The Peacock Revolution : élégance et outrance

Greg JACOMET

The Peacock Revolution : élégance et outrance

Dans l’abondance des écrits sur l’élégance masculine, il est une époque trop souvent ignorée par rapport aux années 30 ou 50. Je veux parler des années 60-70. Une double décennie fascinante et d’une incroyable dualité, qui laissera une empreinte marquante sur les décennies à venir, pour le meilleur comme pour le pire.

Tout particulièrement dans la sphère musicale, la naissance des premières superstars d’un genre nouveau bouleversera non seulement la musique populaire, mais également à bien des égards le monde de la mode et de l’élégance traditionnelle.

Cet article ne se veut en aucun cas être une exégèse du sujet. Il ne s’agit pas ici de rechercher l’exhaustivité, mais simplement de poser un bref regard sur une facette peu orthodoxe mais – ô combien intéressante – de l’élégance contemporaine.

The Peacock Revolution

Mais commençons par un peu de contexte : comme beaucoup de petites révolutions dans le microcosme de l’élégance masculine, celle-ci nous provient de la perfide Albion. Nous sommes au début des années 60 et la « British Invasion » menée par les Beatles bat son plein. Cette vague de jeunes musiciens Britanniques, fortement inspirés par le rock and roll et le blues américain déferle sur la jeunesse du monde entier. Les effets collatéraux (incluant de fascinantes paniques morales dans le monde entier) furent nombreux, mais restons centrés sur le sujet qui nous intéresse ici.

Malgré (grâce à?) un climat d’après-guerre fort morose outre-Manche, des figures publiques d’un genre nouveau apparaissent, plus flamboyantes, plus tapageuses et plus dérangeantes que jamais. Hors de question donc, de continuer de s’habiller comme son grand-père, n’est-ce pas ? Fini les costumes « classiques », place aux tissus fantaisie à motifs extravagants, dont beaucoup pourraient avantageusement remplacer vos rideaux de douche.

L’heure est aux motifs délicieusement surchargés et aux tissus inhabituels. (par Linda McCartney, 1968).

Pourtant, les fabulous four n’ont pas commencé leur carrière ainsi affublés. Même les turbulents Rolling Stones ont débuté habillés comme des gendres idéals.

Les Rolling Stones en 1964

Les Beatles en 1962

Difficile dès lors de croire que seulement quelques années plus tard, ces gueules d’anges allaient devenir les nouveaux antéchrists à la mode (de la mode?) pour les années, voire les décennies à venir.

Tout débuta à la fin des années 50 quand John Stephen – entrepreneur extraordinaire – révolutionna l’univers de la mode en ciblant pour la première fois une clientèle plus jeune  avec une nouvelle approche : devantures tapageuses peintes en jaune canarie, jeune staff de vendeurs/vendeuses renouvelé régulièrement, pop-music à fond dans la boutique… tout fut fait pour appâter le jeune dans le vent. Ce concept rencontra un succès époustouflant. Dès 1967, John Stephen se retrouva à la tête d’un petit empire de 15 boutiques dans la seule Londres, prouvant une bonne fois pour toute la viabilité commerciale de l’entreprise : Carnaby Street en particulier devint brièvement l’épicentre de la mode « branchée » mondiale.

Ces boutiques proposaient pour la première fois des produits s’inspirant des grands mouvements de la contre-cultures naissante, des débuts de la culture homosexuelle moderne aux mods, en passant par le psychédélique et le mouvement des Teddy Boys. Il était question de se démarquer des accoutrements traditionnels, non pas par l’adoption d’un code vestimentaire en tous points opposé, mais par l’extravagance : du mini-kilt aux uniformes militaires d’occasion retouchés (Jimi Hendrix par exemple, affectionnait particulièrement la boutique « I Was Lord Kitchener’s Valet » à Londres, où il dénicha sa célèbre veste hussarde ), la flamboyance, l’originalité et le twist étaient avant tout recherchés.

Brian Jones et Mick Jagger en 1966

La Menswear Association of Britain, quoique voyant d’un oeil très favorable l’expansion d’un tel marché (la mode n’est plus exclusivement féminine! Un tout nouveau marché se développe !), émettait tout de même quelques réserves face à un tel engouement. Comme l’a si joliment dit l’un de leurs délégués en 1967, « Nous devons nous laisser guider par la haute mode (ndt : high fashion), celle qui fait de nous des hommes, et non pas une bande de paons dégénérés (ndt : perverted peacocks) ».

Ainsi naquit le terme « Peacock Revolution ».

Ce fut le légendaire Tommy Nutter qui opéra pour la première fois la fusion entre l’art tailleur traditionnel et cette mode ouvertement outrancière, quand il ouvrit son salon de mesure au 35a Savile Row en 1969.

L’apogée

Tommy Nutter ne fut pas -strictement parlant- le premier peacock à faire forte impression sur le vénérable Row. En effet, les Beatles jouèrent leur célèbre dernier concert sur le toit de l’Apple Building (le label des Beatles, pas l’entreprise de feu Steve Jobs) au numéro 3 Savile Row un peu plus tôt dans l’année…

Comme l’on pouvait s’y attendre, l’arrivée du bespoke (et d’une forte personnalité comme Tommy Nutter) dans l’équation radicalisa encore plus le mouvement, le bespoke étant, par essence, une démarche d’une profonde intransigeance…

Il faut cependant pouvoir l’assumer, en 1972, sa veste jaune brillante à rayures verte pomme et saumon. Je ne pense d’ailleurs pas trop m’avancer en affirmant que c’est rarement le genre de pièce que l’on souhaite posséder en premier quand l’on touche enfin du doigt le Saint Graal du sur-mesure qui était déjà à l’époque, et qui demeure aujourd’hui encore, un véritable investissement, dans les sens temporels et émotionnels du terme.

La prudence est souvent de mise pour les premières pièces. Le pragmatisme tend à l’emporter sur l’extravagance. Comme l’affirme l’ancien directeur de collection de chez Kilgour, Carlo Brandelli, «  un client n’est pas en mesure de briser la glace du classicisme, avant de posséder au moins dix costumes sur mesure ». John Hitchcock, head cutter chez Anderson & Sheppard affirme quand à lui que « sur les 10 000 costumes faits chaque année à Savile Row, seulement une centaine sont réellement audacieux ».

Dire qu’au début des années 70 ce ne fut pas l’audace qui manqua relève du doux euphémisme. Avec le bespoke, la seule limite devint l’imagination.

Alors comment aller plus loin ? Les costumes devinrent inévitablement plus tapageurs, importables et outranciers que jamais.

David Bowie particulièrement repoussa les limites de quelques années lumières encore, comme vous pouvez le voir ci-dessous.

David Bowie et Mick Ronson en 1973 (par Mick Rock)

Les rock stars devinrent donc, à l’instar des grandes figures hollywoodiennes des décennies passées, les premiers « mannequins » de la haute couture masculine grand public. Des icônes plus intouchables, improbables et hors de ce monde que jamais, tout en étant les parfaites vitrines des talents indéniables des jeunes tailleurs de l’époque. La définition d’un mannequin moderne en somme. Quoi qu’il en soit, cette alliance générationnelle et mutuellement bénéfique, permit à des pièces spectaculaires (et absolument importables à moins de s’appeler Jagger, Lennon, ou Bowie) de voir le jour.

David Bowie en 1973. Notez la largeur de la cravate, des revers, et… de tout, en fait.

Mick Jagger en 1972

Il serait cependant terriblement réducteur de limiter le travail d’un Tommy Nutter (que nous prenons comme exemple pour la partie bespoke du mouvement) à ses créations les plus extravagantes. Car contrairement à de trop nombreux designers actuels qui ignorent trop souvent les traditions tailleurs les plus éprouvées, le travail de Nutters of Savile Row fut aussi fermement ancré dans le passé qu’il fut tourné vers le futur. Un de ces rares moments de grâce en somme, où une vision idéalisée de la mode apporte sa fraîcheur, ses visions et sa créativité au conservatisme parfois handicapant de l’élégance classique.

Un des meilleurs exemple de la chose reste incontestablement la pochette du cultissime album Abbey Road des Beatles. Hormis George Harisson qui a tenu à apparaître en denim, les trois autres sont habillés par Tommy Nutter.

Notez les pantalons, portés à la taille naturelle, taillés très près du corps à l’entre-jambe pour permettre un tombé quasiment patte d’éléphant d’une belle fluidité.

Il exécuta également (entre autres) le costume de mariage de Mick Jagger en 1972, dont les revers d’une largeur extrême sont également caractéristiques du travail de Nutter.

Cette période fut donc bien elle aussi une période charnière tant pour la musique populaire que pour l’évolution du style masculin pour les années à venir.

Bénéficiant d’une exposition publique pratiquement sans précédent, les tailleurs et designers impliqués à l’époque furent, à bien des égards, les pionniers de nombre d’aspects de la mode contemporaine.

D’un point de vue marketing et communication d’abord ; mais également d’un point de vue stylistique. C’est dans ces années là que l’on s’éloigne résolument de la vision traditionnelle du costume, que le foulard redevient plus unisexe que jamais, que la cravate s’élargit (beaucoup trop), que la chemise blanche perd – temporairement – de sa suprématie, que le « casual-wear » s’invente et s’invite dans le vestiaire masculin. C’est d’ailleurs dans ces années là, en 1967 pour être précis, qu’un jeune entrepreneur nommé Ralph Lauren lança une collection de cravates larges d’un genre nouveau.

Que ces changements soient une bonne chose ou non, cela reste à la discrétion de chacun ; il y a du (très) bon et du (très) mauvais dans chacun des points ci-dessus.

Il est difficile de juger de l’impact réel de ce mouvement, tant il fut intrinsèquement ambigu : de par sa promotion, d’un côté, d’un certain idéal « d’homme libéré », n’ayant plus honte d’adopter des éléments jusqu’alors considérés comme féminins (les cheveux poussent, les chemises à jabots, les dentelles et les foulards deviennent unisexe…) et par la déconstruction, de l’autre, d’une vision de l’élégance plus traditionnelle.

Il était en effet question de casser les codes, ce qui, pour être fait correctement, impliquait, évidemment, de bien les connaître. Et les artistes susnommés, de Lennon à Jagger (qui s’habille toujours en Bespoke chez Timothy Everest à Londres) étaient au fait des codes qu’ils brisaient.

Mais que se passe-t-il quand la génération suivante n’ayant connu que cette forme nouvelle d’expression s’en empare, en ignorant totalement les racines de l’art tailleur ?

En d’autres termes, que se passe-t-il quand la rébellion devient la norme ? La question est terriblement épineuse, et dépasse sans doute de loin le cadre du sujet qui nous intéresse ici. Mais elle mérite cependant d’être posée. Les années 80/90 ont-elles, au final, été aussi fécondes que les années 60/70 dans notre domaine ?

Le déclin ?

Le mouvement fut d’une relative courte durée. Peut-être est-ce parce que l’explosion de la musique rock dans la musique populaire fut elle aussi, par essence, un mouvement de courte durée, adolescent, immédiat et explosif.

Dès 1976, David Bowie abandonnera d’ailleurs ses tenues de scènes extravagantes pour faire place à un classicisme with a twist du meilleur goût.

« It’s better to burn out that it is to rust » (il est préférable de brûler plutôt que de rouiller) chantait Neil Young.

Les années 70 n’ont pas eu le temps de rouiller car ses excès et ses extravagances disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus pour laisser place à des années 80 plus normées.

Contrairement à un trop grand nombre de rock stars, le mouvement eut donc la bonne grâce de s’arrêter avant l’overdose…