Super 100s
Super 200s
Le Grand Mythe

Parisian Gentleman

Super 100s, Super 200s : le grand mythe

Pour vraiment s’intéresser au tailoring, il est important de bien comprendre tout ce qui touche aux tissus.

Cependant, par expérience, ni  les vendeurs de prêt-à-porter ni même les tailleurs ne vous seront d’une grande utilité sur le sujet car ils se contenteront la plupart du temps de vous répéter ce que leur vendeur de tissus leur a dit de dire. Et les drapiers ne sont pas, nous allons le voir, des champions de la transparence.

Ainsi avons-nous été les témoins, depuis une dizaine d’années, d’une véritable course à l’armement dans le domaine, avec des nombres de « Supers » de plus en plus élevés (Super 200s et plus) venant justifier, évidemment, des tarifs eux aussi de plus en plus élevés.

Pourtant, ce nombre n’a, en réalité, pas grande signification car il ne renseigne que sur la finesse de la fibre de laine utilisée : Plus la fibre (le fil donc) de laine initiale est fine, plus le nombre est élevé. Et comme produire une fibre de laine plus fine est plus difficile, il semble logique que les prix soient plus élevés.

Le problème c’est que les clients prennent ces nombres comme une assurance de qualité, avec la croyance erronée que plus le nombre sera grand, plus le tissu sera de qualité.

Cette stratégie des grands drapiers s’est cependant avérée très efficace d’un point de vue marketing et leur a permis de se différencier des concurrents, de valoriser leurs prouesses techniques et, surtout, d’augmenter considérablement leurs prix.

Non seulement toutes les marques de luxe ont suivi le mouvement, mais en outre elles en ont toutes profité pour  répercuter cette envolée des prix du tissu sur le client final.

Il est donc grand temps de mettre fin à ce mythe des « Supers » une bonne fois pour toutes, en évitant cependant de jeter lé bébé avec l’eau du bain.

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Ma grande expérience dans l’achat de costumes (plusieurs dizaines par an) m’a clairement montré qu’une fibre de laine très fine (donc avec un nombre élevé) est loin d’être toujours une bonne chose pour vos costumes et ne justifie que rarement les prix très élevés demandés. A l’inverse, il ne s’agit pourtant pas de passer à l’autre extrême et de prétendre que les fibres plus épaisses (donc avec des nombres moins élevés) garantissent toujours une meilleure qualité de tissu comme l’ont suggéré certains tailleurs réputés dans le film O’Mast.

Il semblerait d’ailleurs qu’un effet de balancier soit actuellement à l’oeuvre car nous rencontrons de nos jours de plus en plus de tailleurs qui incitent désormais leurs clients à opter pour des « Supers » inférieurs, comme s’ils cherchaient à montrer à ces derniers qu’ils étaient « dans le coup ».

Mon expérience empirique dans le domaine m’a montré qu’en réalité les nombres des « Supers », qu’ils soient bas ou élevés, ne donnent aucune information sur l’utilisation pratique du tissu. Pourquoi ? Parce que les techniques modernes de fabrication et de tissage permettent désormais de produire des tissus très différents à partir de la même fibre de laine.

Le problème c’est que ces méthodes de tissage sont jalousement tenues secrètes par les drapiers (aucune indication technique sur l’étiquette) qui ne veulent pas que la concurrence soit en mesure de copier la texture et le drapé de leurs tissus.

Pourtant ces informations – comment le tissu se drape, comment il absorbe la lumière, comment il résiste au froissement, comment il est isolant – seraient beaucoup plus utiles que de connaître un nombre obscur qui ne nous renseigne sur rien et est uniquement utilisé pour justifier un prix élevé.

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Je possède par exemple plusieurs costumes en Super 110s (donc un nombre plutôt bas) dont le tissu est tellement doux, brillant et soyeux à la vue et au toucher, que vous jureriez qu’il s’agit d’un tissu avec un nombre Super très élevé. Inversement, j’ai dans ma garde robe un costume en grande mesure en Super 180s dont les plis sur le pantalon mettent des mois à disparaître (un Schofield Super 180s recommandé par Camps de Luca pour mon costume bespoke).

En fait les fabricants de tissu sont aujourd’hui capables de tisser la laine de multiples façons et de donner à leurs produits finis toutes sortes de propriétés différentes et ce indépendamment de la taille de la fibre de laine initialement utilisée. Il leur arrive également fréquemment de mélanger d’autres types de fibres sans en faire état sur l’étiquette.

Par exemple je crois savoir que pour tout tissu en laine comprenant moins de 5% de cachemire, le drapier n’a pas, selon la loi en vigueur, l’obligation de le faire savoir. Même chose pour la soie lorsque la quantité est inférieure à 5%. Ainsi lorsqu’un drapier ajoute des fils de cachemire ou de soie dans sa laine mais en omettant de l’indiquer, vous vous retrouvez avec un tissu dont l’aspect et le toucher sera très différent de ce à quoi vous pourriez vous attendre pour un produit estampillé « pure laine » (et je ne rentrerai pas ici dans les détails et dans la différence entre laine et laine vierge, une information à laquelle personne ne semble aujourd’hui prêter attention.)

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En fin de compte tout ce qui nous importe à nous, consommateurs, c’est l’aspect visuel du tissu, son touché et ses performances. Et la seule façon d’évaluer correctement un tissu est la suivante :

A) Examinez une vraie coupe de tissu de très près pour voir comment le tissu tombe et prend la lumière. Les petites liasses de tissu ne sont que de peu d’utilité pour cela et sont souvent trompeuses, notamment lorsqu’il s’agit de juger de la taille et du rendu d’un motif à carreaux.

B) Obtenez une vraie information auprès de votre tailleur en lui demandant s’il a déjà fait un costume ou une veste dans ce tissu pour un autre client.

C’est ainsi et seulement ainsi que vous pourrez obtenir, par vous-mêmes, des informations plus précises sur un tissu.

Le reste n’est que marketing, littérature et fantasme pour les obsédés d’élégance personnelle.

Adriano Dirnelli

http://dirnelli.tumblr.com

Toutes les photos © Lyle Roblin pour VBC et Parisian Gentleman.