La mode passe, le style reste. Mais surtout chez les grands tailleurs

Hugo JACOMET

La mode passe, le style reste. Mais surtout chez les grands tailleurs

Si vous êtes des lecteurs réguliers de Parisian Gentleman, ou que vous êtes familiers avec les sites et les forums consacrés au style masculin classique, vous avez sans doute déjà maintes fois lu ou entendu les fameuses citations vous expliquant la différence entre la mode (les méchants, les autres) et le style (les gentils, donc nous).

Etant, chez PG, plutôt las d’un débat à sens unique (qui n’existe donc pas vraiment), nous nous sommes même fendus, en 2013, d’un article signé par Sonya et intitulé « La mode, un gros mot ? ». Extraits :

« A la manière d’ un enfant privé de dessert et abruti par l’apprentissage de ses tables de multiplication, l’amateur de vêtements classiques au sens large du terme ne peut échapper aujourd’hui à ce mantra qui lui est assené en permanence à grands coups de burin dans le crâne par tant d’articles de la presse écrite ou internet, qui n’ont de cesse de se répandre sur la supériorité du Style par rapport à la Mode. Ainsi, avec une constance qui frise l’acharnement, bloggers et journalistes continuent d’en rajouter quotidiennement sur l’illusoire débat opposant la Mode et le Style.

Et pour qui cherche à se conforter dans son opinion (qui frôle l’obsession pour certains), il n’est pas difficile de trouver sur la toile des milliers de pages de fanatiques du style, perchés sur leurs chevaux blancs, et pourfendant systématiquement toute mention au mot « mode », tout en agitant leur propre étendard. 

Est-il donc si difficile que cela de comprendre que la mode est la relation qu’entretiennent les vêtements avec l’air du temps, et que le style est la relation qu’entretient la personne avec ses vêtements ? A t’on vraiment besoin de débattre pour établir que la mode est temporaire et que le style est durable ? Pour établir que la mode nous est imposée, et que le style est personnel ? Que la mode est immédiate, alors que le style est un processus long et difficile ? »

Voir l’intégralité de l’article ICI.

Ce « grand » débat était pourtant, avouons-le, assez sympathique, utile voire salutaire au tout début de la blogosphère sartoriale lorsque, chez PG, nous prêchions, avec quelques rares camarades, dans un quasi-désert.

C’était une époque, il y a un peu moins d’une décennie, où le Pitti Uomo était encore un salon strictement professionnel où l’on ne parlait quasiment que l’Italien (et où seul Lino Ieluzzi faisait déjà semblant de téléphoner), où les citations de Mademoiselle Chanel (La mode se démode, le style jamais) et d’Yves St Laurent (Les modes passent, le style est éternel) nous comblaient d’aise et où les images utilisées pour illustrer ces citations éternelles provenaient TOUTES, sans exception, des années 30 et 40, l’âge d’or du style masculin.

Il faut dire que les dessins de Lawrence Fellows (Apparel Arts) ou les photos du trio magique Astaire-Cooper-Grant (voir, pour les anglophones, l’excellent article de notre contributeur Benjamin Wild sur le sujet ICI) avaient vraiment de la gueule surtout lorsque nous nous amusions à les comparer aux photos des pubs désastreuses de Boss, Armani et consorts dans les années 80.

La semaine dernière, alors qu’avec Sonya nous avons eu, pour les besoins de mon deuxième livre « The Italian Gentleman » (Thames and Hudson), la joie de passer l’après-midi dans l’une des plus grandes et des plus célèbres maisons de Bespoke Tailoring au Monde – A.Caraceni à Milan – j’ai eu une nouvelle fois l’occasion de vérifier que ces adages étaient exacts.

A.Caraceni 3

Nous avions en effet demandé à la famille Caraceni, réunie pour l’occasion au grand complet (Mario Caraceni, le grand-père, 90 ans, véritable légende de l’art tailleur, Carlo Andreacchio, son gendre et coupeur/tailleur mondialement célèbre ainsi que Massimiliano « Max », le fils de Carlo) de se préparer pour une prise de vue destinée à mon livre et donc de se vêtir en conséquence avec des costumes ou des vestes qu’ils affectionnaient particulièrement.

Carlo Andreacchio avait choisi de revêtir, pour l’occasion, un sublime costume croisé d’été beige clair dont la particularité était, pour les connaisseurs, de pouvoir se boutonner en « Six on One » (le dernier bouton boutonné avec une boutonnière non utilisée mais apparente dans le roulé du revers comme sur la photo ci-dessous) ou en « Six on Two » (le bouton du milieu boutonné et le dernier déboutonné).

A;Caraceni 1 - copie

Ces costumes croisés « modulables » sont très à la mode actuellement, notamment chez les tailleurs napolitains et chez des maisons très créatives comme, par exemple, Sciamat, qui adorent jouer avec ce détail pour casser les codes classiques et apporter à leurs clients plus de liberté dans leurs tenues (le boutonnage « Six on One » étant, en théorie, plus décontracté, que le « Six on Two »).

Alors que je félicitais Carlo pour la qualité de son costume (en faisant allusion au fait que la boutonnière insérée dans le revers était très en vogue actuellement), il s’empressa de me montrer l’étiquette (cousue, comme il se doit, dans une poche intérieure) sur laquelle je pus lire la date : 1982.

Le magnifique costume que vous voyez sur la photo ci-dessus est donc vieux de très exactement 33 ans.

Alors oui, la mode passe et le style reste. Mais surtout chez les grands tailleurs.

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Toutes les photos © Lyle Roblin pour Parisian Gentleman.

A. Caraceni : Via Fatebenefratelli 16, Milano. MI.

Tél : +39 (0)2 655 1972

Site web : A.Caraceni