Faut-il dire
Chaussure
ou
Soulier ?

Hugo JACOMET

Faut-il dire Chaussure ou Soulier ?

Gentlemen,

pour les besoins de mon livre « The Parisian Gentleman », paru l’année dernière aux éditions Thames and Hudson (et en français aux éditions Intervalles), il m’est arrivé de faire appel, au fil de l’écriture, à certains spécialistes afin de creuser certains sujets ou de leur donner un nouvel éclairage.

C’est dans ce contexte que j’ai demandé à notre désormais célèbre contributeur John Slamson, linguiste de son état et professeur en linguistique à l’Université de Bourgogne, de réaliser une brève étude des mots « chaussure » et « soulier ».

« Soulier » étant prioritairement utilisé dans ces colonnes (sans doute l’influence d’Olga Berluti) et parmi la grande majorité des amateurs de belles chaussures francophones (les anglais se contentant de « shoes »), j’ai voulu vérifier s’il s’agissait d’un pur snobisme de notre part ou si ce nouvel emploi, décrivant généralement des chaussures de ville de luxe, avait une réelle justification en dehors de la folie actuelle autour du marketing de la tradition.

Voici l’analyse de John Slamson :

« Cher Hugo,

Votre intuition (l’idée d’un changement de connotation) est à nuancer. En fait, on trouve les deux termes avec des connotations positives ou négatives et des emplois techniques (« chaussure de ski », « souliers de danse »).

Etymologie

« Soulier » provient de subtel, qui signifie « sous le talon » (latin tardif ; en latin classique, talus, c’est la jonction cheville / talon ; cela provient d’une racine indo-européenne qui exprime le soutien, le support, l’équilibre, comme dans « tolérer ») et désigne la partie incurvée sous la plante du pied. Par métonymie, subtel désigne ensuite la semelle elle-même.  « Soulier » (et ses différentes formes : soller, sorler, etc.) décrit donc plutôt initialement une semelle attachée, c’est-à-dire une sandale.

« Chaussure » (calx en latin classique, c’est le talon) désigne l’enveloppement de la partie supérieure du pied (voire plus haut, cf. « les chausses »; le mot « caleçon » est aussi un dérivé, ainsi que « chaussette »).

En fait, les deux termes sont historiquement liés : les subtalares calcei sont des brodequins, c’est-à-dire, littéralement « une semelle que l’on chausse, montante », comme les cothurnes. Autrement dit, la diffusion des deux termes en français est concomitante, puisque « soulier » et « chaussure » désignent les deux éléments de la chaussure : la semelle (soulier) et le chausson lui-même (chaussure).

Les deux termes ont donc servi à décrire le même objet d’un point de vue fonctionnel (ce qu’on se met aux pieds) mais en passant par un point de vue différent.

La chaussure et le soulier ayant évolué au cours des siècles, aucun des deux termes n’a vraiment de valeur descriptive.

Usages contemporains

La valeur désignative des deux termes est similaire aujourd’hui mais « soulier » est d’un usage plus suranné ou rural. « Chaussure » est le terme neutre le plus courant.

Cela ne signifie pas que « soulier » ne soit plus utilisé aujourd’hui. Au contraire, son usage est désormais plus limité mais dans des contextes très distincts de « chaussure ».

Le terme « chaussure » a pris le pas sur le terme « soulier » au terme d’une longue histoire. Il existe notamment sous forme verbale avec des sens métaphoriques (« chausser des lunettes », « une dent déchaussée », etc.) alors que « soulier » n’a connue aucune dérivation.

« Soulier » existe aujourd’hui surtout dans des collocations figées qui peuvent être dépréciatives (« des souliers crottés ») ou mélioratives (« des souliers vernis » ; « souliers de velours » ; « souliers de vair »).

Un emploi spécialisé ?

On note aussi un emploi technique de soulier, au sens de « forme, morphologie de la chaussure » (« un soulier fin »), ou de « modèle » par opposition notamment à la semelle (« montage du soulier en Goodyear »).

« Le veau verni se portera aussi beaucoup, soit pour le claquage des bottines, soit pour la confection du soulier Richelieu, genre qui semble appelé à une renaissance dont tous les gens de goût se féliciteront. Il est infiniment probable que le Charles IX verra sa vogue décroître et cèdera le pas aux fantaisies diverses en chevreau ou au Richelieu en vernis. »

Le Moniteur de la cordonnerie, 13 févr. 1898

Comme on le voit, on ne peut pas permuter les deux termes de manière systématique : « un soulier étroit » désignerait un modèle doté d’une forme étroite tandis que « une chaussure étroite » aurait plutôt le sens de « trop serrée ». Dans ce cas, on voit bien l’opposition entre « soulier » qui possède alors un sens technique (= « type de chaussure ») et « chaussure » dans un sens plus concret (une chaussure spécifique et singulière).

Les souliers et le chic…

Les synonymes parfaits n’existent guère dans la langue : quand il y a un doublon, une différenciation finit toujours par émerger. Nous avons vu la différence de nuance originelle (la « semelle » pour le soulier/ l’« enveloppement » pour la chaussure) mais leur convergence désignative a fini par donner lieu à une autre différence qui concerne l’usage et non la désignation de l’objet. « Soulier » semble aujourd’hui utilisé :

a) dans des syntagmes plus ou moins figés

b) dans des emplois techniques

Partant de cette double tendance (vieillissement /technicité du terme), « soulier » paraît désormais sollicité dans un cadre mélioratif qui évoque la tradition, l’ancienneté, etc. On trouve notamment cet emploi aujourd’hui dans un marketing qui cherche à le distinguer des emplois communs (sans qu’il y ait la moindre différence sémantique avec chaussure). C’est je crois l’emploi que vous leur réservez dans Parisian Gentleman…

Plus largement, « soulier » sert aussi à différencier « chaussure » (terme neutre, concret) des emplois figurés ou l’objet est envisagé comme symbole (comme le « soulier d’or », qui est une récompense footballistique). C’est le cas dès que l’on n’évoque plus l’objet dans sa matérialité mais pour sa fonction, l’emblème qu’il représente (Les souliers de Saint Pierre, film avec Anthony Quinn et Laurence Olivier ; « mettre ses souliers au pied du sapin » ; Le soulier de satin de Claudel, les souliers de rubis dans le Magicien d’Oz, etc).[1]

Conclusion

Pour résumer, « soulier » ne semble plus utilisé dans un cadre purement désignatif (difficile de dire à des enfants « Mets tes souliers » si l’on a moins de 80 ans…). Il est en revanche utilisé dès que le terme possède un emploi technique, mélioratif ou symbolique.

« Chaussure » ne possède pas pour autant la moindre connotation négative. Non seulement on parle de « chaussures de luxe », de « belles chaussures » mais les emplois techniques existent aussi (« chaussure de montagne »). Il faudrait aussi prendre en compte la construction grammaticale (avec article défini singulier : « La chaussure est un élément primordial de l’élégance ») et les qualificatifs (« les chaussures anglaises sont toujours de bonne qualité ») qui nuancent le nom.

De plus, on remarque que « chausseur » possède des connotations positives associant par le suffixe « –eur » l’évocation d’une personne avec les notions de luxe et d’artisanat.

Bref, c’est un peu plus compliqué que positif / négatif, ancien /moderne puisque les deux termes ont toujours été en concurrence. En fait, « soulier » et « chaussure » continuent d’exister « en tension » avec des cas où ils ne sont pas du tout interchangeables (collocations figées, opposition fonctionnel vs concret) et des cas où ils ont exactement le même sens tout en étant employés avec une nuance d’affectation : entre de « beaux souliers » et de « belles chaussures », c’est le choix du mot le plus désuet qui marque une forme de distinction lexicale. »

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[1] De même dans cet extrait de Colette, où « le soulier du matin » constitue une appellation évoquant un modèle de chaussure par sa fonction.1928 – «Va pour le costume trotteur, ainsi nommé par antiphrase, pour ce que sa jupe bride la jambe, rapproche les genoux, use les bas et entrave la marche. Ecourté, il donne à la femme immobile un joli petit air alerte, qu’elle perd si elle se met en marche, – mais quel besoin de se mettre en marche ? Le ‘costume-trotteur’ élégant ne trotte pas. Si nous voulons trotter, à pied, à cheval, ou gravir la montagne, ou passer à gué le marais, ce n’est pas à vous, Couturier, que nous avons affaire, mais à des spécialistes que vous dédaignez, des techniciens de la gabardine imperméable, de la bande molletière, de la bottine à ski, de la culotte Saumur. Votre costume-trotteur, à vous, fait quatre cents mètres entre midi et une heure, et c’est bien assez pour le délicat chevreau ajouré que votre complice, le chausseur, nomme soulier du matin.» Colette, Le Voyage égoïste.