Sartorialisme et instruments d’écriture

Dr John SLAMSON

Sartorialisme et instruments d’écriture

Comme le costume moderne ou la cravate, le stylo est une invention récente qui se met véritablement en place à la fin du XIXe siècle. Passons sur les précurseurs et les tâtonnements technologiques : le stylo-plume nait avec le mode de vie urbain, professionnel qui a donné naissance au business suit et au développement d’une élégance codifiée en un ensemble de normes qui contribuent à la distinction sociale moderne.

Le stylo-plume participe aussi de l’âge d’or démocratique où, jusqu’aux années soixante, chacun portait chapeau et cravate, où les tailleurs de quartier copiaient les modèles des grands couturiers et où les exigences de l’instruction publique passaient par le porte-plume. L’avènement du prêt-à-porter de masse fut contemporain de la production industrielle de stylos à bille jetables.

De grandes marques de stylo-plumes mirent la clé sous la porte en même temps que les tailleurs. On peut se demander si la défaite de la pensée, s’effaçant derrière la relativisation de la consommation tous azimuts, n’est pas contemporaine d’une double perte, celle de l’écriture et de la lecture comme symboles indiscutés de la culture, et celle de la présentation de soi devenue utilitaire et publicitaire (l’homme-sandwich contemporain paye pour afficher de la réclame sur son corps).

Face à cette indistinction, l’élégance masculine classique — quand elle n’est pas simple démonstration de snobisme — tente d’affirmer une présence relevant à la fois de la common decency et de l’originalité personnelle. Le stylo est solidaire de cette démarche. Il en est même le corolaire nécessaire car, avouons-le, pourquoi faire tant d’efforts pour choisir sa cravate si c’est pour écrire avec un tuyau en plastique ?

Le stylo et le style

Dans son célèbre « Discours sur le style », prononcé à l’Académie Francaise le jour de sa réception le 25 août 1753, Buffon (1707-1788) déclare :

« Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées. Si on les enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement et ne se joindre qu’à la faveur des mots, quelque élégants qu’ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant. (…) le style est l’homme même. »

Cette part de personnalité s’exprime dans l’écriture, la parole mais aussi, plus largement, dans la présentation de soi (l’éthos) dont le vêtement est l’une des composantes. Choisir ses vêtements, c’est avoir un style et s’il peut s’agir d’attributs superficiels (ou contraints par des considérations pratiques), la tenue est l’une des premières indications interprétables socialement que l’on perçoit d’une personne, avant même de lui adresser la parole. Qu’on le veuille ou non, le vêtement donne forme à la personnalité pour autrui. En matière sartoriale, il s’agit moins de vêtements que de la correspondance entre des actes, des objets et une intériorité — « Tous ces trucs imprudents, tout cela c’est ton style. Ton style, c’est ton cœur » chantait Léo Ferré.

De la même manière, le stylo en est le prolongement et constitue un ingrédient de la personnalité que l’on affiche. En la matière, il s’agit de trouver ce qui vous va. On m’a récemment offert un magnifique Capless de Pilot. J’ai eu sa version la plus classique, en laque noire à attributs en rhodium et plume or rhodiée. Or ce stylo dispose d’une gamme étendue et le généreux donateur s’en est expliqué : « Noir et or, ça faisait trop guindé pour toi. En composite mat, c’était trop banal. A motif carbone, c’était trop cheap. Celui qu’il te fallait, c’était celui-là ! ». C’est ainsi que se construit le style…

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Il n’existe donc pas de stylo objectivement idéal. Si le stylo de vos rêves ne cesse d’être remplacé par le suivant sur la liste de vos désirs, c’est que votre quête de stylo (ou de cravate, de chaussures, de costumes) est un symptôme, ce qui ne regarde que vous et votre psychanalyste.

La collection frénétique étant une manie, on préférera une approche plus raisonnable consistant à trouver un instrument d’écriture qui corresponde à différents critères, objectifs et subjectifs : l’apparence, la qualité, la prise en main… et le prix. Ce ne sont pas forcément des éléments convergents. Un stylo magnifique peut fort bien se révéler peu pratique. Celui avec lequel vous préférez écrire peut aussi être le plus affreux de votre collection. Ou bien votre meilleur stylo-plume possède une agrafe fragile et vous avez constamment peur qu’il ne tombe de votre poche. Ou encore, le stylo est tout simplement parfait, sauf que sa conception rend impossible de placer le capuchon sur le corps du stylo — et c’est comme ça que vous aimez écrire.

Et puis, grande question sartoriale, quel stylo va avec quelle tenue ? Existe-t-il des règles de bon goût dans ce domaine comparable à celles qui président aux choix des motifs de la cravate ? Existe-t-il des commandements stylographiques comme ont été édictés les commandements de la pochette ?

Comment choisir son stylo ?

En fait, le bon sens et le goût personnel sont les seules règles à suivre.

L’impression tactile d’un stylo, comme la main d’une cravate ou le toucher d’un tissu, est d’une importance capitale. Si vous n’éprouvez aucun plaisir à prendre en main le stylo, il y a tout à parier que vous n’aimerez pas écrire avec, surtout si vous devez écrire longtemps. Si la manipulation est déjà source de plaisir (oui, c’est sensuel) alors ce stylo figurera sans doute parmi ceux que vous utiliserez le plus.

Car bien sûr, vous n’aurez pas qu’un seul stylo. Après tout, vous n’avez pas qu’un seul modèle de chemise, de chaussure ou de costume ? Comme ces vêtements, les stylos peuvent être plus ou moins formels, pratiques ou pittoresques. Entre l’indispensable et robuste compagnon de votre prise de note professionnelle et le modèle flamboyant qui attire les regards par son originalité, il y a un stylo pour chaque circonstance.

Un TWSBI Micarta, en matériau composite évoquant le bois, le lin et le papier, d’une couleur brun-orange, ou un Faber-Castell Ondoro en chêne fumé semblent par leur texture en parfaite adéquation avec des jeans et des derbys en veau-velours. Les stylos demonstrators (Pilot Heritage, Pelikan Demonstrator), dont la transparence laisse voir le mécanisme de piston et l’encre, ou un S.T.Dupont Défi en titane et palladium, avec sa forme profilée ultra-technologique, semblent appeler une tenue business à la fois stricte et moderne.

Le classicisme d’un stylo en laque noire avec parements dorés ou argentés ne peut que s’harmoniser avec un costume trois-pièces. La correspondance entre la noblesse des matériaux semble s’imposer d’elle-même, entre laque et soie, par exemple. Dans ce prolongement, la couleur du stylo peut rappeler ou s’accorder à celle de votre tenue du jour.

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TWSBI Micarta (photo RW Sinclair @flickr)

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S.T.Dupont Défi

Comme pour les vêtements, il existe des stylos de luxe, des stylos d’entrée de gamme et un large continuum. De la même manière, des stylos de prestige peuvent être surfaits ou strictement destinés à une clientèle de millionnaires alors que des instruments d’écriture fort bien faits existent à des prix abordables. Il faut donc aller voir les spécialistes, leur demander conseil, essayer les plumes et les encres afin de procéder à un choix qui vous procure du plaisir.

Car le stylo doit procurer une forme d’émotion : comme pour le choix d’une tenue, il s’agit d’apporter de l’extraordinaire dans les actes du quotidien et de trouver de l’exceptionnel dans les petites choses. De ce point de vue, le stylo-plume reste un accessoire sans pareil.

Stylo-plume, roller, bille…

Le stylo-plume est en quelque sorte le costume de l’écriture. Il évoque le soin, l’élégance et une forme de cérémonial implicite dans son mode de fonctionnement.

La plume possède une personnalité : raide ou flexible ; extra-fine, fine, moyenne, large ou stub ; simple ou décorée ; or ou acier ; bicolore ou unie… Le roller et le bille n’offrent aucune de ces alternatives : leurs pointes ne sont que des recharges interchangeables et sans caractère distinct. Reste l’habillage, souvent identique au stylo plume, qui peut être en lui-même élégant. Roller et bille évoquent cependant un mode d’écriture pratique et pressé qui convient, par exemple, à la prise de note dans le métro.

Le stylo plume nécessite un soin d’écriture particulier. Malgré les progrès, les encres ne sèchent pas instantanément et il y a toujours le risque de frôler la page d’une main maladroite étalant l’encre. Avec certaines encres très humides et une plume large, le buvard reste fort utile. Par le soin qu’implique le plume, c’est une part de la personnalité qui s’exprime. Et, bien sûr, le résultat sur la page est intensément plus satisfaisant visuellement, plus harmonieux, plus unique qu’une écriture au bille.

En effet, sans même entrer dans des considérations calligraphiques, le geste d’écriture au stylo-plume relève du maniement du pinceau où l’on dépose de l’encre sur le papier, la pression exercée affectant alors le caractère de l’inscription. A contrario, la technique du stylo bille consiste avant tout à inciser le papier, à en buriner la surface d’un trait sans variation. Bille et roller ne permettent aucun jeu sur l’épaisseur du trait.

Le stylo plume engage également un choix pratique : cartouche ou convertisseur. Les cartouches standard se déclinent généralement uniquement en noir, bleu, rouge, vert. L’utilisation d’un convertisseur permet de choisir son encre. Sélectionner une encre est donc un autre facteur de style — il faudra y revenir une autre fois mais signalons l’inventivité des séries limitées de Montblanc (la Collodi sépia, la Balzac turquoise, la Christmas rouge sombre parfumée à la vanille…) ou les fabuleuses couleurs de la série du japonais Pilot, les Iroshizuku (« gouttes colorées »), dont chaque nuance illustre un paysage et une saison.

Le nec plus ultra est évidemment le stylo plume à piston qui n’admet pas de cartouche et nécessite un remplissage à la bouteille (parfois novateur comme le montrent les nouveaux récipients du taïwannais TWSBI), ce qui implique de choisir une encre dont la couleur pourra s’accorder avec le stylo ou, raffinement suprême, avec votre tenue.

La plume en or reste un must, malgré quelques plumes acier honorables, précises, ou intéressantes. La souplesse et la richesse de nuances que procure la plume or en termes de sensation est assez incomparable.

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photo @penhero.com

Le stylo comme outil

Volontiers considéré comme old-school et old-world, le stylo-plume est paradoxalement une invention américaine récente, et l’on doit notamment à Lewis Edson Waterman, Alonzo T. Cross, Walter A. Sheaffer et George Parker les développements qui ont permis la portabilité du stylo, son efficacité (débit, séchage de l’encre…) et sa sûreté — car, aux temps pionniers du stylographe, les fuites ont causé la ruine de bien des costumes de gentlemen.

Si le stylo existe aujourd’hui comme bijou (en or, en diamant), comme œuvre d’art (sculptures en météorite, en forme d’abeille, etc.), comme rareté pour collectionneurs (avec de l’ADN d’Abraham Lincoln, en doublons espagnols retrouvés dans l’épave d’un navire, en forme de squelette, de dragon), le stylo est avant tout un outil.

Le mot pen provient du français « penne » qui désigne une plume (du latin penna / petna, forme latine dont l’évolution phonétique germanique a donné feather, selon la loi de Grimm). La racine indo-européenne pet– indique la rapidité, le vol de l’oiseau et fait partie d’une famille de mots où l’on retrouve « pétition », « panache », « impétueux », ou… « hippopotame ».

Le mot « stylo », comme le mot « style » proviennent du latin stilus qui désignait la tige d’un cadran solaire, l’aiguille, la pointe servant à écrire en gravant dans la cire des tablettes. La racine indo-européenne sti- est celle que l’on retrouve dans « distinct », « stigmate » ou « stimuler ».

Dans les deux cas, il s’agit d’une métonymie : le moyen (penna ou stilus) s’efface derrière la fonction (« instrument d’écriture ») et ne désigne plus le moyen d’origine (plume ou stylet). On note que le terme de « stylo-plume » cumule les images (la plume servant de stilus).

Le stylo est aussi considéré comme outil de la pensée. Comme l’indique la célèbre citation de Cervantès « La plume est l’interprète de l’âme : ce que l’une pense, l’autre l’exprime » (Don Quichotte, tome 2 , chap. 16, p. 125). Certes, le stylo est comme la langue de l’esprit, le bec de la poule, la raquette du tennisman, la baguette du batteur ou le pied du coureur, c’est-à-dire ce sans quoi l’action ne peut s’exercer. Mais il n’est pas qu’un moyen neutre en vue d’une fin car il affecte l’action elle-même.

De fait, par son histoire comme par son esprit, le stylo-plume est un outil singulier et dont l’utilisation indique une conscience équivalente à celle du souci sartorial. A une époque où l’on prend en note la moindre donnée sur téléphone, tablette ou ordinateur, le geste même de la scription à l’aide d’encre est en soi l’affirmation d’une forme de classicisme. C’est un acte de rédaction et de réflexion qui provient d’un apprentissage manuel et technique, aussi minime puisse-t-il paraître (mais rappelez-vous vos lignes d’écriture avant d’être capable de fluidité…).

Il s’inscrit donc dans une épaisseur culturelle et le choix lucide de son outil témoigne d’un souci d’aisance avec l’écriture qui n’est pas sans rapport avec la présentation de soi et qui est équivalent et complémentaire à celui de la tenue. Paradoxe et richesse du stylo, il est utile (contrairement à une cravate) mais aussi ornemental. On pourra donc considérer que le stylo est un accessoire sartorial, à la fois secondaire dans l’ordre de la visibilité et capital dans l’expression d’une singularité.

Alors, gentlemen, poussez le souci du détail jusqu’à la pointe de vos stylos…