Que s’est-
-il passé ?

Hugo JACOMET

Que s’est-il passé ?

Paris, Place des Victoires, Février 1996

Alors que j’attends depuis une bonne demi-heure devant la énième boutique dans laquelle ma compagne s’est hystériquement engouffrée à la recherche de LA jupe de la saison à ne surtout pas manquer, je me surprend à me demander quelle force invisible et irrépressible peut bien lui faire pousser compulsivement la porte de la moindre échoppe de mode passant dans son champ de vision (il est vrai particulièrement anamorphosé en cette période de démarrage des collections printemps-été à Paris). Rien ne lui échappe. Elle est au grand angle, en cinémascope, à l’affut, aux abois, en mode « prédatrice ». Comme si sa vie en dépendait.

Infernal parcours du combattant qui me voit réduit, comme à chaque fois, à faire le pied de grue sur le trottoir en attendant de la voir ressortir, soit excitée comme à la veille de son premier rendez-vous galant, soit complètement dépitée comme au lendemain de celui-ci.

Alors que j’allume ma dixième cigarette devant la dixième devanture derrière laquelle je l’aperçois, en contre-jour, débattre passionnément de la couleur, de la matière ou de la coupe de ce qui m’apparaît n’être rien d’autre qu’une jupe de plus, comme elle en possède déjà des dizaines, je me dis que ca doit être génétique. C’est ça : Dieu a créé la femme avec un « fashion genom » dont nous les hommes, sommes dépourvus, à part quelques designers anorexiques ou une poignée de dandys mondains, vagues et lointains héritiers du Beau Brummel ou de Charles Baudelaire, qui considèrent leur mise comme une oeuvre d’art quotidienne. Des types superficiels, efféminés et marginaux.

« De toutes façons vous les hommes, vous n’y entendez rien à nos histoires de chiffons. Remarque, je ne t’en veux pas car il faut bien reconnaître que vous n’avez que peu de choix dans la manière de vous habiller. En gros, c’est complet-veston la semaine et chemise-jean’s le week-end… La mode, ça ne sera jamais pour vous. C’est comme ça».

Pendant qu’elle se pâme devant la vitrine suivante, l’une des plus léchées de Paris (dans tous les sens du terme), je ferme les yeux et j’essaye de me remémorer comment je suis habillé ce samedi là. Et là, je me rend compte que je suis incapable de décrire précisément ma tenue sans rouvrir les yeux.

C’est normal me dis-je, car les vêtements que je porte sont le pur fruit du hasard de la disposition de mon dressing ce matin là. Elle a donc raison. Je n’y comprend rien et c’est tant mieux. Un souci de moins. Laissons faire le dressing, continuons à prendre sur le dessus de la pile sans réfléchir et réduisons notre shopping vestimentaire à deux visites annuelles au grand magasin du coin. Après tout, les vêtements, c’est le cadet de mes soucis.

Je suis un homme non ?

Paris, 8ème arrondissement, Octobre 2010

Je fume ma dixième cigarette sur le trottoir. Je suis stressé.

La chemise que j’ai commandée il y 17 semaines maintenant, vient d’arriver dans l’une de mes boutiques fétiches du 8ème arrondissement. Un arrivage de chemises ici, c’est comme une veille de Noël à la FNAC. L’émeute.

La boutique est minuscule et bondée de gentlemen particulièrement bien mis, sauf ce type, juste à l’entrée, qui semble s’être échoué sur une planète dont il ne connaît visiblement pas les codes.

Rendez vous compte : il porte une chemise à fines rayures de belle qualité (au jugé, il s’agit d’une popeline double retors avec un col que j’estime à 8 cm), mais qu’il a choisit de – mal – coordonner avec une cravate en soie lourde nouée en demi-windsor asymétrique, arborant elle-même de fines rayures.

Quelle inculture !

Le gentleman devant moi, vêtu d’un Paddock Coat de belle façon (un manteau rare, sans aucun doute du Bespoke, peut-être de chez Henry Poole à moins qu’il ne s’agisse d’une pièce de chez Degé & Skinner) m’adresse un sourire entendu et je peux lire dans son regard qu’il se demande lui aussi comment l’héritage stylistique du Prince de Galles peut être autant mis à mal à proximité immédiate d’un lieu comme celui-ci où, par moment, on se croirait figés dans un dessin de Lawrence Fellows présentant les tendances de l’hiver 1935.

Car enfin, nous les hommes, nous savons bien que pour coordonner deux pièces à rayures, il convient de choisir un écartement différent entre lesdites rayures afin d’éviter que les motifs ne se brouillent entre eux et n’agressent le regard des autres. Comment peut il ignorer ce principe fondamental de l’élégance masculine ? Le Prince de Galles doit se retourner dans sa tombe, lui qui parvenait à coordonner jusqu’à 4 motifs (même parmi les plus complexes) de manière équilibrée sans jamais tomber dans l’ostentation.

Au bout de trois quart d’heures (une attente sommes toutes raisonnable après 17 semaines de patience), je pénètre à mon tour dans cette boutique dont l’ambiance me fait penser aux bazars que je chérissais dans mon enfance et où l’on trouvait aussi bien des vignettes Panini que des canifs Opinel ou des Malabars. Mon champ de vision – subitement au grand angle – est pris d’assaut par des images de paradis.

Entre les liasses de tissu de pure flanelle de 370 grammes et celles de Saxony Tweed (ca doit au moins être du 500 grammes),  j’aperçois de vraies merveilles : une fabuleuse petite gamme de souliers en box calf proposant un montage Goodyear mécanique sous gravure et des lisses semi-rondes, dont un derby deux oeillets à l’empeigne d’une longueur infinie, des gilets en pur cachemire écossais 4 fils, des vestes en tweed Homespun avec des fils Donegal, des vestes de costumes en pure laine Scottish Tartan gansées de satin de soie et d’autres merveilles à faire s’évanouir n’importe quel homme un tant soi peu concerné par son apparence. Personne, me dis-je, ne peux rester insensible devant de telles matières…

Alors que j’ai la tête qui tourne, le maître  de maison, vêtu d’un superbe costume bespoke double breasted Prince de Galles (au jugé un tissu de 500 gr/mètre en laine calibre 130) me tend finalement la chemise que j’ai commandée et à laquelle je rêve depuis 4 mois. Frénétiquement, j’entreprends mon inspection. La précision de mes gestes le fait sourire. Après l’avoir dépliée, je vérifie si tout y est. Et bien sûr, tout est là : hirondelles de renforts, emmanchures décalées, baleines de col amovibles, boutons mother of pearl montés « zampa di gallina » et dernière boutonnière à l’horizontale. Joie, respect et reconnaissance éternelle.

Je suis un homme comblé et… très en retard ! Alors que je règle cette merveille dont je ne regarde même pas le prix, je me souviens subitement que ma compagne m’attend depuis plus de deux heures dans une brasserie de la Place de la Madeleine… Je me précipite donc vers la sortie, non sans demander vite fait le délai pour la paire de derby deux oeillets qui m’obsède déjà et dont j’imagine qu’elle serait du meilleur effet avec un Chino beige clair et une chemise casual « button-down » pour le week-end.

Je pénètre dans la brasserie, essoufflé mais heureux comme un enfant, ma chemise chérie de puriste sous le bras et, bien sûr, un nouveau projet déjà en tête. L’élégance est un chemin, pas une destination.

Comme je m’y attendais, ma compagne n’est plus là, elle qui a renoncé depuis un bon moment à m’accompagner dans mes raids frénétiques du samedi. Ces raids salutaires durant lesquels je cherche à me libérer de mes obsessions vestimentaires tout en m’en créant invariablement d’autres.

Je sais déjà que je vais avoir droit à son désormais habituel couplet du type « vous les hommes d’aujourd’hui, vous parlez chiffons et patines en permanence, comme si votre vie en dépendait. Etc, etc ». Pourtant moi je n’ai rien, mais alors rien d’un designer anorexique ou d’une fashion victim et  j’ai vécu les affres de ses propres frénésies les jours de soldes aux Galeries Lafayette, il n’y a pas si longtemps que cela, quand je maîtrisais mon envie violente de frapper au hasard sur ce troupeau féminin hystérique, superficiel et aveuglé par ces megabrands sans racines et sans âmes.

Que s’est-il passé ?

HUGO