Du rififi chez les fashionistas

Hugo JACOMET

Du rififi chez les fashionistas

Gentlemen,

le moins que l’on puisse dire c’est que malgré la santé insolente du secteur de la mode, surtout masculine, dans la grave crise économique actuelle, le climat n’est pas franchement à la sérénité dans le petit monde feutré (et particulièrement opaque) des grandes plumes de la mode mondiale.

Ces dernières – Suzy Menkes et Colin McDowell en tête – ont visiblement de plus en plus de mal à supporter l’intrusion fracassante de la blogosphère dans leur pré-carré jusqu’ici strictement surveillé et qu’eux-mêmes aiment encore à appeler, avec une nostalgie à peine masquée, The Fourth Estate (littéralement « le Quatrième Pouvoir », celui des rédacteurs de mode vedettes qui faisaient, il n’y a encore pas si longtemps, la pluie et le beau temps dans le monde de la haute couture avec un pouvoir d’influence dépassant parfois le raisonnable). D’ailleurs les mots, toujours aussi chaloupés et imagés de l’excellent McDowell, l’expriment sans ambages :

And it makes me wonder about the fashion journalists’ attitude to bloggers. We are all aware that some fear that the barbarians are no longer at the gates, but in the citadel and often sitting in the front row. But should print journalists fret? This year’s barbarians are next year’s savants — in theory at least. If a designer feels that a fourteen-year-old is more likely to understand the show than a forty-year-old, he has a right to give the prime position to that person. And he could be right.

With the average age of the fashionista dropping all the time, who is more likely to have the pulse of the moment, someone at college, blogging to friends, or someone over fifty or even in their sixties possibly disenchanted by what they see? But being young is not enough to empower any more than being old is to disenfranchise.

Fashion is part of popular culture and can only be assessed as such. Whether we like it or not, the likes of Tom Ford and Dolce & Gabbana have become wealthy by realising that sex for the young is mostly very different from what it was in the days when their grandmothers were young — and they package their wares accordingly, with as little understatement and taste as possible.

A en croire ces deux grandes plumes ainsi que bon nombre d’observateurs du secteur, la High Fashion Society, cette forteresse réputée aussi imprenable que les titres de presse lui servant de supports (The Sunday Times pour McDowell, The International Herald Tribune et The New York Times pour Menkes), serait donc bel et bien elle aussi en train d’exploser sous les coups de boutoir des armées de blogueurs et de blogueuses qui, à défaut d’être de bons auteurs, s’avèreraient être de fins stratèges en réseaux sociaux. Ces derniers jouiraient, toujours selon de nombreux observateurs (de la presse classique), d’une capacité d’influence extravagante et inversement proportionnelle à leur qualité d’auteur et seraient en train de devenir, à leur tour, un Etat dans l’Etat…

Suzy Menkes, de son côté, se lâche elle aussi comme jamais sur le sujet dans un article rageur intitulé « The Circus of Fashion », dans lequel elle dénonce le « Cirque » des photographes de rue et des blogueurs en marge des défilés « officiels »…

The fuss around the shows now seems as important as what goes on inside the carefully guarded tents. It is as difficult to get in as it always was, when passionate fashion devotees used to appear stealthily from every corner hoping to sneak in to a Jean Paul Gaultier collection in the 1980s. But the difference is that now the action is outside the show, as a figure in a velvet shoulder cape and shorts struts his stuff, competing for attention with a woman in a big-sleeved blouse and supertight pants.

You can hardly get up the steps at Lincoln Center, in New York, or walk along the Tuileries Garden path in Paris because of all the photographers snapping at the poseurs. Cameras point as wildly at their prey as those original paparazzi in Fellini’s “La Dolce Vita.” But now subjects are ready and willing to be objects, not so much hunted down by the paparazzi as gagging for their attention.

Ah, fame! Or, more accurately in the fashion world, the celebrity circus of people who are famous for being famous. They are known mainly by their Facebook pages, their blogs and the fact that the street photographer Scott Schuman has immortalized them on his Sartorialist Web site. This photographer of “real people” has spawned legions of imitators, just as the editors who dress for attention are now challenged by bloggers who dress for attention.

Alors bien sûr, les esprits chagrins et les nombreux « green-eyed bloggers » voulant devenir rois, pourraient voir dans ces lignes laissant poindre un soupçon de nostalgie évident, une tentative désespérée de ces auteurs aujourd’hui encore très respectés, mais hier littéralement vénérés, de protéger leur hégémonie d’antan ainsi que leur corporation face aux légions de bloguers ostentatoires et écervelés.

D’autres pourraient y voir un complot à la « Game of Thrones » de ces grandes plumes jouissant encore (paradoxalement grâce à l’internet et à certains blogueurs), d’une audience mondiale et d’une vraie crédibilité, destiné à re-installer l’un d’entre eux sur un trône de fer aujourd’hui vacant mais convoité par des hordes de blogueurs presque célèbres…

D’autres enfin, comme votre serviteur, y voient avant tout d’excellentes contributions de personnalités, de curators et surtout d’auteurs de premier plan qui continuent à écrire la mode (surtout féminine en l’occurrence), à interpeller l’industrie sur ses choix, à contextualiser l’information pour le public et à questionner la norme.

Le seul regret que je formule ici, c’est leur analyse très pauvre et parcellaire de la blogosphère. En effet, réduire cette dernière aux pages Facebooks de certains « trend-setters » sachant à peine écrire et aux blogueuses asiatiques de 14 ans, relève de la licence dramatique.

Mais nous buvons du petit lait quand le décidément très énervé Colin, nous assène le coup de grâce dans une envolée finale particulièrement jouissive que nous retranscrivons ici dans son intégralité :

So, although many view their advertising campaigns as little more than soft porn, many do not and, judging by sales, enough customers actually find that these campaigns speak to them sufficiently strongly to make them buy. And let’s never forget the major change that has occurred in fashion merchandising in our times. The actual clothes often have less power than the ad campaigns and brand stories. What’s more, the ad campaigns are so crucial to the wealth of magazine publishing that no editor will risk losing advertisers by allowing any critical commentary on the shows or the frequently bizarre behaviour of top designers. Thus another channel of legitimate commentary has gone and journalists are rewarded with treats.

It is no accident that the press was once called the Fourth Estate. It was seen as something of value because it checked other forms of power, but that check goes when a journalist spends a weekend on a yacht whether it belongs to Sir Philip Green, Dolce & Gabbana or Diego Della Valle.

The journalists are not there as friends — in fact, in most cases, the host hardly knows who they are — but because the owner’s PR has decided they are the ones from whom something can be obtained as payment for a free holiday. Nowhere is the old adage that there is no such thing as a free drink — or handbag, or dinner — more true than in fashion. And that also applies to the customer who is indirectly footing the bill for the largess, the gifts and the trips by paying grotesquely inflated prices for the merchandise.

Even more so, it is a bill paid in far too many cases by the people who work to make the clothes, always with low wages and sometimes in appalling conditions about which every fashion insider is well aware, but is reluctant to comment, preferring the fluffy dream world of films like The Great Gatsby.

Pour votre parfaite information, son article était consacré à une critique pour le moins véhémente du « Great Gatsby » de Luhrmann, qui se fait littéralement mettre en pièces (ainsi que F. Scott Fitzgerald au passage) et ce dès le titre de l’article intitulé : The Great Gatsby and the Epidemic of Pornography Masquerading as Style.

Mais malgré le respect que je dois à ces deux auteurs (et surtout à la plume délicieusement affutée et impertinente de McDowell), je trouve tout de même navrant que ces derniers, sans doute par manque de connaissance du monde digital, caricaturent à l’extrême notre monde et, par extension, notre travail.

Il existe en effet, sur l’internet, d’excellents auteurs, observateurs et critiques du monde de la mode tant féminine que masculine (même si nous nous sentons mieux sous la bannière du « Style », mais qu’importe), tout comme il existe d’exécrables auteurs, observateurs et critiques du même domaine dans la presse dite classique.

Et pour en finir avec le débat autour de la soi-disante « pauvreté » des contenus sur l’internet par rapport à la qualité des mêmes contenus dans la presse traditionnelle (l’éternelle question de la légitimité), nous avons une proposition :

Laissons le public décider.

Cheers, HUGO

Sources :

The Great Gatsby and the Epidemic of Pornography Masquerading as Style

The Circus of Fashion