Petit éloge des bretelles

Greg JACOMET

Petit éloge des bretelles

J’aime les bretelles. J’ai toujours aimé les bretelles. De mes jours à porter des salopettes en institution catholique jusqu’à aujourd’hui. Il y a quelque chose de grisant, de culotté même, dans ce mépris ostensible de la gravité. Car ne l’admirons-nous pas tous, cet homme, fier, à la démarche assurée, le torse bombé, exalté par le refus de laisser son pantalon glisser vers le centre de la terre ? Et quand j’étais petit, ca faisait rire les filles qui s’amusaient à tirer dessus. Win – Win.

Il est triste de constater que je suis aujourd’hui dans la minorité sur ce sujet. La ceinture a pris le pouvoir de nos jours, fort malheureusement. Pourtant, la bretelle ne manque pas d’arguments : elle tire le débat vers le haut, vers la taille naturelle, là où la ceinture a tendance à l’abaisser, vers les hanches, juste au dessus des fesses. C’est dire.

Certes, la mode a changé depuis les jours de gloire de la bretelle, du XIXème siècle jusqu’au début du XXème, où le port du pantalon à la taille naturelle, à savoir la partie la plus étroite du buste, rendait peu pratique le port de la ceinture. Tellement peu pratique en effet, que cela poussa le grand Albert Thurston à Londres, à inventer une alternative. Ce fut la naissance de la bretelle moderne, en l’an de grâce 1820. La fière maison est aujourd’hui encore en activité. Les premiers modèles étaient en H, une forme aujourd’hui peu commune, et fait de « Boxcloth », une variété de laine à maille serrée traditionnellement tissée dans le Yorkshire.

Extrait d’un catalogue Albert Thurston de 1870

L’invention connut un succès retentissant. Il est d’ailleurs intéressant de noter que si les bretelles souffrent d’une image très gériatrique de nos jours, la ceinture est bien plus ancienne (les barbares vikings portaient des ceintures, et vous ne verrez jamais un viking avec des bretelles, CQFD.) La primitive ceinture, donc, fut enfin mise au placard, juste à temps pour attraper les trains du progrès et de la révolution industrielle avec sa paire de bretelles. On les porte alors avec ou sans gilet, mais la plupart du temps cachées car les bretelles furent longtemps considérées comme un sous-vêtement. Et l’homme moderne est pudique.

Là où la ceinture tend à couper la silhouette en deux de manière pas toujours avantageuse, la bretelle apporte une touche de verticalité bienvenue pour la majorité des physiques. Elle met en valeur l’éventuel physique de discobole Athénien, et ne serre pas atrocement l’estomac de l’éventuel physique d’hédoniste Londonien. Certains médecins recommandaient même le port des bretelles à leurs patients, arguant qu’elles amélioraient la posture, tout en étant mieux adaptées que la ceinture à une éventuelle surcharge pondérale. Et si le docteur l’a dit au 19ème siècle, c’est sûrement vrai.

L’histoire se poursuit en 1871, année où Samuel Clemens déposa un brevet pour son invention baptisée « sangles ajustables et détachables pour vêtements » (Adustable and detachable straps for garments).

Jugeant les bretelles de Thurston trop peu confortables et trop peu pratiques, celui que l’histoire retiendra sous le nom de Mark Twain décida alors de prendre les choses en mains en créant un système de sangles et d’attaches destiné à être utilisé pour tout habit et sous-vêtement requérant d’être ajusté (donc pas seulement les pantalons.) Et si Mark Twain ne révolutionna pas le monde de l’accessoire masculin avec son invention, il venait d’inventer, au passage, ce qui deviendra l’attache de soutien-gorge moderne. Celui que l’histoire célèbre pour son génie littéraire s’avère donc être, en fait, l’un des plus grands bienfaiteurs de millions d’amants maladroits et pressés et de leurs compagnes. Chapeau bas, Mr. Twain.

Il faudra attendre l’an 1894 pour voir les bretelles à pinces apparaître, courtesy of David Roth

Il est donc bien triste de constater que l’accessoire qui inspira à Mark Twain ce don universel à l’humanité, soit largement tombé en désuétude dès les années 40, même s’il fait l’objet d’un timide regain d’intérêt depuis quelques années.

Humphrey Bogart chérissait ses bretelles, et Ralph Richardson est même allé jusqu’à courir en acheter une demi douzaine de paires au début de la seconde guerre mondiale, en prévision d’un éventuel rationnement de tissu.

Les bretelles commencèrent leur chute (aussi paradoxale que la phrase puisse paraître…) juste avant la guerre. Même les uniformes militaires se remirent à la ceinture.

L’abandon progressif du gilet datant également de cette période, la pudeur fit que l’homme élégant dut se résoudre à revenir à la ceinture, car n’oublions pas que jusqu’à il y a peu, les bretelles ne se montraient pas.

Après cette époque, les revivals se firent sporadiques.

Il faudra attendre le mouvement punk au Royaume-Uni pour que les bretelles retrouvent, l’espace de quelques années, un semblant de popularité. Elles étaient cependant souvent portées tombantes ! No future, en effet…

En 1987, elles furent adoptées par les Golden Boys de Wall Street à la suite du succès du film d’Oliver Stone, dans lequel un flamboyant Michael Douglas devint soudainement, avec ses bretelles à boucles (et les conseils d’Alan Flusser), l’un des parangons de l’élégance masculine mondiale. Et des bretelles. (voir image d’en-tête)

Mais malgré ces sursauts, à mesure que les décennies avancent, il semble que les pantalons descendent de plus en plus bas…

Et récemment, une partie de moi est morte en voyant l’image ci-dessous :

Sans commentaires.

Quelle dommage que de nos jours, bien peu de personnes osent encore porter des bretelles. L’accessoire qui fut autrefois l’apanage des rois et des têtes couronnées, est devenu l’apanage de Larry King. Les temps changent ma bonne dame.

Mais ne perdons pas espoir, porteurs de bretelles du monde entier, car si l’histoire nous a bien appris une chose, c’est que la hauteur à laquelle les pantalons sont portés est semblable à la marée : ça monte, et ça descend, alternativement.

Le regain d’intérêt des hommes pour leur style personnel semble d’ailleurs augurer le meilleur pour les défenseurs des « braces » (en Angleterre) et des « suspenders » (aux Etats-Unis) : Daniel « James Bond » Craig lui même, porte des bretelles Gieves & Hawkes dans le très bon Casino Royale dès 2006.

« Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre », disait Churchill.

N’oublions pas l’erreur que fut l’abandon des bretelles, et battons nous pour ne pas laisser les pantalons redescendre trop bas, bien trop bas. L’Histoire nous offre une seconde chance. Saurons nous la saisir … ?

Greg Jacomet

Sources :

http://www.time.com/time/nation/article/0,8599,2037331,00.html

http://www.albertthurston.com/

http://inventors.about.com/od/sstartinventions/a/Suspenders.htm

http://www.meninsuspenders.com/en/page/20-history-of-suspenders-history-of-braces

http://www.theatlantic.com/technology/archive/2011/07/celebrity-invention-mark-twains-elastic-clasp-brassiere-strap/241267/