La Forestière : symbole de l’élégance Rive Gauche depuis 1947

Hugo JACOMET

La Forestière : symbole de l’élégance Rive Gauche depuis 1947

Il y a quelques semaines, nous avons eu la joie, avec Sonya, de déjeuner avec notre ami Jean Grimbert (ex Arnys) en compagnie de Rémi Fritsch-Fontanges, le directeur du Bespoke chez Berluti (à la fois pour la partie tailleur et la partie bottier).

L’objet de cette rencontre était une discussion autour du style Rive Gauche et de ses origines afin de nourrir ma réflexion et mes travaux sur le style parisien et les racines du bespoke à Paris pour mes différents – et nombreux – projets éditoriaux.

Jean Grimbert est connu (et reconnu) des connaisseurs pour son goût exquis, son esprit un rien frondeur, ses prises de risques stylistiques et son amour immodéré pour les belles choses de la vie. Il l’est sans doute moins pour sa connaissance encyclopédique des acteurs de l’élégance classique, pour ses activités dans l’art moderne et contemporain (Galerie MC2 à Bruxelles) et pour son impressionnante culture historique, notamment dans le domaine qui nous (pré)occupe dans ces colonnes.

Résumer cette longue discussion en un simple article ne serait donc pas raisonnable. Mais je profite tout de même de la magnifique réédition par Berluti et Alessandro Sartori de la fameuse « Forestière », pièce emblématique de la famille Grimbert et d’Arnys depuis plus de 60 ans, pour en partager avec vous quelques grandes idées.

Forestière Berluti Arnys3 - copie

Forestière Berluti Arnys2 - copie

Dire que le style masculin de la Rive Gauche s’est parfaitement incarné dans Arnys et Berluti ne constitue pas, selon moi un raccourci intellectuel ni même une exagération journalistique. A titre personnel je trouve d’ailleurs que la boutique Berluti de la rue Marbeuf dégageait déjà dans les années 80, une forte odeur de St Germain des Prés et du Quartier Latin, malgré sa localisation au coeur du Triangle d’Or de la Rive Droite : Un bel anatopisme, comme dirais le grand Michel Tournier, qui a formulé ce néologisme pour exprimer l’équivalent spatial de l’anachronisme.

Même si c’est aujourd’hui un peu moins vrai, la différence entre le style Rive Gauche – frondeur, contestataire, progressiste, intellectuel (par conviction à une époque, par posture plus tard)  – et le style Rive Droite – conservateur, bourgeois, classique – ne s’est jamais aussi bien exprimée qu’au début des années 50 dans le quartier de St Germain des Prés, du Boulevard Raspail, de la Rue de Sèvres et du Boulevard du Montparnasse.

Théâtre d’un foisonnement artistique, philosophique, intellectuel, littéraire et musical exceptionnel après-guerre, St Germain des Prés, et plus largement la Rive Gauche, s’habille donc à l’époque au diapason de son ambiance, de ses sautes d’humeur et de ses excès  : l’audace se substitue au conservatisme tandis que la nonchalance prend la place de la raideur des codes. Il ne s’agit pas encore du séisme post Mai 68, mais les vestes se destructurent, les cravates se dénouent quelque peu (sans être toutefois enlevées), la jeunesse vénère les musiciens de jazz (et les costumes à rayures) et les chaussures (re)découvrent les joies du bi-colore.

Cette ambiance foisonnante a évidemment fait bouger les lignes référentielles en matière de style : les références bourgeoises de l’élégance classique de l’époque ont été remplacées par d’autres, plus diverses par nature, plus surprenantes aussi comme l’esthétique campagnarde, artisanale ou même ouvrière.

C’est d’ailleurs au tout début de cette époque dorée de la Rive Gauche que le père de Jean et de Michel Grimbert dessine pour Le Corbusier une veste « de travail » permettant à l’architecte-designer-peintre-sculpteur de travailler dans son atelier avec un confort de mouvement nouveau grâce à des emmanchures très larges dont le centre est légèrement décalé et la possibilité de se retrousser les manches (au sens propre) de façon esthétique grâce à des doublures de couleur.

FORESTIERES FW14 descriptif

Forestière Berluti Arnys1 - copie

La Forestière, dont le nom a été inspiré à Léon Grimbert en référence aux vestes à cols montants et à poches plaquées portées par les gardes forestiers de Sologne, constituait donc l’expression d’une certaine forme d’existentialisme sartorial à une époque où le rejet des codes bourgeois était de mise dans la communauté de la Rive Gauche où se côtoyaient, pèle mêle (au sens propre également), Vian, Sartre, Beauvoir, Gréco, Godard, Truffaut ou encore Prévert ou Giacometti.

J’ai beaucoup discuté avec Jean Grimbert, de cette époque et de comment sa famille avait réussi, avec brio selon moi, à « capter » cet air du temps pourtant si protéiforme et à injecter dans le style de la maison de couture familiale une forme de dédain poli mais délibéré des conventions bourgeoises encore très prégnantes à cette époque, faisant d’Arnys une maison singulière dans le paysage sartorial parisien et, plus tard, mondial.

Le succès de la Forestière, au fil de ses évolutions, ne s’est jamais démenti et la veste nous est proposée aujourd’hui chez Berluti dans une version de toute beauté (en pure cachemire sur les superbes prises de vue réalisées par Andy Julia pour les besoins de cet article).

La Forestière n’a donc pas pris une ride et reste un bel objet à posséder dans votre garde-robe à la fois pour son design (toujours) original, pour son confort (toujours) exceptionnel et surtout pour son adaptabilité extrême, « de la soirée l’opéra à la balade en campagne » comme aime le dire Jean Grimbert.

Une vraie pièce emblématique, pure, sobre, à porter dans toutes les occasions, parfaitement revisitée par la maison Berluti pour l’hiver 2014/2015.

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La Forestière sur le site Berluti : La Forestière par Berluti Ateliers Arnys

Toutes les photos © Andy Julia pour Parisian Gentleman.