La vérité
sur le
sur-mesure

Hugo JACOMET

La vérité sur le sur-mesure

Gentlemen,

après quasiment 5 années d’existence nous pouvons humblement dire que nous sommes devenu, au fil des années, des observateurs (voire des scrutateurs) avisés du monde de l’élégance masculine classique et en particulier de tout ce qui touche au sur-mesure avec, au sommet de la pyramide, le bespoke tailoring.

Nous avons été en outre, avec quelques autres sites et blogs amis, l’un des plus fervents promoteurs de la culture du sur-mesure, incitant de nombreux hommes à gouter aux joies du « custom-made » et au frisson de la personnalisation pour leurs vestes, leurs costumes et leurs souliers.

Cinq ans plus tard, l’effervescence autour du retour annoncé du gentleman élégant est grande et le nombre de marques offrant un service de costumes « sur-mesure » explose littéralement.

Quand je parle d’explosion, veuillez noter que je ne parle même pas des offres grotesques que l’on voit fleurir quotidiennement sur l’internet, promettant des costumes « sur mesure dans la grande tradition des maîtres tailleurs Britanniques ou Italiens » pour… 249 euros et qui relèvent de l’usurpation sémantique et de la tromperie sur la marchandise.

Je parle de petites maisons (souvent récentes) essayant de se faire un nom rapidement avec des offres de demi-mesure à des tarifs très serrés ou de maisons de prêt-à-porter milieu de gamme voulant profiter du mouvement pour redorer leur image et tenter de capter la nouvelle génération d’hommes en quête d’élégance classique personnalisée.

Cette évolution très nette de l’offre est évidemment une excellente chose pour tous les amateurs d’élégance classique et notamment pour la nouvelle génération qui peut désormais avoir accès à l’expérience du sur-mesure pour des tarifs de plus en plus accessibles.

Pourtant, il nous semble important de rappeler ici certains fondamentaux afin que le rêve du sur-mesure ne se transforme pas… en cauchemar.

Ainsi, tout comme le « Made in France » n’est pas toujours synonyme de qualité supérieure à un « Made in Ailleurs », le « sur-mesure » n’est, quant à lui, pas toujours un gage de qualité supérieure à un prêt-à-porter bien réalisé.

Pourtant, c’est bien cela que les hommes viennent chercher en quittant les chemins balisés du prêt-à-porter : une coupe plus adaptée à leur morphologie et un choix beaucoup plus large en termes de matières et d’options de style. Pour le dire autrement, les hommes se tournant vers le sur-mesure souhaitent donc que le résultat final soit tout simplement supérieur à celui d’un produit en prêt-à-porter. Sinon à quoi bon les délais, les essayages et le tarif ?

C’est là que le bât blesse. En effet, faire mieux qu’un produit prêt-à-porter de bonne qualité et bien réalisé est un véritable challenge qui demande des compétences qui ne s’improvisent pas.

Pourquoi ? Tout simplement parce que les maisons de prêt-à-porter (ou les usines qui fabriquent pour leur compte) se sont toutes attaché, grâce à leur puissance de feu, les services des meilleurs coupeurs et tailleurs pour dessiner, concevoir et superviser leurs collections. Ainsi tous les patronnages sont dessinés, réalisés, testés et améliorés en permanence sur des silhouettes réelles par des tailleurs expérimentés avec, dans les grandes maisons comme Brioni ou Kiton, un niveau de précision inférieur au millimètre (1/32 voire 1/64.)

Donc, à moins que votre silhouette ne présente des caractéristiques très particulières (gros embonpoint, grande taille), il ne sera jamais très compliqué de trouver un costume en prêt-à-porter qui, avec l’aide précieuse d’un bon retoucheur (préférez toujours le vôtre à celui « affilié » à la boutique, sauf dans le cas des grandes maisons italiennes) vous ira, selon les standards actuels, comme un gant. Bien sûr, un vrai maître tailleur dans une vraie maison de bespoke traditionnel identifiera rapidement de nombreuses disproportions sur votre silhouette que même le plus beau patronnage de costume en prêt-à-porter ne pourra jamais que « deviner ».

Mais dans la grande majorité des cas, et à partir d’une gamme de prix située aux alentours de 800 euros, trouver un beau costume semi-entoilé (voire mieux, nous y reviendrons bientôt) en prêt-à-porter est de plus en plus aisé, surtout avec le dynamisme actuel du secteur.

Dans le cas du « sur-mesure » (quel qu’il soit), l’expérience est, par définition, plus aléatoire car elle dépend entièrement de la qualité et de l’expertise de votre interlocuteur dans la boutique ou le salon de prise de mesures ainsi que de la personne (ou de l’usine) qui va réaliser votre commande. Pour faire simple, toute opération ou toute altération touchant à la structure même du vêtement est périlleuse pour un tailleur peu expérimenté qui, pour faire mieux qu’un beau prêt-à-porter, devra être très entrainé et maîtriser à la perfection l’art subtil de l’aplomb et des proportions.

Et paradoxalement, le plus vous progresserez sur l’échelle du sur-mesure – de la mesure industrielle au bespoke – le plus vous prendrez… des risques. C’est le prix de la liberté qui génère, par essence, une part de risque : celui de réussir un vêtement sublime, parfaitement adapté à votre silhouette, mais aussi celui d’aboutir à une catastrophe visuelle.

Bien entendu, la solution « royale » consiste à se tourner, si vos moyens vous le permettent, vers les grandes maisons de Bespoke à Paris (Cifonelli, Camps de Luca, Smalto Couture), à Londres (Savile Row), à Naples (Rubinacci) ou à Milan (A. Caraceni), pour être sûrs de ne pas vous tromper et profiter des joies de la grande mesure.

Mais si vos moyens ne vous le permettent pas, la question se posera donc à l’achat de chaque costume : faut-il jouer la sécurité avec un prêt-à-porter de bonne qualité (et aisément retouchable) acheté dans une maison de bonne réputation dont le style, les coupes et les drops (le rapport entre le tour de poitrine et le tour de taille) vous conviennent ou faut-il, pour quelques centaines d’euros de plus, tenter l’aventure de la demi-mesure ?

Fort heureusement, les nombreux gentlemen ayant eu la chance (ou ayant fait l’effort) de trouver le bon tailleur ou la bonne maison de mesure industrielle ne se posent plus ce genre de question car il est, à l’inverse, tout aussi vrai qu’à qualité égale de coupe et de tissu, la mesure, même industrielle, offre une liberté de choix en termes de styles, de tissus et de détails de finition beaucoup plus grande.

Depuis quelques temps, il m’arrive cependant de plus en plus fréquemment d’être étonné par la médiocrité de la coupe de certains costumes dits « sur-mesure », tandis qu’il m’arrive également de plus en plus souvent d’être surpris par l’ajustement très honorable de certains costumes prêt-à-porter milieu et haut de gamme.

L’explication de ce constat plutôt décevant est simple : afin de mieux accompagner le mouvement actuel autour de l’élégance masculine, les grands acteurs du prêt-à-porter (surtout en Italie) ont fait nettement progresser la qualité de leur production avec, notamment, des efforts considérables réalisés sur la précision des patronnages et sur la qualité des montages (l’entoilage faisant un retour en force).

C’est la raison pour laquelle il devient de plus en plus difficile de faire mieux que le prêt-à-porter et que seules les maisons ayant une vraie culture tailleur pourront y parvenir de manière permanente.

Toutes les autres, et surtout celles qui nous rebattent les oreilles avec leurs prises de mesures en 3D et autres « customizations sur tablette tactile », n’y parviennent qu’assez peu souvent, car un vendeur en boutique (même rebaptisé conseiller en style) avec un logiciel automatisé ne pourra jamais remplacer l’oeil et la main d’un vrai tailleur, ne serait-ce que pour des retouches dites simples (et qui parfois ne le sont pas tant que cela).

Mon conseil : si vous n’avez pas les moyens de faire du bespoke (patronnage unique) dans les grandes maisons de tailoring, il est aussi souvent possible de faire dans ces maisons du « Made-to-Measure » ou du « Made-to-Order »  (du sur-mesure donc, mais à partir d’un patron existant) pour des tarifs très inférieurs, tout en profitant de l’expertise maison en bespoke. C’est la solution idéale que de plus en plus de maisons de bespoke- comme par exemple Timothy Everest ou Thom Sweeney  à Londres ou Francesco Smalto à Paris – offrent.

Cheers, HUGO