Eloge
de
l’inutilité

Hugo JACOMET

Gentlemen,

il y a des jours où, franchement, l’on aimerait vivre au 19ème siècle ou, tout au moins, dans les années 30. Car depuis lors, l’obsession de nos sociétés pour l’aspect « pratique » voire, encore plus trivial, « utile » des choses devient quasi insoutenable.

N’avons-nous donc plus le droit de vivre avec des objets dont le charme provient, précisément, de leur parfaite inutilité ? Serons-nous bientôt obligés de justifier le port de la cravate en arguant que cette dernière nous sert également de serviette de table ou, plus crédible, qu’elle embarque une micro-puce de géo-localisation nous permettant d’être la cible consentante de micro-marketing mobile ? Tellement pratique ! Tellement utile ! Tellement pathétique…

Déjà que la dictature hygiéniste ambiante (je pèse mes mots) nous interdit à peu près tout et piétine, avec un emballage – recyclable évidemment – de citoyenneté, les quelques libertés individuelles qui nous restent (les amateurs de cigares  le savent mieux que personne), il devient aujourd’hui quasi impossible d’échapper à cette maladie profonde de « l’utilité à tout prix » qui prend des allures de pandémie.

A une époque où le concept de « convergence » règne en maître et où l’on peut faire des films HD avec un téléphone (ou téléphoner avec une caméra, on ne sait plus trop) et transformer ce dernier  en générateur de fréquences anti-moustiques, cette manie de détourner les objets de leur fonction première pour leur ajouter une ou plusieurs fonctions, souvent très éloignées de l’esprit initial de l’objet, représente une dérive qui n’a rien d’indolore, philosophiquement parlant.

Car cette obsession de l’utilité est en train de contaminer les quelques  objets qui faisaient de la résistance et qui représentaient les rares derniers bastions de l’esthétique masculine (et donc d’une autre forme de pensée, laissant la place à l’esthétique pure, l’émotion, la pensée conceptuelle, la transcendance).

Il est loin le temps – poétique – où Max la Menace nous faisait rêver en téléphonant avec sa chaussure et où James Bond nous bluffait avec ses stylos-armes à feu et ses gadgets – élégants – d’officier de la Couronne Britannique…

Aujourd’hui nous pouvons dire sans exagérer que nous touchons le fond et que, au sein de cette pandémie « hygiénico-pratique », une micro-maladie (si j’ose dire) n’épargne plus personne : la maladie dite de l’USBmania. C’est une maladie chronique de marketeurs qui se concrétise par une pulsion incontrôlable à insérer partout des clés USB…

Dans les boutons de manchettes (2 GB s’il vous plaît) …

Dans les lunettes de Monsieur Klein (Calvin de son prénom)…

Plus choquant encore, dans les très beaux stylos ST Dupont avec une gamme dite « néo-classique »…

Sans parler d’une « maison » – USBJewel .com – qui va jusqu’à proposer des véritables bijoux intégrant tous des clés USB…

A quand des boutonnières milanaises vous permettant de « plugger » votre SmartPhone pour le recharger ? Ou des bretelles à réalité augmentée ? Ou des souliers « manger-bouger » qui vous avertissent du fait que vous n’avez pas brûlé assez de calories dans la journée ?

Ah, au fait, je suis d’accord avec vous, cet article ne sert à rien…

Cheers, HUGO