Le Japon,
l'autre pays du
soulier

Greg JACOMET

Le Japon, l’autre pays du soulier

Le Japon est un pays fascinant.

Et je ne parle pas ici des éternels stéréotypes que certaines personnes se plaisent à maintenir en vie à grands coups d’aphorismes quasi-mystiques attribuant des pouvoirs magiques à tout ce qui est écrit en kanji.

Après tout, comme Oscar Wilde le disait si bien “The actual people who live in Japan are not unlike the general run of English people; that is to say, they are extremely commonplace, and have nothing curious or extraordinary about them.” (La véritable population japonaise n’est pas si différente de la population anglaise moyenne ; elle est extrêmement commune, et ne possède rien de particulièrement extraordinaire.)

Dans notre domaine tout particulièrement, le salaryman japonais n’est pas mieux habillé que le salarié français moyen. En revanche, le Japon n’est pas en reste quand il s’agit de produire des passionnés d’élégance classique à l’occidentale, dont la vision idéalisée de « l’âge d’or » du style masculin classique témoigne d’un grand romantisme. Des personnages étonnants comme le japanese centipede (http://centipede.web.fc2.com/ ) et sa collection de chaussures à donner le tournis, ou nos amis de the 30s Style (http://www.the30sstyle.com/ ) pour n’en citer que deux.

Les artisans japonais sont réputés pour leur attention au détail et pour leur minutie peu commune, résultat d’une culture ayant toujours tenu l’artisanat en haute estime. Comme la magnifique production locale de Whisky a pu le prouver, le Japon n’a pas non plus peur de s’approprier un artisanat originellement étranger pour l’enrichir de son savoir-faire local, et pour finalement offrir quelque chose de neuf en retour.

C’est en feuilletant un numéro du Mook japonais Last (n°4) dédié au soulier masculin que l’idée de cet article m’est venue. Bien que brièvement mentionné à quelques reprises sur PG, nous ne nous étions jamais réellement penché sur l’art bottier japonais.

La hasard des choses a fait que lors d’une visite d’une tannerie de cuir de chameaux à Dubaï, Hugo a croisé les deux éditeurs de Last, qui nous ont gracieusement offert un numéro ; une sacré aubaine, si l’on considère à quel point le magazine est difficile à trouver en dehors du Japon. Et si mon niveau de japonais est pour l’instant nettement trop faible pour en apprécier la ligne éditoriale à sa juste valeur, le guide d’achat proposé et les trois courts reportages dédiés à Yohei Fukuda, Bolero, et Regal Tokyo semblent extrêmement qualitatifs.

Le Japon produit des souliers parmi les plus élégants et les plus raffinés qu’il m’ait été donné d’admirer. Comme le dirait Justin Fitzpatrick, notre Shoe Snob préféré, « I never tire of looking at shoes made by Japanese bespoke shoemakers […] something about their shoes, even though they may be classic styles, always seem to set themselves apart from their competitors. » (Je ne me lasse jamais d’admirer les souliers produits par les bottiers bespoke japonais […] leurs souliers, bien que classiques, ont toujours un petit quelque chose qui les différencie de la concurrence.)


Scan & traduction @ nutcracker du styleforum.

Les souliers japonais ont indéniablement ce petit je ne sais quoi

Il n’est pas difficile de caractériser les grandes lignes de l’art bottier italien et anglais. Comme pour l’art tailleur, les Anglais ont tendance à préférer les formes sobres, très classiques, là où les Italiens tendent à favoriser des formes plus élancées et plus naturelles. L’art bottier japonais semble en revanche être à peu près aussi indéfinissable que l’art bottier français, en cela qu’il semble être une synthèse des écoles anglaises et italiennes, augmenté de la couleur et du savoir-faire local.

D’ailleurs, un certain nombre d’artisans bottiers japonais ont été apprentis pour des maisons Européenes. Un artisan comme Yukiko Bassett Okawa de Bench Made a par exemple étudié au « Cordwainers College of London » avant de travailler chez John Lobb pendant 8 ans. Sans surprise, ses créations sont bien plus proches de ce qui se fait en Angleterre que celles de Koji Suzuki avec Spigola, ce dernier ayant fait ses armes avec Roberto Ugolini en Italie.

L’art bottier japonais est une scène extrêmement intéressante à suivre pour qui s’y penche ; le nombre de bottiers sur-mesure y est très important, tout comme le nombre de styles différents qu’ils proposent, et la demande locale ne semble pas prête de faiblir. Car c’est bien sur la consommation locale que les artisans japonais survivent ; certains, comme Bolero, affirment n’avoir jamais réalisé de paire sur-mesure pour des clients occidentaux.

Un tel vivier de talents fait aussi jouer la compétition de manière significative. Ainsi, il n’est pas rare de voir des offres sur-mesure à 200.000¥ (~1500e), bien que les prix moyens se situent plutôt aux alentours 315.000¥ (~2300e) dans le cas de maisons établies comme Otsuka (et leurs magnifiques bottines Balmoral).

L’école Japonaise a indéniablement des choses à dire. Et bien au delà de l’aspect romantique et exotique de la chose, la simplicité, l’élégance et le raffinement extrême des lignes à la japonaise ont déjà conquis de nombreux amateurs de souliers masculins.

Pour qui souhaiterait goûter aux plaisirs de l’art bottier à la japonaise sans se rendre sur l’archipel, de nombreux artisans du cru sont dispersés dans le monde entier. On peut nommer Emiko Matsuda chez Foster & Son, ou encore Kuroki Satoshi chez John Lobb. Certains se sont même installés sous leur propre nom, comme Hidetaka « Il Micio » Fukaya à Florence ou Ryota Hayafuji à Munich.

Le grand nombre de bottiers sur-mesure présents au Japon, une presse passionnée et méticuleuse et un public éduqué et connaisseur font du Pays du Soleil Levant un territoire extrêmement fertile et créatif pour le soulier masculin mais également pour l’élégance masculine classique.

Le Japon, l’autre pays du soulier ?

Assurément.