L’art de se raser : la pogonotomie

Emmanuel LAURENT

L’art de se raser : la pogonotomie

Comme vous la savez sans doute si vous lisez ces colonnes régulièrement, notre philosophie chez PG est de ne jamais nous aventurer sur un terrain que nous (ou l’un de nos contributeurs permanents, réguliers ou occasionnels) ne maîtrisons pas parfaitement.

C’est la raison pour laquelle, contrairement à de nombreux « confrères » (souvent assez récents) qui n’hésitent pas à s’aventurer sur tous les terrains de ce qu’il convient d’appeler le « lifestyle » – des montres aux cigares en passant par les voitures, les vins et les gels douches (!) – nous avons décidé de ne jamais déroger à cette règle interne et de concentrer tous nos efforts sur le style masculin (costumes, chemises, cravates, souliers, accessoires) et sur les quelques autres domaines connexes dans lesquels nous avons la certitude d’être pertinents et qualitatifs comme les parfums (par Greg Jacomet), les hôtels (par Paul Lux), l’histoire de la mode masculine (par James Sherwood ou Benjamin Wild) ou encore les instruments d’écriture (par Jean Slamson).

Aujourd’hui, nous avons cependant la joie d’ouvrir nos colonnes à un nouveau domaine – celui du rasage – ainsi qu’à un nouveau contributeur –  Emmanuel Laurent – qui, vous allez le constater, est un fervent adepte (doux euphémisme) du rasage traditionnel et sait faire partager sa passion du domaine avec précision, verve et talent.

Hugo Jacomet

L’ART DE SE RASER : LA POGONOTOMIE

Par Emmanuel Laurent 

Crédit_Thesoapdish

Tout a débuté l’année dernière à l’occasion d’une visite chez mon – authentique – oncle d’Amérique,  lorsqu’un beau matin, dans sa salle de bain, je me suis trouvé face à un blaireau. Je parle ici de l’objet.

Au moment de cette rencontre inopinée, j’avais derrière moi, comme beaucoup d’entre nous, vingt-cinq années de rasage au multilame et à la mousse en bombe.

Peu de temps après ce fameux matin, je ressortais d’une grande surface avec une touffe d’entrée de gamme, un bol de savon à vil prix, un paquet de lames jetables et un sourire gourmand. Le rasoir de sécurité me fut, quant à lui, fourni par l’oncle susmentionné, accompagné d’un sourire un tantinet narquois.

Un rasoir de sécurité est également appelé rasoir de sûreté, ou Double Edge (double tranchant). L’abréviation « DE » (pour Double Edge) est d’ailleurs très souvent utilisée sur les forums spécialisés, y compris francophones.

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Ces dénominations s’appliquent au rasoir lancé par King Camp Gillette en 1904. Si l’industriel américain n’a pas, à proprement parler, inventé le rasoir de sécurité, il a en revanche breveté le processus de fabrication des lames rectangulaires très fines, à deux tranchants, destinées à être insérées dans la tête du rasoir d’où elles ne dépassent que d’un millimètre avec diverses conséquences.

La première, orientée business, étant de rendre l’utilisateur captif en lui fournissant un objet qui nécessitait une recharge spécifique. L’ancêtre des business-models de type Gillette (pour les rasoirs), Nespresso (pour le café) ou autres Hewlett Packard et Epson (pour les cartouches d’imprimantes).

La seconde, en revanche, apporta une petite révolution dans le quotidien des hommes qui, depuis le XVIe siècle, étaient condamnés à se raser – ou à se faire raser – au coupe-chou, (ou rasoir droit, ou sabre)  lequel consiste en une grande lame escamotable dans son manche. Or ce type de rasage comportait, déjà à l’époque, plusieurs contraintes notoires.

En effet, la lame d’un coupe-chou doit être parfaitement préparée pour offrir un rasage efficace et agréable, ce qui implique de posséder en sus un cuir d’affilage ainsi un jeu de pierres d’affutage, puis d’apprendre à passer correctement la première sur les derniers. Ou de confier ces opérations à des professionnels du domaine, contre rétribution.

Coupe chou + cuir affutage + touffe

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En outre, manier un coupe-chou s’apprend. Par nature, ce processus requiert application et persévérance, tout manquement étant sanctionné, au pire, par un bain de sang, et, au minimum, par une agression souvent douloureuse de votre épiderme.

Enfin, se raser au coupe-chou prend du temps. Au début, comptez environ quarante-cinq minutes qui pourront être ramenées à quinze, voire moins, lorsque vous serez devenu un véritable cow-boy.

Avec le rasoir de sécurité, foin de ces contraintes ! Chargez votre outil avec une lame jetable et vous voilà prêt à agir. Enfin, presque…

Car il vous faut au préalable apprendre à monter correctement une mousse avec votre blaireau et le savon (ou la crème) qui auront avantageusement remplacé le dérivé de pétrole dont vous vous enduisiez consciencieusement jusqu’alors le museau.

Et puis, notez que le vocable « rasoir de sécurité » est trompeur. Car si le gain en sécurité est significatif par rapport au coupe-chou en ce qu’il abrite l’essentiel de la lame derrière une tête protectrice, l’engin demeure nettement moins permissif qu’un rasoir multilame moderne. Et là encore, votre intégrité corporelle est en jeu.

« Mais alors, pourquoi diable revenir au rasage traditionnel ?!! », pourriez vous grommeler dans votre barbe naissante.

 L’éveil

Et que diriez-vous, pour la beauté du geste et du résultat, d’arrêter d’être les vaches à lait des fabricants de produits vendus tellement chers, qu’ils ne sont même plus exposés dans les rayons des magasins, et de vous échapper du cirque marketing où s’affrontent (et s’entendent) Gillette, Wilkinson et consorts afin de vous fournir à des prix indécents des cartouches à l’efficacité discutable ?

Car non contents d’embarquer un nombre ridicule de lames qui tour à tour vibrent, pivotent ou clignotent, ces onéreux gadgets produisent en outre un résultat particulièrement médiocre.

Il est donc temps de tordre le cou, au sens figuré cette fois, à ce que des milliards de dollars dépensés en publicité (avec des pilotes de formule 1 ou des footballeurs célèbres) ont essayé de vous faire avaler depuis des décennies : Non, cinq lames enchâssées dans une gangue de plastique surmontée d’un composé chimique aux visées lubrifiantes ne rasent pas mieux qu’une lame nue et un savon naturel. Pire, ils sont souvent, au contraire, la cause d’irritations et de poils incarnés.

En outre, leur empreinte écologique s’avère désastreuse : le recyclage de ces maudites cartouches vendues à prix d’or nécessite d’en séparer le métal du plastique tandis que la mousse en bombe, qui a déjà instillé ses poisons lents sur votre épiderme, poursuit son œuvre dans la nature.

Quelques chiffres : Imaginons que vous vous rasez, comme beaucoup d’entre nous, cinq jours par semaine et qu’une cartouche multilame assure ces cinq rasages. Au tarif actuel de 22€ le paquet de 8 lames (si vous avez de la chance de tomber sur une promotion), votre budget annuel s’élève donc à 132 €.

Pas de quoi se relever la nuit, objecterez-vous. Admettons.

Sauf qu’avec la même somme, vous pouvez vous offrir un rasoir de sécurité ou un coupe-chou opérationnel, un blaireau digne de ce nom ainsi qu’un savon respectueux de votre peau et, de surcroit, à la fragrance délicate.

Crédit Reddit

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Crédit_Coupechouclub

Dès lors, il est fort probable que votre réponse à la seule question qui vaille change radicalement : quelle satisfaction retirer de l’exercice ? Ou, pour le dire autrement, est-il possible de changer la corvée en plaisir ?

Passer à l’acte

Enfin débarrassé de ces ustensiles sur-marketés, incroyablement sur-tarifés et sans âme, vous embrassez dorénavant le vaste champ des possibles pour, effectivement, transformer une corvée en moment privilégié.

Pour débuter, je préconise un minimum de lecture et d’éducation (gratuite cette fois-ci) via la fréquentation des forums de référence où l’aspirant pogonotome trouvera réponse à toutes ses questions et bien plus comme www.rasage-traditionnel.com,  www.coupechouclub.com ou encore www.leretourducoupechou.com.

Pour les anglophones je conseille vivement  : www.badgerandblade.com  ou www.straightrazorplace.com

Le rasoir de sécurité

Si, comme moi, vous choisissez d’aborder l’aventure par le rasoir de sécurité, deux options s’offrent à vous : investir dans un modèle neuf – à partir d’une vingtaine d’euros sur les sites spécialisés – ou bien vous offrir une pièce ancienne sur les sites de vente entre particuliers ou à l’occasion d’une brocante, là aussi pour un poignée d’euros.

Crédit_etsystatic

Pour ma part, j’ai choisi de débuter avec un rasoir réglable (Merkur Progress ; 52 euros) qui permet de faire varier l’exposition de la lame en tournant la molette intégrée dans le manche.

Merkur Progress

Car, que la tête de votre rasoir soit à deux pièces, à ouverture dite « papillon » ou de forme biseautée, c’est le degré d’exposition de la lame qui en fait un rasoir permissif ou agressif.

Appréciant le contact franc de la lame sur ma peau pour le retour d’information que cela procure (ainsi que, ne l’excluons pas, pour la valorisation de mon ego face au danger encouru) je me suis spontanément orienté vers les rasoirs les plus agressifs du marché. Jusqu’à trouver le modèle qui me procure le rasage le plus efficace et le plus plaisant : le Mühle R41.

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Ainsi équipé, il m’a suffi de quelques séances seulement pour obtenir le Graal du raseur traditionnel : le BBS ou Baby Butt Smooth. Soit des joues aussi douces que des fesses de bébé, lesquelles appellent naturellement caresses et baisers.

Plus loin sur mon chemin, auréolé de gloire, scintillait le coupe-chou.

Le coupe-chou

Nous entrons maintenant dans un univers d’initiés avec ses rites, son jargon, ses chapelles et, par-dessus tout, ses artisans admirables.

Car un véritable rasoir droit est réalisé à la main, affuté à la main (formation du tranchant sur une pierre) et affilé à la main (adoucissement du fil sur une lanière de cuir).

Crédit_Coupechouclub

Affronter face au miroir cette lame nue dans une mâle posture ne siéra pas, en revanche, à tout le monde. Pas davantage que la courbe d’apprentissage qui accompagne son maniement qui, soit dit en passant, n’a rien d’insurmontable, même si vous aussi prendrez, j’en suis sûr, bien soin d’entretenir la légende.

Au risque de choquer certains puristes, il me semble d’ailleurs qu’il n’y a vraiment pas lieu d’opposer le rasage au DE à celui au coupe-chou. J’éprouve, à titre personnel, autant de plaisir à utiliser l’un que l’autre,  les deux pratiques s’avérant pour moi, parfaitement complémentaires. Le seul arbitre étant le temps dont je dispose pour me raser.

S’équiper

Notez qu’un rasoir droit de bonne facture peut s’acquérir neuf à partir de 80€ mais qu’il faut veiller à ce qu’il soit prêt à raser (shave ready, selon l’expression consacrée). Cette option coute de 7€ à 20€ selon les sites.

Pour environ 40€, vous trouverez sur les forums des coupe-choux d’occasion parfaitement préparés.

Pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure, voici une petite sélection d’enseignes qui méritent selon moi votre attention. Votre goût personnel (forcément affuté si vous êtes des lecteurs réguliers de PG) vous guidera ensuite vers les multiples autres trésors de cet univers.

Thiers Issart : la référence française.

Wacker : Un grand parmi les grands de la production de Solingen.

Dovo : une gamme vaste pour la marque la plus largement distribuée.

Ali’s Blade : artisan (artiste ?) français. Ali réalise des pièces spectaculaires et uniques (voir ci-dessous).

Persian_par_AlisbladeKamisori_par_Alisblade

Je vous invite également à vous intéresser au kamisori, rasoir droit originaire du Japon et réalisé par les forgerons qui produisent les katanas.

Kamisori & produits Portland General Store

Crédit_Fonthunter_Straightrazorplace

Les produits de rasage

Un mot sur les produits avant-rasage, après-rasage, les savons, les crèmes et les huiles à raser : dans cet univers de textures et de fragrances enchanteresses, vos préférences et vos goûts personnels constitueront vos meilleurs guides. Ceci étant dit, un consensus se dégage autour des marques suivantes :

Martin de Candre : la savonnerie artisanale française.

Penhaligon’s : le nec plus ultra du soin pour homme, version britannique.

Castle Forbes : l’approche écossaise.

Proraso : un rapport qualité/prix remarquable pour ces produits venus d’Italie.

Tabac : par le parfumeur allemand Maurer & Wirtz, depuis 1959.

La touffe

Autre accessoire du rasage traditionnel, le blaireau a pour fonction de préparer, par massage, votre épiderme et vos poils tout en faisant mousser la crème ou le savon pour faciliter la glisse de la lame.

(c)wikimedia

Vous avez ici le choix entre des touffes synthétiques (qui sèchent plus rapidement, pratiques en voyage) ou naturelles, essentiellement composées de poils de blaireau de différentes qualités. Là aussi, la taille de la brosse, son ressort, le matériau du manche et la qualité de l’ensemble constituent autant de variables à apprivoiser par l’expérience.

Avertissement

« Poussé par la tentation, je suis tombé du côté où je penchais. »

Si l’argument économique pourra jouer le rôle de déclencheur dans votre conversion au rasage traditionnel, l’honnêteté m’impose cependant de vous mettre en garde. Car si vous pouvez tout à fait vous équiper avec un ensemble valable pour quelques dizaines d’euros, force est de reconnaître que le Syndrome de l’Achat Compulsif (SAC) touche un grand nombre de ceux qui sont engagés dans la quête du rasage ultime.

Tenez : moi, par exemple.

Désireux de bien faire et ayant pris conseil auprès des membres des forums susmentionnés, j’ai débuté avec un rasoir de sécurité Merkur Progress (52 euros) hérité, donc, de mon oncle, un bol de Monsavon (1,01 euros. Vous lisez bien), un kit de 10 lames (6,85 euros) et un blaireau Wilkinson (11,29 euros).

Total : 71,15 euros.

Puis le SAC est apparu. Voilà mon matériel de rasage à ce jour (cliquez sur l’image pour l’agrandir et vous rendre compte de l’ampleur de mon SAC…)

Le Syndrome d'Achat CompulsifVous voilà prévenus.

En guise de conclusion, je vous propose deux clichés : mon rasage du jour et mon nécessaire de voyage.

Mon Rasage du jour

Mon rasage du jour - copie

À l’honneur, mon sabre Chevalier, réalisé par le Maître Heribert Wacker, qui incarne la quatrième génération d’émouleurs de rasoirs à Solingen, haut lieu de la manufacture allemande de rasoirs droits.

Un bol de Martin de Candre, savon fabriqué en France et unanimement plébiscité pour l’abondance de sa mousse et ses qualités de glisse et de protection.

Ma brosse Infinity, faite à la main par Kent, fournisseur officiel de la Couronne d’Angleterre.

Et mon après-rasage Taylor of Old Bond Street Jermyn Street. Avant, je vivais sans. Mais ça, c’était avant.

Mon nécessaire de voyage 

Mon kit de voyage

Tête de rasoir allemande Mühle R41 : le rasoir de sécurité offrant le maximum d’exposition de la lame, en l’occurrence une japonaise Feather. Pour obtenir davantage de tranchant, se procurer un laser.

L’ensemble est monté sur un manche OSS de l’enseigne américaine Ikon qui offre une tenue en main optimale en atmosphère humide.

Avec un encombrement réduit, l’huile de rasage anglaise Somersets apporte une protection et une glisse remarquables.

Le bloc d’Alun qui met un terme aux éventuels saignements. Jusqu’à un certain point.

Emmanuel Laurent pour Parisian Gentleman.