Vitale Barberis Canonico : les immortels

Hugo JACOMET

Vitale Barberis Canonico : les immortels

Vous ne le savez peut-être pas, mais au moment où vous lisez ces lignes, il y a de grandes chances pour que vous possédiez du tissu Vitale Barberis Canonico (VBC) dans votre dressing.

L’entreprise produit en effet 8 millions de mètres de tissus chaque année, soit une quantité équivalente à plus de 2.5 millions de costumes et de vestes. En 2013 seulement, ce sont pas moins de 4000 tissus de motifs et de couleurs différents qui ont été créés  par Vitale Barberis Canonico.

Entre Drapers, société-soeur de VBC (située à Bologne) qui fournit les ateliers de bespoke et de sur-mesure de par le monde et VBC qui alimente directement de très nombreuses usines et manufactures de prêt-à-porter, l’entreprise est  l’une des plus importantes du secteur mondialement.

Choisir un tissu : une étape importante

Choisir un tissu pour son nouveau costume est une tâche pouvant se révéler intimidante.

Que ce soit dans le salon de votre tailleur ou même dans une boutique de mesure industrielle, se trouver confronté à la profusion de liasses de tissus peut vraiment donner le tournis… et arrêter son choix sur un tissu parmi des milliers s’apparente souvent plus  à une sorte d’épiphanie qu’à un choix fait en connaissance de cause.

D’un autre coté, acheter un costume en boutique de prêt-à-porter ou à fortiori sur internet est une expérience totalement différente.

Il fut un temps, encore très récent, où personne ne se préoccupait vraiment du type de tissu utilisé pour fabriquer les vêtements. La plupart des gens ne demandait en effet rien de plus que des vêtements qui leur plaisent et dans lesquels ils se sentent bien. Et acheter son costume en prêt-à-porter en boutique ou, plus récemment, en ligne, était une solution attrayante et certainement plus rapide que d’attendre patiemment que son costume soit fait à la main.

De nos jours pourtant, le client attend beaucoup plus du prêt-à-porter… L’explosion médiatique du style masculin (principalement sur l’internet) a changé la donne. Nous nous sommes éduqués et le choix du tissu, même en prêt-à-porter, est devenu un sujet auquel nous faisons de plus en plus attention.

Ceux parmi vous ayant déjà acheté des vestes fabriquées avec du tissu de faible qualité sont probablement au fait des multiples désagréments que cela occasionne : Comme ces petites boules de tissus s’accumulant par centaines autour des poignets, les fibres du tissu qui s’usent et se cassent ou les couleurs qui perdent de leur intensité… autant de défauts qui nous incitent à réfléchir désormais à la qualité des matières premières, probablement le facteur le plus important à prendre en compte pour la longévité de nos costumes et de nos vestes.

Savoir choisir un tissu de qualité n’est pas très compliqué et permet d’éviter de nombreux déceptions. Y a t-il en effet quelque chose de plus déprimant qu’un beau costume (acheté cher de surcroit) dont la qualité se dégrade littéralement à vue d’oeil, parce que le tissu est de faible qualité ?

Soyez prudent. Demandez des informations au vendeur, renseignez vous sur les tissus que vous aimez, lisez les étiquettes, posez des questions, faites confiance à votre oeil et à votre main. Et surtout assurez vous d’acheter un tissu de qualité.

La qualité des tissus n’est bien entendu pas due au hasard: les laines VBC par exemple sont réputées pour être particulièrement douces, parce que VBC utilise certaines parties de la toison du mouton australien qui requièrent plus de travail pour être nettoyées et peignées correctement, mais qui, en contrepartie, sont plus douces que le reste de sa laine. Cette technique très spécifique fait partie des secrets maison qui font, par exemple, des flanelles VBC des choix intéressants à la fois esthétiquement et en terme de confort, avec un contact très agréable au toucher.

VBC est également reconnue pour offrir des produits au rapport qualité / prix excellent, loin de tout marketting « élitiste », ce qui est plutôt réjouissant de la part d’une entreprise si ancienne qu’elle pourrait facilement se positionner sur un segment faussement « exclusif ».

Le fait est que les marques sont en perte de vitesse et que le client avisé d’aujourd’hui est bien plus intéressé par la qualité du produit que par le reste. Une mauvaise nouvelle pour les départements de com’ de par le monde, mais une bonne nouvelle pour les entreprises ayant mis l’accent sur la qualité de leur production avant tout le reste.

La plus ancienne filature au monde

Avant de parler de l’histoire de VBC, il n’est peut-être pas inutile de rappeler les différentes étapes de fabrication d’un tissu de laine destiné à la confection d’un costume. Tout commence par la tonte annuelle du troupeau…

LA TONTE : En moyenne une fois par an, quand les conditions climatiques sont favorables, les moutons sont tondus. Entre 2 et 8 kilos (!) de laine sont obtenus en moyenne… par mouton.

LA CLASSIFICATION : La laine brute est classée par qualité (le plus souvent dépendant de la provenance de l’animal). Les différentes « classes » ainsi formées sont ensuite compressées et empaquetées en « ballots ».

LE LAVAGE : Avant d’être filée, la laine est lavée. La terre, le gras et la transpiration présente dans la laine à l’état brut sont éliminés par un cycle de lavage, rinçage et séchage. Il arrive que la graisse de la laine, la « lanoline », soit extraite pour être vendue à l’industrie cosmétique.

LE CARDAGE : La laine est ensuite placée dans de gros cylindres dentelés afin d’extraire les derniers déchets et de préparer le lot pour le filage, en retirant les fibres trop faibles.

LE PEIGNAGE : Les fibres les plus courtes (les « bourres ») sont retirées, alors que les fibres les plus longues sont assemblées en pelotes.

LA TEINTURE : A ce stade, il arrive que les fibres soient teintées, bien que cette étape puisse également se produire à la fin du processus.

LA FILATURE : Les fibres sont filées et assemblées en bobines durant cette étape.  Le résultat produit est alors dit « en laine peignée » (worsted cloth).

LE TISSAGE :  Les bobines sont placées de manière à former la trame du tissu sur le métier à tisser. La trame est constituée de fils placés à la verticale sur le métier. Est alors entrelacé un autre jeu de fils placé quant à lui à l’horizontale : la chaine.

LE FOULAGE : Il arrive à ce stade que la laine passe par un autre cycle de lavage / battage / séchage / repassage. La laine peut rétrécir de presque un tiers de sa taille  durant cette étape, qui a pour but de rendre le tissu plus résistant.

LES FINITIONS : Le tissu peut être teinté ou blanchi à ce stade de la fabrication. Les pièces ne passant pas l’inspection finale peuvent faire l’objet de traitements spécifiques.

L’INSPECTION : chaque pièce de tissu est inspectée en detail et à la loupe. Le  produit est alors soit accepté, soit renvoyé à la finition, soit rejeté.

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Vitale Barberis Canonico, avec exactement trois siècles et demi d’existence est  la plus ancienne entreprise de filature au monde encore en activité puisqu’elle n’a jamais interrompu sa production depuis sa création en 1663.

Un nombre impressionant de filatures ont en effet mis la clé sous la porte en Italie depuis toutes ces années, mais VBC n’a jamais fermé les siennes. L’entreprise a survécu aux deux guerres mondiales, aux famines, à l’instabilité politique ainsi qu’à diverses crises économiques durant sa longue histoire… un pedigree d’une grande richesse ayant donné à la famille (toujours à la tête de l’entreprise) et à ses employés une force de caractère indiscutable.

Ainsi ce sont pas moins de treize générations (!) qui se sont succédées à la tête de la maison. Une longévité impressionnante permettant à VBC de tirer le meilleur parti de son expérience mais aussi de ses énormes archives, régulièrement rééditées à côté des milliers de nouveaux motifs voyant le jour chaque année.

A une époque où le « tradition-washing » règne en maitre et où n’importe quel petit-cousin éloigné par alliance ayant ciré quelques chaussures (au sens propre) un siècle plus tôt peut se voir élevé à titre posthume au rang de fondateur d’une grande entreprise de chaussures de luxe, rencontrer (et raconter) une histoire aussi limpide que celle de VBC est un vrai soulagement. Car l’histoire de la famille Barberis Canonico semble en effet aussi pure que les eaux de Biella, dans le Piémont, où l’entreprise est installée. Cette eau, utilisée pour nettoyer le tissu, qui jouit d’une réputation mondiale pour sa pureté permettant de préserver les couleurs et de ne pas altérer même les blancs les plus profonds.

Pour plus de détails sur l’histoire de Vitale Barberis Canonico, voir le paragraphe additionnel à la fin de cet article.

VBC loves fabrics : Les archives

Le 14 février dernier, VBC fêtait l’ouverture de sa propre salle d’archives dans la charmante petite ville de Pratrivero, à côté de Biella, là où l’entreprise possède son usine principale.

Les archives de VBC sont constituées d’imposants volumes d’époque, datés par année et par collection. Les volumes les plus anciens couvrent une partie du 19ème siècle et regroupent les archives de la maison mais également celles de filatures historiques italiennes, françaises mais aussi britanniques et américaines aujourd’hui disparues et dont les archives sont plus que jamais précieuses et méritent d’être sauvegardées.

Plus de 1200 volumes d’échantillons sont ainsi catalogués et datés de 1876 à nos jours.

M. Danilo Craveia, l’homme à la tête de ce grand et beau projet, est désormais occupé à la digitalisation de ces trésors, afin de rendre les archives bientôt consultables en ligne ! Un beau travail de préservation et de transmission. Chapeau VBC.

Francesco Barberis Canonico

Francesco Barberis Canonico est le directeur artistique de la plus vieille entreprise de tissus au monde qu’il dirige avec son cousin Alessandro Barberis Canonico et sa cousine Lucia Bianchi Maiocchi.

Francesco est un monstre d’énergie. Un homme généreux et d’une honnêteté impitoyable. Passer une heure avec lui relève du miracle, tant l’homme ne tient littéralement pas en place.

Mais si par bonheur vous réussissez à passer un petit moment avec lui, vous découvrirez alors un personnage à l’esprit particulièrement affuté… et dont la compagnie s’avère très agréable et détendue une fois que vous aurez compris l’imprévisibilité du personnage et la « musique » de son humeur du jour.

Il y a quelques mois, alors que nous dégustions un délicieux repas local avec Francesco et quelques amis dans un minuscule petit café Italien perdu au milieu de nulle part, notre groupe prit la pose pour que le serveur prenne une photo. Le verre levé, Francesco décide soudain de porter un toast à notre ami commun, G. Bruce Boyer et de lui envoyer la photo.

C’est à ce moment que le serveur de la pizzeria voisine, sur un signe de Francesco, surgit au bout de notre table et se met à chanter a capella un air d’opéra avec une voix si profonde et si magnifique que je me surprend à essuyer quelques larmes d’émotion à la fin de cette offrande musicale aussi touchante qu’inattendue.  Greetings from Pratrivero, Italy, Mr. Boyer !

Francesco possède un charme quasi enfantin, un franc-parler indéniable et une énergie hors du commun dont ses employés, parfois dans l’entreprise depuis trois ou quatre générations, semblent grandement se nourrir. Chez VBC en effet, l’atmosphère est très différente des ambiances « corporate » que l’on rencontre souvent dans les entreprises de cette taille. Ici l’atmosphère est, à l’image du boss,  beaucoup plus « électrique », beaucoup moins prévisible, mais aussi beaucoup plus familiale et « old school ». Une sorte de mélange réjouissant de pragmatisme et de manières raffinées de vieille famille traditionnelle.

Les quarante dernières années ont vu la qualité globable de la production maison bondir avec une volonté farouche et permanente des différentes générations de dirigeants d’égaler voir même de surpasser ce qui se fait de mieux sur le marché. Et même si l’entreprise a plus de trois siècles d’expérience, sortir près de quatre mille nouveaux motifs de tissus chaque année reste un tour de force impressionnant.

Le business maison continue donc de prospérer malgré des périodes récentes compliquées pour l’industrie du textile en Italie, et il règne à Pratrivero une indéniable ambiance familiale que VBC s’attache à diffuser également auprès de ses clients avec une authentique gentillesse.

Cette façon si singulière, et si italienne, de faire des affaires est sans aucun doute, avec la superbe qualité de sa production, l’une des clés du succès de VBC et de l’attention mondiale dont elle fait de plus en plus l’objet.

La « VBC Fabric Academy » : Un projet commun VBC + PG

Nous sommes heureux d’annoncer une nouvelle série d’articles réalisés en partenariat avec Vitale Barberis Canonico qui verra le jour sur Parisian Gentleman dans les prochaines semaines.

La « VBC Fabric Academy » mettra en valeur à chaque article deux tissus sélectionnés dans les gammes VBC et Drapers, l’un classique, l’autre plus créatif et racontera l’histoire derrière chaque tissu : ses origines, sa qualité, son design, l’origine du motif et ses utilisations conseillées (formel, casual).

Le premier article concernera notamment le très beau tissu Prince de Galles maison en saxony tweed baptisé « 350th invincible ».

Et pour vous montrer, s’il en était encore besoin, que chez VBC on aime vraiment la laine, nous venons d’apprendre que l’entreprise a tout récemment fait l’acquisition aux enchères à Port Elizabeth (Afrique du Sud) de deux lots de laine mohair, dont les prix ont atteints des sommets jamais atteints pour des lots de laines réputées pour leur grande finesse, leur longueur et leur solidité. A suivre de très près !

Sonya Glyn Nicholson & Hugo Jacomet

 

 Site VBC : http://www.vitalebarberiscanonico.com

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Plus d’informations sur la maison…

Petite « timeline » de VBC :

Un peu de contexte sur l’année 1663 : L’an 1663 est l’année de la mort du moine Franciscain Joseph de Cupertino, maintenant Saint Joseph de Cupertino, qui avait, dit-on, le pouvoir de léviter. Trente années auparavant, Galilée avait, quant à lui, eu des ennuis avec le Vatican pour ses écrits…

1663 – La famille paye au seigneur féodal son dû : une liasse de tissu gris « grisaille », fabriquée dans la région de Pratrivero, contre le droit à l’ouverture de sa fabrique de tissus. Cette transaction, très officielle (il était courant de payer ses taxes en nature à l’époque), marque la naissance de l’entreprise.

C’est aux alentours de la même année qu’Ajmo Barberis décide d’exploiter l’incroyable nombre de moutons en pâturage dans les montagnes de l’Italie du nord. Le premier plan de route apparaît : investir dans du material de filature et de tissage de qualité, pour revendre sa production sur le marché national.

Mi-1770 : Au milieu d’un période marquée par l’invasion espagnole de Naples au début du siècle et par la grande famine Italienne de la fin du siècle, la petite entreprise continue son bonhomme de chemin. Les descendants directs d’Ajmo Barberis, John Anthony et Joseph, passent un très lucratif contrat avec l’armée Italienne, dont ils deviennent les principaux fournisseurs de tissu.

Les commandes prennent alors des dimensions impressionantes, du jamais vu à l’époque. La sécurité financière étant maintenant assurée pour quelques temps, VBC se développe et étend ses opérations.  Peu après, l’entreprise gagne l’appellation de « Manufacture de produits en laine », qui lui permet d’apposer son nom sur ses produits. Les deux frères font prospérer le business et achètent de nouvelles terres pour anticiper l’expansion de l’affaire.

Mi-1800 : Une alliance avec l’usine Maurizio Stella voit le jour. Cette dernière permet à VBC de satisfaire une demande toujours grandissante. Le matériel se modernise, se mécanise, et les techniques de fabrication s’améliorent et se raffinent. A la fin du siècle, la filature comporte quelques 800 rouets et 73 métiers à tisser mécaniques.

1900 : L’électricité arrive en 1908, et Giuseppe Barberis Canonico ouvre une usine sous le nom de la famille à Pratrivero en Italie. L’usine permet à l’entreprise d’étendre son influence au marché international en 1915, où VBC vend déjà en Amérique, en Indes, et en Chine.

La demande sans cesse croissante fait que Joseph Barberis Canonico ouvrira deux autres usines en 1921, qu’il baptisera Orestes et Vitale Barberis Canonico. La Grand Dépression n’aura que peu d’impact sur les affaires de la famille… bien au contraire, la demande ne cessera de progresser durant cette période.

Les années 30 furent en revanche plus compliquées avec l’arrivée du facisme en Italie. L’entreprise dût se séparer de l’usine Orestes. Ce fut à cette époque que l’entreprise commença à se faire appeler Vitale Barberis Canonico.

1970 : Alberto et Luciano transforment l’entreprise familiale en une société par actions.

Les années 2000 : En 2008, l’entreprise est dirigée par Alessandro et Francesco Barberis Canonico, et Lucia Bianchi Maiocchi, héritiers d’une tradition familiale de plus de 350 ans, toujours depuis la petite région de Pratrivero en Italie du Nord.