Que reste-t-il de Savile Row ?

Hugo JACOMET

Que reste-t-il de Savile Row ?

Certaines vérités ne sont pas faciles à accepter, et encore moins à dire.

Surtout lorsqu’elles concernent une institution comme Savile Row, la fameuse rue des tailleurs londoniens dont nous avons été, avec quelques autres, de fervents défenseurs et d’indéfectibles promoteurs depuis la création de Parisian Gentleman.

Vendredi soir nous avons ainsi eu la joie, avec Sonya, de visiter le nouveau magasin de nos amis Tony Gaziano et Dean Girling, installé depuis peu au 39 Savile Row : une jolie petite boutique, sobrement rénovée dans l’esprit de la rue et présentant les très (très) jolis souliers maison, désormais fabriqués dans l’usine Gaziano and Girling ouverte, depuis peu également, à Kettering, petite ville située en plein coeur du Northamptonshire, berceau historique de la belle chaussure anglaise masculine. Nous aurons l’occasion de revenir très prochainement dans ces colonnes sur cette visite passionnante et sur notre sentiment global quant au développement récent (et assez spectaculaire) de Gaziano & Girling, l’un des futurs très grands noms, avec Corthay et quelques autres, du domaine des souliers maculins haut de gamme.

L’installation d’un chausseur sur Savile Row est donc une première.

Selon un article du « Evening Standard » paru en novembre 2013 , elle constituait même une entorse (si j’ose dire) aux règles de la rue dont le principal opérateur immobilier avait jusqu’ici pour religion de ne louer les boutiques vacantes qu’aux tailleurs afin de sauvegarder l’esprit exclusif du Golden Mile et de préserver un savoir-faire plus que centenaire.

Dans le même article, le directeur de Gieves & Hawkes (entreprise faisant désormais partie d’un groupe chinois tout comme Hardy Amies et maintenant Kilgour) explique cependant que l’arrivée de G&G sur le Row était parfaitement légitime (ce que nous ne pouvons que confirmer) pour ensuite expliquer, tout comme Anda Rowland d’Anderson & Sheppard, que le vrai problème de Savile Row était l’installation récente de l’horrible d’Abercrombie & Fitch dans l’ancienne banque des tailleurs située à l’angle de Savile Row et de Burlingtons Gardens et surtout celle d’AF Kids au 5 Savile Row.

Autant nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui pour dire que l’installation d’Abercrombie and Fitch, et à fortiori d’AF kids sur Savile Row, était un vrai scandale et une anomalie, autant nous pensons que le vrai problème de Savile Row se situe désormais ailleurs, et que « l’affaire Abercrombie and Fitch » (et tout le ramdam créé par les sympathiques hurluberlus de The Chap avec leur fameux « Give Three Piece a Chance ») n’est en réalité que l’arbre, certes très gros et très odorifère, qui cache la forêt…

Vendredi soir, après un petit événement sympathique au 39 Savile Row en compagnie de quelques-uns de nos nombreux camarades londoniens, nous avons également eu le plaisir de diner avec notre grand ami (et contributeur – trop – occasionnel) James Sherwood avec qui nous avons pu, en toute liberté, partager notre trouble en ce qui concerne l’évolution récente de Savile Row et surtout l’orgie de marketing mensonger dont le nom fait désormais l’objet.

Pour ceux d’entre vous qui ne sont pas des lecteurs réguliers de PG, rappelons que James Sherwood est l’auteur du best-seller « Savile Row, The Master Tailors of British Bespoke » publié en 2010 aux éditions Thames and Hudson, ainsi qu’un gentleman mondialement connu et reconnu comme étant « le gardien de Savile Row » (voir la couverture de The Rake ci-dessous) et pour avoir travaillé des années entières dans les caves et les placards poussiéreux du Row pour tenter de reconstituer, de protéger et de sauver les archives de maisons iconiques comme Henry Poole & Co ou Gieves & Hawkes (époque Robert Gieve).

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Saville-Row T&H

Il fut également le « curator » en 2007 de « The London Cut »,  la première exposition-rétrospective jamais organisée sur les maisons de Savile Row à l’occasion du Pitti Uomo 2007. Cette exposition qui réunissait pour la première fois différentes maisons (un exercice plutôt contre-nature dans le monde d’aujourd’hui) fut également montrée à Paris et à Tokyo.

En bref, s’il existe sur terre un homme ayant oeuvré pour la reconnaissance et la sauvegarde de Savile Row, c’est bien Mr Sherwood. Et il serait grand temps, à une époque où, au sens propre, tout fout le camp, de reconnaître à quel point son apport fut déterminant pour le rayonnement récent du Row, particulièrement depuis que le secteur de l’élégance masculine vit une petite révolution avec des investissements de plus en plus conséquents.

London Cut 2

Le problème c’est que le gardien du Temple ne doit plus trop savoir sur quoi il est censé veiller (hormis les archives de Henry Poole peut-être) car en moins de cinq ans, Savile Row s’est complètement transformée et commence très dangereusement à ressembler à une « simple » rue de commerces de luxe, comme il en existe à peu près partout dans les grandes capitales occidentales et asiatiques.

Pour le dire autrement, l’esprit Savile Row, auquel nous sommes, avec James et beaucoup d’autres, si attachés, semble définitivement s’évaporer. Et ce ne sont pas quelques uniformes traditionnels grossièrement exposés dans les vitrines de certaines maisons dites « historiques » et dont l’ADN n’est aujourd’hui absolument plus britannique, qui y changeront quelque chose.

Il faut dire que les nouveaux maitres de Savile Row n’y sont vraiment pas allé de main morte récemment :  Gieves & Hawkes a décidé de fermer la salle d’archives du 1 Savile Row, dans laquelle James avait mis tant d’efforts et de recherches. Inutile et pas assez moderne, évidemment. Même chose pour le « Wall of Fame » de la même maison qui a été décroché par un designer des temps modernes trouvant ces images de clients historiques sans doute trop « passé » comme on dit en Angleterre. Et que dire de la nouvelle boutique de Kilgour, devant laquelle les magazines de mode se pâment et frisent l’orgasme lorsqu’ils la décrivent comme « contemporaine » (un autre de ces mots fourre tout que tout le monde met à toutes la sauces) et qui ressemble désormais à un magasin de designer comme il en existe des centaines, avec d’interminables murs blancs et un décor prétendument « épuré » ?

L’avènement récent de London Collections : Men, la « fashion week » de Londres, n’est sans doute pas non plus étranger à ce « lissage » du Row, cette fashion week n’étant en effet qu’un clonage plus ou moins réussi des fashion week parisiennes, new-yorkaises et milanaises, avec son lot de défilés particulièrement prétentieux, de designers antipathiques et d’installations conceptuelles…

Ceci étant dit, ne vous méprenez pas sur notre propos. Il ne s’agit pas de militer pour la sauvegarde aveugle d’un artisanat d’un autre temps, avec lequel il reste difficile de gagner de l’argent et qui ne concerne que quelques milliers de gentlemen éduqués et fortunés. Nous ne contestons pas le fait qu’il était en effet grand temps de promouvoir le savoir-faire anglais dans le domaine de l’élégance masculine classique et d’enfin passer outre la légendaire discrétion (inertie?) de Savile Row en matière de communication.

Ce que nous contestons, c’est la façon avec laquelle la « marque »  Savile Row est mise à toutes les sauces pour tromper le public sur une marchandise qui est de moins en moins anglaise et, surtout, de moins en moins artisanale.

Le « truc » actuel consiste d’ailleurs à expliquer que si les vêtements ne sont pas fabriqués en Angleterre (à quelques rares exceptions près), ils sont dessinés et conçus sur Savile Row par les maîtres tailleurs légendaires. C’est également un mensonge doublé d’une manipulation marketing car non seulement les nouveaux maîtres de Savile Row ne sont plus britanniques mais italiens, mais en outre, les collections sont évidemment dessinées là où elles sont fabriquées, c’est à dire dans les formidables (et souvent très qualitatives) usines transalpines. Donc ce fantasme des vêtements conçus à Savile Row ne tient pas et n’est qu’un abus marketing de plus auquel The Kooples, la marque la plus industrielle et la moins anglaise qui soit, a largement participé.

Dans ce brouhaha permanent autour de Savile Row et dans cette usurpation massive d’un nom devenu l’eldorado des spéculateurs de tous poils (et de toutes provenances), il convient d’ailleurs de donner un bon point à Abercrombie & Fitch : au moins eux ne prétendent pas que leurs immondes tee-shirts soient fabriqués ni même dessinés sur Savile Row et encore moins que les body-builders à l’entrée de leurs magasins ridicules aient été entrainés pas les maitres tailleurs londoniens !!

Heureusement, dans cette invasion romaine, quelques irréductibles villages londoniens subsistent et continuent de faire vivre l’esprit de Savile Row avec courage et détermination : Joe Morgan (Chittleborough & Morgan), Henry Poole & Co, Dege & Skinner, Richard Anderson et Steven Hitchcock, installé quant à lui récemment sur St George Street, dans Mayfair, sont les derniers bastions de ce rêve du gentleman anglais élégant et discret.

Dans ce contexte, l’installation de Gaziano & Girling sur Savile Row est donc en effet une excellente nouvelle : au moins ce sont deux authentiques artisans anglais qui occuperont désormais le numéro 39 d’un « Golden Mile » s’étant récemment transformé en « Gold Mine » pour les spéculateurs immobiliers et les vendeurs de vent…

Nous qui avions la faiblesse de croire que, selon le vieil adage, l’argent ne pouvait pas tout acheter, sommes bien obligés aujourd’hui de nous rendre à l’évidence. Savile Row ne sera jamais plus la même et l’héritage dont tout le monde parle dans les campagnes de publicité est en train de mourir.

Drôle d’époque.