spectator shoes

Greg JACOMET

Les spectator shoes

Peu de chaussures sont aussi typées qu’une belle paire de spectators.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle elles n’ont jamais réellement réussi à se faire une place définitive dans le vestiaire masculin typique, malgré une impressionnante (mais brève) période de grâce dans les années 30 et 40, où elles furent adoptées notamment par Fred Astaire, les Jazzmen et les étudiants de la prestigieuse Ivy League.

Les spectator shoes, à défaut d’être véritablement populaires, font pourtant partie de ces chaussures que l’on peu qualifier « classiques », bien que plus volontiers considérées aujourd’hui comme une curiosité surannée. Les quelques paires «vintage» qui traînent dans les placards contemporains passent donc le plus clair de leur temps à prendre la poussière.

Amusant, quand on sait qu’il est dit que les spectator shoes seraient venues combler le trou qu’ont laissé les guêtres derrière elle. En effet, les spectators les plus typiques étant les noires et blanches, certains avancent que la bi-tonalité et le fort contraste imitaient à l’origine l’effet d’une paire de guêtre blanche sur des souliers noirs.

Il est difficile de retracer l’origine exacte des spectator shoes car elles ont probablement eu de très nombreux ancêtres. Le Duc de Windsor est souvent crédité pour les avoir popularisées dans leur forme la plus connue dans les années 30 après les avoir portées en public à des événements sportifs, mais les chaussures bi-tonales sont bien plus anciennes que cela.

Ainsi l’inévitable John Lobb aurait créé la première paire de spectators moderne en 1868 pour pouvoir jouer, ou assister en tant que spectateur – spectate – à un match de cricket.

Aujourd’hui le terme spectator shoes tend à être utilisé à tort et à travers pour désigner n’importe quelle paire de chaussure bicolore, et s’il en existe de nombreuses variantes, la spectator traditionnelle est un oxford bi-tonal, parfois bi-matière (cuir / suédine), dont le corps est fait d’une couleur plus claire que la pointe et le talon, et dont la semelle est en cuir rigide.

Elles ne doivent pas être confondues avec la Saddle shoe, popularisée globalement à la même époque, qui est également une chaussure de loisir bicolore mais dont la forme est différente et qui comporte sur le cou-de-pied une pièce en cuir contrastée en forme de selle (saddle) d’une couleur plus sombre que le reste de la chaussure.

Spectators Edward Green

Spectators Crockett&Jones

Spectators László Vass

Pourquoi le choix du bicolore pour les spectators ?

Au delà de l’esthétique, il y avait, à l’origine du moins, une intention purement pratique : le cuir noir est utilisé sur les parties de la chaussure les plus susceptibles de souffrir de tâches d’herbes et autres agressions de la nature, inévitables lorsque l’on passe un après midi à tenter d’appréhender les règles incompréhensibles – à moins d’être membre du Commonwealth – du cricket.

Le blanc quand à lui est une couleur très appropriée pour l’été, mais terriblement salissante. En plaçant du cuir noir sur les parties les plus susceptibles d’être souillées, tout en conservant le blanc sur les parties les plus à l’abri, les spectators avaient l’avantage d’être à la fois pratiques, à la mode, et en accord avec les codes vestimentaires de l’époque.

L’apprentissage des règles du cricket a causé la mort de nombreuses paires de souliers avant l’invention des spectators

Cela explique d’ailleurs pourquoi les spectators shoes n’étaient pas (et ne sont toujours pas, d’ailleurs) considérées comme des chaussures formelles.

Car au delà de leur usage premier (et largement oublié) de chaussures de loisirs, une paire de spectators noire et blanche devrait être théoriquement considérée comme étant une paire de chaussures…blanches, selon la règle qui dit que la couleur la plus claire est considérée comme dominante.

Bien entendu, cette règle n’est pas immuable, mais peu constituer un faux-pas si vous n’avez pas le panache (et les connaissances) pour la briser lors d’événements formels.

La baisse de popularité des spectators n’est certainement pas due au hasard. Comme c’est souvent le cas, leur popularisation a entraîné une baisse rapide des standards de qualité, remplaçant le cuir de veau ou de daim et la suédine blanche par du cuir de moindre qualité, voir par de l’horrible cuir de synthèse blanc qui brille, pour un aspect bien kitsch.

Ensuite, en fonction des couleurs et des matières, elles peuvent être un véritable enfer à entretenir. Pour peu qu’elles soient broguées (multiples perforations décoratives), cirer le cuir noir devient un exercice d’équilibriste pour ne pas mettre de la cire dans les trous au dessus du cuir blanc. De nos jours, nombreux sont ceux qui préfèrent utiliser de la crème incolore, mais à l’époque où cette solution n’existait pas, la question était réellement problématique, et a sans doute largement contribué à la perte de popularité du modèle.

Les spectators ne sont pas des chaussures pour tout le monde.

Elles demandent une certaine dose d’assurance pour être portées avec succès sans tomber dans l’auto-caricature qui constitue le risque majeur lorsque l’on porte un soulier aussi typé. Pour autant, bien portées, elles ajoutent un charme délicieusement rétro à un bel ensemble, et feront sans nul doute sensation lors de vos prochaines soirées Swing Revival & Rockabilly.