un périmètre qui n’excède pas quelques centaines de mètres carrés autour de la rue proprement dite. En comparaison des importations des stylistes, son empreinte carbone est nulle, elle a un passeport vierge et une faible surface d’encombrement. Elle respecte la créativité des clients que les stylistes choisissent d’occulter.

En matière de haute couture, il n’existe pas de plus grand plaisir, ni de plus irrésistible, que celui de commander un costume qu’on admire et désire posséder, puis de le porter afin d’inspirer à d’autres cette même admiration et ce même désir. »

James Sherwood / 2010