La "Mode" :
un gros mot ?

Sonya Glyn NICHOLSON

La « Mode » : un gros mot ?

Avec ses lunettes Wayfarer, ses costumes sur mesure, et sa coupe (de cheveux) soignée, Yves Saint Laurent a forgé sa réputation sur son interprétation nouvelle de la haute couture. « Les modes passent, le style est éternel ».

Pour en finir avec l’éternel débat Style vs Mode

A la manière d’ un enfant privé de dessert et abruti par l’apprentissage  de ses tables de multiplication, l’amateur de vêtement au sens large du terme ne peut échapper aujourd’hui à ce mantra qui lui est assené en permanence à grands coups de burin dans le crâne par tant d’articles de la presse écrite ou internet, qui n’ont de cesse de se répandre sur la supériorité du Style par rapport à la Mode.

Ainsi, avec une constance qui frise l’acharnement, bloggers et journalistes traditionnels continuent d’en rajouter quotidiennement sur l’illusoire débat opposant la Mode et le Style.

Des livres comme The Werkbund : Design Theory and Mass Culture before the First World War, dont l’auteur (Frederic J. Schwartz) fut l’un des pionniers du développement des nouvelles théories de l’architecture en Allemagne, considèrent pourtant les deux « camps » comme similaires. De nombreuses vidéos parodiant ce prétendu « Grand Débat » circulent sur internet, comme la désopilante « Fcuck Fashion Versus Style ». Et pour qui cherche à se conforter dans son opinion (qui frôle l’obsession pour certains), il n’est pas difficile de trouver sur la toile des milliers de pages de fanatiques du style, perchés sur leurs chevaux blancs, et pourfendant systématiquement toute mention au mot « mode », tout en agitant leur propre drapeau.

Est-il donc si difficile que cela de comprendre que la mode est la relation qu’entretiennent les vêtement avec l’air du temps, et que le style est la relation qu’entretient la personne avec ses vêtements ? A t’on vraiment besoin de débattre pour établir que la mode est temporaire et que le style est éternel ? Pour établir que la mode nous est imposée, et que le style est personnel ? Que la mode est immédiate, alors que le style est un processus long et difficile ? Et d’ailleurs existe-il vraiment une seule personne parmi nous qui place le rapport à l’air du temps au dessus du rapport personnel à ses tenues ? Sans doute pas une seule.

Et pourtant, nous tournons en boucle, à ressasser sans cesse les mêmes définitions, parfois légèrement reformulées, dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler la guerre de 335 ans entre les Pays-Bas et les iles Sorlingues (Isles of Scilly en anglais). Une guerre théorique (aucune goutte de sang n’ayant été versée), tenant plus du mythe que de la réalité, et qui s’est terminée discrètement en 1986  par un clin d’oeil, un petit rictus, et un traité de paix signé par les deux parties.

Ne serait-il pas temps de proposer une trêve dans ce débat qui frise l’obsession ?

Après tout, les partisans du style n’ont ils pas été les premiers à déclarer la guerre ? Car si la mode emprunte beaucoup au style, la majorité des fashion enthusiasts n’a aucune envie de se quereller avec les style enthusiasts. C’est un débat qui ne semble même pas les concerner.

Le snob : du côté du style

Proust avait bien compris que si, à l’époque, le statut social pouvait être une affaire de naissance,  il était surtout une affaire d’éducation et de savoir-être. Un beau gilet couplé à un bel usage de la langue, une bonne destination estivale et quelques bonnes relations, et un homme se retrouve catapulté dans le cercle restreint des hommes dits élégants.

D’ailleurs la plupart des « formules pour réussir dans la vie » ne commencent-elles pas toutes par des conseils sur l’apparence vestimentaire ? L’expression anglaise « from rag to riches », que l’on pourrait traduire par « des guenilles à la fortune » par exemple, nous force à imaginer un pauvre hère se transformant en gravure de mode comme Jay dans The Great Gatsby.

Tiré de l’adaptation de Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann (2013)

La littérature est d’ailleurs toujours là pour nous rappeler comment le snobisme peut mal tourner. « Pip » dans les Grandes Espérances de Charles Dickens, abandonne  d’abord ses principes et sa bonté pour devenir un arriviste de la pire espèce, avant de réaliser que son comportement blesse ceux qu’il aime : c’est l’effet « bildungsroman » (roman d’apprentissage).

Douglas Booth dans une adaptation des Grandes Esperances de Dickens (BBC 2011)

Le snob : du côté de la mode

« High Fashion », l’interpretation de Karl Lagarfeld

Il y a une différence fondamentale d’état d’esprit entre les deux mondes. Dans le monde de la mode, la créativité est clairement élevée au dessus du savoir-faire et les fashionistas célèbrent plus l’artiste que l’artisan.

Pourtant, un changement est subtilement en train de s’opérer au royaume des designers de mode masculine, qui semblent s’inspirer  de plus en plus du bespoke et des codes stylistiques issus de ce monde hier regardé comme poussiéreux et qui fait l’objet aujourd’hui d’un formidable regain d’intérêt.

Ces designers ont tout simplement dû s’adapter à une nouvelle génération d’hommes possédant un oeil de plus en plus averti en matière vestimentaire.

Prenons pour exemple la maison Dior :

Voici un extrait de leur collection homme 2009 : aucun signe d’artisanat de qualité ni aucun code tailleur à l’horizon.

Dior homme 2009. Aucun tentative visible de projeter une image de savoir-faire.

Ce qui contraste avec leur collection 2012, qui joue clairement avec les codes de l’art tailleur.

Dior Homme 2012. Un oeil aguerri notera quelques petits problèmes d’ajustement sur la veste, mais les références directes à l’art tailleur y sont évidentes : qualité du manteau, col de la chemise. Tout est fait pour donner un «air» tailleur à l’ensemble.

Le Bespoke c’est pour la vie

Il n’est pas rare de voir un adepte de la « haute mode » franchir le pas vers le bespoke tailoring. En revanche il est beaucoup plus rare d’observer l’inverse.

Faire ses premiers pas dans le monde de la Grande Mesure laisse des marques indélébiles, à tel point qu’une fois dedans, comme pour l’Hotel California, il est quasiment impossible d’en ressortir.

C’est précisement la raison pour laquelle les bespoke chaps (& ladies) frôlent souvent l’évangélisation quand il s’agit de vanter les mérites du style par rapport à la mode. Le monde du sur-mesure est en effet un labyrinthe, riche en histoires (petites et grandes) et en mystique, au sortir duquel la promesse de la véritable expression de soi semble bel et bien se réaliser.

Pour le client averti (et aisé), la mode n’a strictement aucune chance face au fabuleux pouvoir d’attraction  de la Grande Mesure qui permet de se forger un style véritablement personnel.

Pourtant un grande question me fascine toujours : l’homme qui achète un costume de designer à 5000 € sait-il qu’il aurait pu se faire faire un costume en bespoke, pour le même prix, voire moins cher ? Et qu’au lieu d’essayer d’adapter son physique à un costume dessiné génériquement, il peut prétendre à un vêtement parfaitement ajusté à son physique unique et à ses goûts singuliers ?

Il convient cependant de ne pas confondre la forme de prosélytisme des « sartorialistes » avec un snobisme à la Pip de chez Dickens. Il s’agit plus volontiers, pour la grande majorité d’entre eux, d’une simple envie de partager et de s’éduquer en étudiant et en comparant.

Comparez donc les costumes des deux présidents des Etats-Unis ci-dessous. La différence de qualité et de savoir-faire est assez flagrante.

Bill Clinton dans un costume trop grand, probablement dû à sa perte de poids

Barack Obama dans un costume sur-mesure

Un nouveau segment : les maisons qui font le pont entre les deux mondes

L’arrivée de maisons à la croisée des chemins entre mode et style, a insufflé une énergie nouvelle dans le paysage sartorial. Ces offres d’un genre nouveau constituent en quelque sorte le chaînon manquant entre la mode et l’artisanat tailleur traditionnel. Le potentiel de telles offres (souvent d’ailleurs, des émanations de marques globales)  est exponentiel, car elles réalisent le tour de force  d’attirer l’attention des amateurs de mode ET des amateurs de style et de belle ouvrage.

Tom Ford, ancien directeur de chez Gucci et de chez YSL, est souvent crédité pour avoir ré-introduit du glamour dans la mode. Il quitta Gucci en 2004 pour créer sa propre maison, icône d’une fusion réussie entre l’audace de la mode et les codes de l’art tailleur.

Tom ford est connu pour son usage habile des motifs.

1994 fût l’année ou Ralph Lauren lança sa Purple Label, une ligne de costumes de haut niveau qui a depuis séduit de nombreux hommes à la recherche d’un style élégant et soigné.

Ralph Lauren Purple Label automne-hiver 2012

Ralph Lauren Purple Label printemps-été 2013

Ces deux maisons sont de parfaits exemples d’une fusion réussie, incluant des éléments typiques du sur-mesure (voir ci-dessus) comme la poche poitrine légèrement inclinée (et parfois arrondie), les boutonnières faites main, les revers roulés, les emmanchures hautes,  les lignes d’épaules naturelles, les gilets ajustés et au global des lignes très flatteuses. Les pantalons sont portés à la taille naturelle, avec un très beau tombé dû à l’apparente qualité du tissu.

Franchir le pont… dans les deux sens ?

Il reste maintenant à savoir si d’autres icones de la « haute mode » vont franchir le pas et opter pour des offres et des collections faisant le pont entre les deux mondes à la manière de Tom Ford ou de Ralph Lauren Purple Label, en prenant le soin d’ajouter des détails de construction et de finitions vraiment issus du bespoke traditionnel.

Alors que l’homme devient de plus en plus éduqué et sensible à la qualité et à la ligne de ses vêtements, il est fort probable (et souhaitable) que tous les grands acteurs de la mode auront tendance à s’engouffrer dans cette brèche particulièrement dynamique et prometteuse et à remettre enfin l’emphase sur la qualité de fabrication (entoilage, finitions mains) et sur des détails techniques. Car un homme éduqué sait la valeur des choses et sera prêt à en payer le juste prix…

Sur l’autre rive (le fait-main), nous assistons aussi au phénomène inverse : des maisons de bespoke traditionnelles franchissent  désormais le pont dans la direction opposée, rejoignant des maisons comme Ralph Lauren Purple Label ou Tom Ford (mais souvent à des tarifs bien moindres…)  tout en restant fidèles à leurs racines, profondément ancrées dans l’univers du sur-mesure et du fait-main.

Rien qu’à Savile Row, des maisons comme Richard James, Richard Anderson, Timothy Everest, et Norton &  Sons (avec E. Tautz), pour n’en citer que quelques unes, se sont déjà positionnées sur le pont depuis quelques années, séduisant un nombre toujours croissant de nouveaux gentlemen soucieux de leur style et n’ayant pas encore les moyens d’accéder au graal du bespoke.

En Italie, Rubinacci suit le même chemin, de même que Cifonelli en France, pour ne citer que quelques exemples. Profitant du rayonnement désormais mondial de leurs noms (de famille en l’occurrence), ces maisons injectent leur savoir-faire dans leurs lignes de prêt-à-porter, et proposent désormais des petites collections au style certain, à la qualité plus que correcte et au rapport qualité/prix pertinent. D’ailleurs tout le monde s’accorde pour dire qu’au final, les coupes et les lignes des collections de prêt-à-porter de ces institutions sont toutes plutôt plus belles et plus réussies que la moyenne dans leur segment.

Evidemment nous parlons ici de vraies maisons et pas d’usurpateurs qui surfent la vague en proposant des gimmick tapageurs comme des bas de manches à 6 boutons fonctionnels (si si je vous jure !) avec boutonnières contrastées (généralement en rose bonbon) et autres vulgarités de ce genre, dans le but unique de faire passer un costume industriel pour un beau costume traditionnel et, au final, de tromper le client sur la marchandise.

Depuis quelques années, et au fil des collections, nous observons un trafic de plus en plus important sur ce pont entre les deux mondes et les marques « bridges » (situées quelque part au milieu) se multiplient soit dans un sens soit dans l’autre, au point de devenir une entité propre.

Le marché se fait plus dense, et les échanges entre la mode et le style de plus en plus intenses. Tout le monde semble donc y gagner.

Peut-être est-ce donc le bon moment pour signer une trève entre le camp de la « haute-mode », et celui de l’art tailleur traditionnel ?

Sonya Glyn Nicholson, Senior Editor.