« Cifonelli jeune homme… Allez chez Cifonelli » par Wei Koh

Hugo JACOMET

« Cifonelli jeune homme… Allez chez Cifonelli » par Wei Koh

Gentlemen,

ceux d’entre vous qui nous lisent régulièrement connaissent les relations cordiales que nous entretenons avec l’équipe de The Rake depuis quelques années maintenant. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, The Rake Magazine est, à notre sens et de loin, ce qui se fait de mieux mondialement dans le domaine de la presse consacrée à l’élégance masculine classique.

Nous avons aujourd’hui la joie et l’honneur de publier dans les colonnes de PG la traduction d’un très beau texte consacré à la Maison Cifonelli, rédigé par Wei Koh, fondateur de The Rake et grand admirateur de la maison de la Rue Marbeuf.

L’original de ce texte est consultable sur le site de The Rake ici : The Rake Online

« Cifonelli jeune homme, Allez chez Cifonelli »

par Wei Koh

Agissant sur les conseils d’un inconnu d’une élégance suprême rencontré par hasard dans l’ascenseur d’un hôtel, l’auteur raconte sa découverte de l’un des sanctuaires de l’art tailleur mondial : La Maison Cifonelli à Paris.

L’homme le mieux habillé qu’il m’ait été donné de rencontrer portait un costume Cifonelli.

J’étais dans l’ascenseur du Plaza Athénée quand un homme aux cheveux gris argentés y pénétra à son tour. Le costume qu’il portait était simplement miraculeux et son rayonnement frisait la perfection. Je notais le petit ruban rouge discrètement cousu sur le revers, indiquant qu’il était porteur de la Légion d’Honneur. Pourtant, je ne pu m’empêcher de lui demander qui était son tailleur. Il me regarda et prononça un mot : Cifonelli.

C’est à cette anecdote que je repense quand, des années plus tard, je regarde ma propre veste prendre forme sous l’oeil vigilant de Massimo Cifonelli.

La voix de Massimo est douce mais il est appliqué et concentré jusque dans sa façon de se mouvoir, d’agir et même de parler. Et c’est quand vous apprenez à mieux le connaître que vous réalisez que cette façon d’être est tout simplement le prolongement social de la quête, si exigeante, de précision et de perfection qui a occupé sa vie. Lui et son cousin Lorenzo, lui aussi brillant tailleur mais également l’un des meilleurs designers au monde dans le domaine de l’élégance masculine classique, dirigent la Maison Cifonelli installée depuis trois générations rue Marbeuf à Paris. Les parents de Massimo habitent juste en face de l’atelier, et son père est toujours l’un des premiers arrivés à l’atelier chaque matin. J’ai vite pris conscience que Massimo était l’un des plus grands génies techniques de l’art tailleur.

Et alors que je l’observe en train de travailler sur le col de ma veste, il m’explique les découvertes techniques fondamentales réalisées par son grand-père Arturo, le fondateur de la Maison, dans le but de réconcilier le confort et la ligne ou, pour le dire de façon plus pédante, la fonction et la forme dans le vêtement tailleur.

« Notre grand-père a effectué énormément de recherches sur la question de la ligne. Et particulièrement sur comment faire pour qu’une veste parfaitement ajustée puisse également offrir une liberté de mouvement totale. Après y avoir beaucoup travaillé, il a abouti à certains principes fondamentaux:

Le premier principe est qu’il aimait que la poitrine des vestes soient extrêmement nettes ». Je confirme. La poitrine des vestes Cifonelli est probablement la plus petite de tout l’art tailleur mondial. Si petite qu’à première vue vous vous demanderez même comment il vous sera possible de bouger lorsque vous aurez inséré votre téléphone ou votre portefeuille dans les poches intérieures ! Mais je vous rassure , vous pourrez vous mouvoir en toute liberté.

« Le deuxième principe, » continue t’il,  «est que l’arrière de la veste doit être plus large de plusieurs centimètres que le devant. Ce surplus de matière doit donc être rentré manuellement dans la couture de la ligne des épaules, puis travaillé au fer à vapeur afin d’aboutir à une ligne d’épaule parfaitement nette et naturelle.

Le troisième principe est que nos emmanchures sont très hautes et positionnées le plus près possible du corps ». En effet,  l’emmanchure Cifonelli est bien la plus haute de tout le secteur. Pour être plus spécifique, l’avant de l’emmanchure est coupé très près du corps de façon à minutieusement isoler le deltoïde dans la tête de manche. Il en résulte que les tête de manches des vestes Cifonelli sont légèrement tournantes et orientées vers l’intérieur : une démonstration supplémentaire de la capacité unique de cette Maison de couture à littéralement sculpter ses créations en 3 dimensions, là où la plupart des tailleurs se contentent de le faire en deux.

« Le quatrième principe concerne notre épaule. Nous créons des épaules douces, naturelles, avec très peu de padding. Nous travaillons ensuite l’épaule selon une forme que nous appelons La Cigarette. »

C’est donc la combinaison de cette tête de manche légèrement rentrante et de « La Cigarette » qui a fait dire un jour à Karl Lagerfeld qu’il lui était possible de reconnaître une épaule Cifonelli à plus de 100 mètres.

Une petite précision cependant : il est totalement incorrect de comparer « La Cigarette » avec la tête de manche « roulée » des Britanniques. L’épaule Cifonelli (Cigarette) n’utilise en effet que des petites couches de ouate avant d’être étirée, puis minutieusement formée pour créer une sorte de coupole en forme de dôme, à la fois sensuelle et héroïque, sans aucune structure sous-jacente.

A l’inverse, l’épaule roulée utilise un petit cordon qui est placé d’avant en arrière afin de créer la forme « pagode » de l’épaule. Le résultat, c’est que ce petit morceau de cordon finit par prendre de la place dans la construction de l’épaule, au lieu de laisser de l’espace libre pour permettre à l’épaule de se mouvoir en toute liberté.

Cette technique a également tendance à ajouter de la raideur indésirable à l’épaule. L’épaule roulée (rope shoulder ndt) n’est donc, au final, qu’une vanité esthétique, là où l’épaule Cigarette Cifonelli, grâce à toutes ses innovations, est à la fois belle et fonctionnelle. Pourquoi ? Parce que cette forme unique au monde permet au surplus de matière ajouté à la tête de manche de devenir littéralement une partie de la structure de la veste, au lieu de pendre mollement ou avec des plis…comme nous pouvons le voir chez les Britanniques et chez les Napolitains.

La construction de l’épaule Cifonelli libère donc de l’espace dans la tête de manche pour garantir une liberté de mouvement totale, tout en dissimulant brillamment cet espace en le faisant passer pour une décision esthétique.

Mais le dernier, et peut-être le plus important, des principes de la Maison Cifonelli n’est pas visible. Quand il le décrit, Massimo s’autorise un petit sourire : « Ce que les gens ne réalisent presque jamais, c’est que tous ces éléments – la poitrine, l’avant et l’arrière de la veste, l’épaule – sont ancrés au col et  à la nuque de la veste. »

L’idée de passer commande de votre premier costume Cifonelli peut se révéler, à certains égards, assez intimidante. Chez la plupart des tailleurs, on se contentera en effet de vous montrer quelques exemples du style Maison, à moins que vous n’ayez déjà en tête la veste que vous avez vue portée par un ami et dont le style et le tissu vous plaisent.

Entrez chez Cifonelli, et Lorenzo vous montrera une interminable palette de vêtements parmi les plus beaux sur terre. Chaque pièce propose une interprétation minutieuse des principes maisons et de cette fusion magique entre forme et confort, mais avec une infinité de variations possibles.

Lorenzo est un homme dynamique, bouillonnant,  d’une énergie presque électrique et d’une intelligence sans limites. Son père, Adriano, a coupé des costumes pour François Mitterrand et Marcello Mastroianni.

« La structure de nos vêtements est un point de départ, me dit Lorenzo, mais chez Cifonelli, nous vous encourageons à rêver, à imaginer qui vous voulez être et nous trouverons un moyen d’exprimer cela dans ce que nous allons  créer pour vous. »

Parmi les vestes éblouissantes imaginées par Lorenzo, nous trouvons La Canadienne, une veste sport avec des poches passepoilées en biseau sur la poitrine, inspirée des vestes de chasse traditionnelles canadiennes.

La Alexander K, inspirée par l’ambassadeur Maison Alexander Kraft revisitant l’affaire Thomas Crown.

La Vintage, une autre veste sport avec des ganses en daim, une poche poitrine gansée en forme de barque et des insert en daim dans les poches plaquées.

La Norla, fabriquée avec de la laine de Yack du Tibet, et la Sterling, une veste sport avec un revers à cran très large et des poches à rabats gansés de cuir.

Vous pourrez donc vous délecter pendant des heures de ces créations extraordinaires exposées en permanence, tout en ayant la tête qui tourne en pensant aux possibilités infinies qui vous sont offertes…

Mais ce qui est sans doute le plus impressionnant avec Cifonelli, c’est que chaque vêtement qui vous est livré est tout simplement… parfait.

« Je n’ai jamais rencontré des tailleurs travaillant avec autant d’acharnement et se mettant autant de pression pour atteindre la perfection » dit Alexander Kraft, Président de Sotheby’s International Realty France-Monaco. « Chez  certains autres tailleurs,  j’ai souvent eu l’impression que ces derniers renâclaient à faire trop de modifications. Chez Cifonelli j’ai souvent vu Lorenzo enlever la veste de mes épaules et la retravailler dans l’instant à cause d’un détail qui ne lui convenait pas mais qui était bien trop petit pour que je puisse le remarquer moi-même. » Lorenzo soupire. « C’est peut-être, chez moi, une sorte d’affliction, mais il se trouve que je ne suis jamais satisfait. Quand je vois mes vêtements portés, je peux admettre qu’ils sont bien faits, mais je ne peux m’empêcher de réfléchir à comment ils pourraient être encore plus beaux. »

Je suis, pour ma part, venu pour une raison précise : me faire faire l’emblématique  blazer croisé de Lorenzo. Il s’agit d’un «6 on 1», avec un seul bouton actif (le dernier),  qui propose un style – perpétué par les hommes les plus élégants du monde comme le Duc de Kent, Fred Astaire, Ralph Lauren et Luca Cordero di Montezemolo – que j’ai toujours voulu adopter sans jamais être en mesure de la faire de manière confortable.  Car si j’aime énormément l’effet visuel de ces revers interminables de longueur, je n’ai jamais pu supporter le fait que lorsque vous êtes assis, votre cravate et votre chemise semblent vouloir s’extirper de votre veste à cause de ce boutonnage positionné très bas. Mais sur la veste de Lorenzo, la dernière rangée de boutons est positionnée légèrement plus haut, à la manière d’une veste de soirée (dinner jacket ndt), afin que résultat final soit beaucoup moins débraillé. Et ce que vous perdrez en nonchalance (« dégagé élan » dans le texte, ndt), vous le gagnerez en élégance.

Démarrant à la base de la dernière rangée de boutons, les revers de ce blazer sont, à mon goût, les plus beaux sur la planète. Ils se développent harmonieusement dans la zone du ventre, avant de se développer de façon très généreuse et de se terminer avec des pointes, quasi héroïques,  positionnés très haut sur la poitrine. Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas eu à batailler pour expliquer ma préférence pour la poche poitrine placée très haut sur le torse, car Cifonelli l’avait déjà placée exactement au bon endroit. Mais quand vous y regardez de plus près, vous vous rendez compte en fait que l’ouverture de la veste croisée Cifonelli s’attache à épouser minutieusement et élégamment les courbes du torse masculin, au lieu de simplement « tomber » à la manière d’un kimono ou d’un peignoir, comme nous le voyons fréquemment sur d’autres vestes croisées sur le marché.

Retournez donc le revers de la veste de Lorenzo et vous comprendrez pourquoi : le revers ne fait en réalité pas partie du corps de la veste. Il s’agit d’une seconde pièce de tissu qui est assemblée et cousue sur une ligne qui épouse parfaitement les courbes du torse masculin. « Si vous voulez créer un croisé avec une ouverture qui épouse les contours du torse, vous devez faire ainsi, dit Lorenzo, mais très peu de tailleurs ont la volonté, ou la capacité, de le faire. »

Chose incroyable, quelques jours seulement après l’essayage initial, Lorenzo avait déjà créé pour moi un prototype d’essayage en partant de zéro. « Certains tailleurs utiliseront un prototype en toile existant sur vous pour les aider à visualiser, explique t’il. Ma méthode est différente : je dois toujours démarrer de zéro et monter le prototype avec la personne dont j’ai pris les mesures, tant que cela est encore frais dans ma mémoire ». Et malgré le fait qu’il soit entouré de l’une des plus grosses équipes de tailleurs à demeure sur terre, Lorenzo continue de superviser personnellement la moindre étape de la fabrication des vêtements selon le process Cifonelli, un savoir-faire unique au monde qui inclut, notamment, le travail de la poitrine à la main, un travail de couture intégralement réalisé à la main et des finitions exquises comme les célèbres boutonnières Milanaises maison.

La veste croisée de Lorenzo Cifonelli est légèrement plus courte que la plupart des modèles des autres maisons et la ligne des hanches est haute et très ajustée.

Les deux blazers qui ont résultés de ma visite – l’un en laine bleu, l’autre dans un mélange de lin et de soie bleu également – font partie des vêtements qui m’ont valu le plus de compliments de toute mon existence.

Et chaque fois que je reçois une remarque positive sur mes blazers, je me souviens de cette soirée où, dans l’ascenseur du Plaza Athénée, je me suis retrouvé en compagnie de ce Monsieur d’un certain âge particulièrement élégant.

Après qu’il m’ait divulgué le nom de son tailleur, je marquais une pause un instant avant de renchérir : « Monsieur, j’espère ne pas vous avoir offensé, car il existe une école de pensée qui explique que c’est l’homme que l’on doit remarquer, jamais ses vêtements ». Il réprima un petit gloussement avant de me répondre « C’est une école de pensée perpétuée par les gens portant des vêtements médiocres… Cifonelli jeune homme. Allez chez Cifonelli ».

Wei Koh, fondateur et directeur de la publication du groupe « The Rake ».

Mai 2013.