Mise au point sémantique

Hugo JACOMET

Mise au point sémantique

Gentlemen,

depuis que PG existe, nous luttons quotidiennement avec certains mots et certaines formulations qui, s’ils ne sont effectivement pas répertoriés dans nos dictionnaires préférés, nous sont souvent bien utiles pour parler des sujets et décrire les objets qui nous intéressent dans ces colonnes.

Et comme le plus célèbre d’entre eux – sartorial (et ses substantifs supposés sartorialiste, sartorialisme) – déclenche quasiment chaque semaine des commentaires agacés (quand il ne s’agit pas de mails courroucés) de la part de franc-tireurs isolés, traquant l’anglicisme sans relâche et lui tirant dessus sans sommation, nous avons décidé de nous pencher brièvement mais sérieusement sur le sujet afin de nous éviter définitivement les longues discussions et, le cas échéant, les balles perdues…

Sartorial(e), que nous employons volontiers chez PG pour décrire le regain d’intérêt actuel des hommes autour de la chose vestimentaire classique et traditionnelle, est un mot Anglais qui décrit, en premier lieu, tout ce qui concerne l’art tailleur et les vêtements réalisés par un tailleur. Il est plus généralement utilisé aujourd’hui pour décrire tout ce qui touche au vêtement, en particulier masculin (source : Merriam Webster Dictionary).

Issu du latin « sartor » (tailleur), le mot est également largement utilisé en Italie puisque Sarto veut dire « tailleur » et Sartoria décrit une entreprise du vêtement masculin fabriquant, théoriquement, selon les règles « sartoriales » traditionnelles.

Nous n’avons pas d’équivalent en Français : « Vestimentaire » est trop imprécis et « Tailleur » est trop réducteur.

Comme vous le constatez donc, l’utilisation de sartorial dans notre vocabulaire n’est donc pas, en l’absence d’un terme équivalent en Français, dénuée de fondements, et en tout cas pas moins que le nouveaux entrants récents dans nos dictionnaires chéris, de « LOL » à « chelou », de « clasher » à « comater » ou de « twitter » à « gloups » (tous entrés au dictionnaire ces dernières années pour cause d’usage généralisé).

Nous décidons donc, une bonne fois pour toute, d’utiliser sartorial de manière courante, car il s’agit, à notre sens, de l’exemple parfait du néologisme objectif, dont nous rappelons la définition ci-dessous (Wikipédia) :

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« Le néologisme est d’usage limité (à un jargon, un sociolecte etc…). S’il se maintient dans le lexique (et n’est pas seulement un effet de mode), les locuteurs n’auront, au bout d’un temps variable, plus l’intuition de sa nouveauté. C’est quand le néologisme est acquis par un assez grand nombre de locuteurs qu’on peut dire qu’il est lexicalisé. Dans ce cas, il commence généralement par être admis par certains dictionnaires. Il convient de se rappeler que ceux-ci ne font que représenter l’usage : ce n’est pas parce qu’un dictionnaire accepte un néologisme que celui-ci est, ipso facto, lexicalisé mais l’inverse. L’emprunt de mots d’une langue vers une autre, de l’anglais au français par exemple (« mail », « internet », « parking » etc…) est une méthode de création naturelle de néologisme. Quand un groupe utilise de nouveaux mots pour conceptualiser la perception humaine récente, le néologisme est alors vecteur et indice de progrès dans un domaine de connaissance ou de perception de la réalité. »

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Quant à notre mot chéri, le Bespoke, il commence de son côté à être de plus en plus communément accepté (et galvaudé) et nous profitons de l’occasion pour en rappeler l’origine et le sens.

Bespoke (de l’anglais « to bespeak », demander, commander à l’avance) décrit un vêtement réalisé par un maître tailleur sans utilisation d’un patron existant et parfaitement adapté aux besoins, aux demandes et à la morphologie de son client. La définition est aussi valable pour un maître bottier réalisant une paire de souliers sans utilisation d’une forme existante.

L’origine du mot remonte au 17ème siècle, époque à laquelle les tailleurs de Savile Row exposaient (et stockaient) les rouleaux entiers de tissus dans leurs échoppes. Lorsqu’un client choisissait un tissu dont il avait discuté avec son tailleur, ce dernier l’indiquait directement sur le rouleau choisi en y inscrivant la mention « Spoken for » (que l’on pourrait traduire simplement par « réservé » ou « mis de côté ».)

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EDIT 27 Mars 2017 : pour parfaire le contenu de cet article, le commentaire – éclairé –  du linguiste Jean Szlamowicz a été intégré dans le corps du texte.

Cher Hugo Jacomet,

Je suis d’accord avec votre mise au point à laquelle j’aimerais, en tant que linguiste, ajouter quelques précisions.

Le procès en néologie que l’on vous fait est sans objet. Vous employez un anglicisme : cela n’est pas moins légitime que d’employer un mot savant d’origine grecque.

Pour être précis, il ne s’agit pas d’un néologisme, mais d’un emprunt et même, en réalité, du retour en français d’un mot qui a disparu vers le XVe siècle : « sarteur ». L’adjectif « sartorial » emprunté à l’anglais contemporain remplit une fonction désignative justifiée par l’absence de notion équivalente en français. En effet, il ne s’agit pas d’un anglicisme résultant d’un calque par ignorance (comme par exemple l’emploi de « définitivement » calqué sur definitely : le mot « définitivement » a déjà un sens en français et il n’a rien à voir) mais d’un terme à vocation technique.

D’ailleurs, il se distingue du français « vestimentaire » (« qui concerne les vêtements ») par une nuance de sens importante : « sartorial » tel que vous l’employez signifie plutôt « qui concerne l’art de bien porter les vêtements, l’élégance ; la connaissance des normes vestimentaires, des tissus, des coupes, etc. ». Les deux mots ne se recoupent guère et il n’y a pas là la redondance que l’on trouve dans les emprunts qui ne sont que le produit de l’affectation.

Petit point historique sur le mot sartorial en anglais : l’Oxford English Dictionary signale que l’adjectif, qui nait à la fin du XVIIIe siècle est initialement considéré comme « humorously pedantic ».

En effet, le sens d’origine de sartor en latin est surtout « celui qui répare, qui raccommode » : il n’est donc pas question de tailleur au sens noble ou créatif, mais plutôt de « ravauder ». La racine indo-européenne serk (qui a donné sarcire en latin) est plutôt associée à l’idée de réparation, d’où des expressions comme sartus et tectus (bien entretenu, en état de marche) ou sarcire infamiam, « réparer une atteinte à l’honneur ». C’est le sens initial en anglais aussi (OED : « 1656 : T. Blount Glossographia, Sartor, a Tailor, a Botcher, a Mender of old Garments »). En moyen français (XIV-XVe siècle), on trouve « sartre » (qui a survécu dans le midi de la France) et « sarteur » (sastre en espagnol, sartore en italien) mais ces mots ont été supplantés par « couturier » (« tailleur » est encore plus tardif).

L’emploi actuel de sartorial (« relating to clothes, especially men’s clothes, and the way they are made or worn ») date plutôt du XXe siècle, c’est-à-dire une fois la nuance ironique perdue. Ses connotations deviennent alors positives… même si les racines latines sont toujours ressenties en anglais comme témoignant d’un niveau de langue très élevé, voire excessif.