Anthony Delos :
understatement et
grande mesure

Hugo JACOMET

Gentlemen,

si vous lisez PG depuis un certain temps, vous savez que nous gardons un oeil très attentif sur le jeune et talentueux bottier Anthony Delos dont les créations, en grande mesure uniquement, font partie de nos obsessions bottières.

Il y a deux mois, nous avions d’ailleurs déjà mis en avant 5 modèles superbes afin d’attirer encore et encore (nous sommes tenaces) votre attention sur le travail de grande classe de cette étoile montante de la grande mesure.

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas résister (nous sommes obsessionnels vous dis-je !) à partager avec vous 6 nouvelles créations qui, selon nous, permettent de bien décrypter le style de cette jeune maison dont l’une des principales caractéristiques est bien un « understatement » absolu faisant de ces souliers, aux formes pourtant parfois très typées, des monstres de classe et de discrétion.

Delos, c’est évident, maîtrise à la perfection l’art bottier, mais pratique également avec bonheur l’art difficile de la litote.

Cette figure de rhétorique visant à en montrer moins pour en faire comprendre ou deviner plus, trouve une application particulièrement directe dans le travail (l’ouvrage) du jeune bottier saumurois.

Car franchement, aucun de ces souliers d’exception n’est prétentieux et surtout aucun ne communique directement la somme inouïe de travail et de savoir-faire qui se cache derrière ces lignes immaculées.

C’est d’ailleurs bien lorsque l’on prend le temps d’admirer de tels objets que l’on peut commencer à entrevoir la « magie » quasi inexplicable du soulier Bespoke.

Le travail de Delos me fait d’ailleurs fréquemment penser à une métaphore que Michel Tournier emploie souvent pour expliquer aux enfants les différents genres littéraires.

Ainsi, on pourrait dire sans se tromper que le travail de Delos est à l’art bottier, ce que le genre du conte est, selon Michel Tournier, à la littérature. L’auteur de l’immense « Vendredi ou les Limbes du Pacifique » explique ainsi que le conte (pour enfants ou non) est un art littéraire à part, parmi les plus complexes qui soient. En effet, là où les essais sont transparents et où la plupart des romans sont opaques (dans le sens où il est impossible de percer les intentions réelles de l’auteur), le conte est, quant à lui, translucide.

C’est à dire qu’il laisse entrevoir quelques traits de lumière sans toutefois trop en dire. On devine plus qu’on ne voit. On suppose plus qu’on ne comprend. C’est une invitation à la contribution du lecteur, une offrande à l’imagination et donc un genre littéraire beaucoup plus exigeant qu’il n’y paraît et sans doute, toujours selon Tournier, parmi les plus difficiles à maîtriser.

Les souliers de Delos sont des objets assurément translucides, car aucun oeil non initié (et encore) ne peut deviner l’intégralité  du savoir faire qui est contenu dans un objet dont la discrétion est l’une des forces premières.

Alors bien sûr, les souliers présentés ici proposent des patines très « sages » et les prises de vue – modestes- n’ont pas de véritables ambitions esthétiques. Pour autant il n’en reste pas moins vrai qu’à coté de ces créations, les produits de la plupart des maisons haut de gamme semblent particulièrement emphatiques…

Ainsi donc, les postures du type « Regardez-comme-j’ai-des-beaux-souliers-que-j’ai-payés-très-cher » n’ont pas le droit de cité dans l’univers discret du jeune Delos.

Un univers translucide qui nous remplit d’aise et qu’un nombre de plus en plus important de fêlés de souliers vénèrent.

Et si vous faites partie, comme nous, de ces fêlés du soulier en grande mesure, n’oubliez jamais ce que le grand Michel Audiard disait à votre égard : « Bienheureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière ».

Cheers, HUGO