De Swatch à Rolex : une introduction à l’horlogerie

Emmanuel LAURENT

De Swatch à Rolex : une introduction à l’horlogerie

Plusieurs décennies durant, ne pas porter de montre a tenu lieu d’étendard à ma volonté d’afficher combien j’étais affranchi des contingences de ce monde. Je laissais les inquiets et autres laborieux passer de leur plein gré cette menotte à leur poignet, et j’étais particulièrement prompt à expliquer que prendre connaissance de l’heure, même sans montre, restait à la portée de tout individu dégourdi.

Puis une Swatch me plut.

Boîtier et bracelet en acier, cadran aux reflets irisés. Un petit soleil que je décidai d’acquérir sur l’instant : quoiqu’on en dise, un affranchi, même avec une montre, reste un affranchi.

Swatch

L’avantage d’un mouvement à quartz, tel que celui équipant ma belle Swatch, réside dans la précision avec laquelle il affiche l’heure, soit une dérive maximale de l’ordre d’une seconde par jour.

En outre, puisant son énergie dans une pile, ce mouvement ne requiert aucune intervention humaine pour égrener tics et tacs à une seconde d’intervalle, ce qui lui vaut, en retour, un mépris poli de la plupart des amateurs d’horlogerie.

Pour mémoire, le lancement en 1969 de la Seiko Astron, première montre à quartz au monde, fut un coup de semonce qui fit vaciller l’ensemble de l’industrie horlogère traditionnelle helvétique.

Seiko_Quartz_Astron_1969

Ceci étant, il n’aura pas échappé au féru d’horlogerie que de prestigieuses maisons ont alors développé leur propres modèles à quartz, lesquels bénéficièrent, naturellement, des qualités et du savoir-faire ayant fait le renom de ces établissements.

Certaines pièces, à l’instar de la Rolex Oysterquartz (lancée en 1977), font d’ailleurs aujourd’hui l’objet d’une vive spéculation dans la communauté des collectionneurs avisés.

Rolex Oysterquartz

Les fondamentaux

Ainsi ma Swatch s’acquitta-t-elle de sa tâche avec une efficacité irréprochable mais, je l’avoue volontiers aujourd’hui, sans le moindre panache.

De l’autre côté de la ligne blanche et par la grâce d’un ressort en forme de spirale dont la détente entraîne, via diverses pièces mobiles, les aiguilles des heures, des minutes et des secondes voire, le cas échéant, les éléments fournissant une information supplémentaire appelée complication (date, jour, réserve de marche, aiguille GMT, phase de lune, tourbillon…), je découvris que le mouvement mécanique remplissait le même office, mais avec noblesse.

C’est à ce stade que la bascule sémantique s’opère la plupart du temps : on ne parle en effet plus de montre mais de « garde-temps », la version horlogère du « soulier » (vs chaussure) et de « l’instrument d’écriture » (vs stylo).

Si le dispositif convoque de surcroît l’intervention de la gravité terrestre pour comprimer ledit ressort par le truchement d’une masse oscillante sensible aux mouvements du poignet, il s’agit alors d’un calibre mécanique à remontage automatique. Dotés d’un fond transparent, de nombreux modèles offrent ainsi l’expérience, pour ne pas dire le privilège, de contempler à l’envi ce fascinant ballet miniature.

Omega_Speedmaster_Credit_forums.watchuseek.com

Audemars Piguet Royal Oak & back

On retiendra que le mouvement mécanique présente l’avantage d’une grande finesse tandis que son avatar automatique, lesté d’un rotor, s’avère plus épais mais libère son propriétaire de l’obligation de le remonter manuellement à intervalles réguliers – ce que certains considèrent néanmoins comme un savoureux rituel.

Éclairé sur ces fondamentaux il me fallut, toutes affaires cessantes, une montre automatique. Une vraie montre. Un garde-temps.

J’étais désormais prêt à pénétrer dans un univers où le sublime côtoie souvent le vulgaire, et où les prix peuvent décoller pour devenir, littéralement, stratosphériques.

Une véritable pièce d’horlogerie

Pour le néophyte, la végétation est dense : il s’agit de se frayer un chemin jusqu’à l’élue de son cœur au sein d’une offre proprement étourdissante de diversité et dans laquelle deux modèles, en apparence semblables, peuvent afficher un zéro de différence sur la facture finale, en fonction de la marque.

Avant de poursuivre, je vous invite à faire vôtre ce principe salvateur : il faut passer à son poignet la montre désirée. Et davantage encore celles qui ne le sont pas, a priori. Car il n’est pas rare que la vive émotion ressentie face à une photo ou une vidéo ne survive pas à l’épreuve du réel.

À l’inverse, ce modèle que vous n’avez pas vu venir et que la charmante vendeuse vous tend avec un sourire bienveillant peut s’imposer, une fois porté, comme une évidence. Cela ne peut cependant avoir lieu que dans le cocon privilégié d’une enseigne spécialisée, voire à l’occasion d’une rencontre entre amateurs.

Il faut donc passer la montre à son poignet et, face au miroir, jouer le jeu sans vergogne. Assis. Debout. Bras croisés. Main dans la poche et même sur quelques volants imaginaires tandis que l’objet de votre désir dépasse négligemment de la manche. Bref, se projeter. S’y voir déjà.

Jaeger-LeCoultre-New-York-Boutique-flagship-21

Je me mis donc en quête d’un modèle à trois aiguilles – heures, minutes, seconde centrale – avec affichage de la date et  fond transparent afin de pouvoir m’abîmer dans la contemplation de cette vie qui palpite, là, sous le saphir. Nanti d’un budget de nabab de… quatre cents euros, qui me semblait à l’époque une somme considérable pour une montre, j’ai très vite compris que je ne pouvais prétendre à aucun des modèles proposés par les Omega, Zenith, Jaeger-Lecoultre, Panerai, IWC, Breguet et autres enseignes à couronnes qui scintillent au firmament de l’horlogerie.

En revanche, l’offre de Seiko s’avérait, dans mon budget, pléthorique.

Une authentique manufacture

La marque japonaise décline une gamme riche, littéralement, de centaines de références et dont les tarifs se situent dans une fourchette allant de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers d’euros !

Là encore (en référence à mon article sur L’art de se raser : la pogonotomie), la fréquentation de forums, et en particulier de Forumamontres, me permit d’y voir vraiment plus clair et d’affiner mes critères de choix.

Saluée par tous les experts pour la qualité de ses productions horlogères, la manufacture fondée à Tokyo en 1881 fait aujourd’hui partie des rares entreprises du secteur à être toujours détenues et dirigées par la famille fondatrice – celle de Kintaro Hattori. Ses usines abritent un artisanat horloger qui lui permet de concevoir et de fabriquer l’intégralité des composants de ses montres, et d’en réaliser le montage sur place.

Du point de vue de la qualité de réalisation, Seiko fait souvent jeu égal avec bien des références de la production helvétique. Et tant pis si certains intégristes vont sans doute s’offusquer voire s’étouffer à la lecture de ces lignes : offrez vous une visite chez un revendeur Seiko afin de juger sur pièces. Evidemment, en termes d’image, c’est cependant une autre histoire.

Balayant ces viles considérations d’un ample mouvement du poignet, je devins donc, pour la seconde fois de l’année, le propriétaire d’une montre neuve.

Mais pour la première fois de ma vie, j’étais le possesseur d’une véritable pièce d’horlogerie. Une montre automatique à fond transparent : une Seiko SRP025 Neon. Que de temps consacré, dès lors, à contempler la course des aiguilles, trotteuse en tête. Et les coulisses de l’événement, au verso. Presque à en oublier de lire l’heure.

Seiko SRP025_2_Credit_Chronomania_SDE

La bascule

Force fut néanmoins très rapidement de constater que j’étais seul à éprouver tant d’enthousiasme pour une « simple » Seiko. Hors des forums spécialisés, s’entend.

Ses qualités intrinsèques ? Avérées. Son rapport qualité/prix ? Rare. Son allure à mon poignet ? Indubitable. Alors où donc le bât blessait-il?

Certains milieux conservateurs considèrent la montre comme le seul bijou qu’un homme puisse porter. Bien plus que votre automobile, voire que vos vêtements et vos souliers, votre montre – ou son absence – constitue le plus éloquent des marqueurs sociaux. Or ma Seiko, source de tant de joies et déjà relativement coûteuse pour ma bourse, n’était pour autant pas considérée comme une montre de luxe. Loin s’en fallait.

Mais n’étais-je point affranchi de ces trivialités ? Le plaisir de la porter ne primait-il pas sur l’opinion d’autrui ?

Les sirènes de la contrefaçon

Le quartz avait cédé face au mouvement automatique. Grâce à la fréquentation assidue des forums et des boutiques d’horlogerie, le néophyte que j’étais, était devenu un amateur acharné et, sans doute, un peu plus éclairé. La suite, tous les vrais amateurs de montres la connaissent : l’inenvisageable extravagance de posséder une montre de luxe s’était lentement mais sûrement muée en obsession. Or sur ce point, mon compte en banque était catégorique. C’était exclu.

Que faire ?

Sur un modèle en acier sans autre complication que la date, qu’est-ce qui, en effet, justifiait l’écart de tarif entre l’original, à huit mille euros, et une « fidèle » réplique à trois cents balles ?

Je décidai donc de franchir la ligne jaune et de jeter mon dévolu sur cette marque synonyme de fenêtre sur un bateau et sur son modèle baptisé d’après l’événement fondateur de l’univers. Pour la troisième fois de l’année, je devins le propriétaire d’une montre neuve. Celle-ci, en revanche, me fut livrée à domicile – dans un colis en provenance de Chine, contenant un lapin en plastique.

Lapin

Ce satané lapin, il me fallut l’occire à coups de marteau pour accéder à ma vraie fausse promise, parfaitement abritée sous une grosse épaisseur de papier bulle.

En main, l’impression de qualité qui s’en dégageait s’avérait vraiment stupéfiante. Son poids. La brillance de l’acier. Les reflets sur ses aiguilles facettées. La flexibilité de son bracelet en caoutchouc. Et surtout sa similitude avec l’originale à huit mille euros !

C’est qui le plus malin ? Franchement, qui va s’apercevoir que les chiffres de la date ne sont pas centrés dans le guichet ? Et que, par rapport à la verticale, l’index à douze heures est légèrement décalé ?

Le dos de la montre ? Une merveille de réplique ! Avec un fond transparent qui permet d’admirer le rotor travaillé comme l’original – lequel dissimule avantageusement un mécanisme pour le moins médiocre et sommaire. Pas de quoi éveiller l’attention, du coup. À moins de vraiment s’y connaître.

Bref. Hormis ces « menus » détails, je venais de réaliser là une sacrée affaire ! Enfin. J’en étais. À mon poignet, ça envoyait du lourd.

Pour m’en convaincre, j’ai alors entamé la tournée des grandes boutiques d’horlogerie avec l’aisance de celui qui a les moyens, demandant à essayer ce qui se trouvait de plus onéreux sur les présentoirs. Il s’agissait pour moi de voir si l’illusion allait berner même le professionnel le plus averti.

Premier constat : si le professionnel se réjouit d’échanger avec l’amateur, il se préoccupe davantage de ce que ce dernier souhaite acquérir que de ce qu’il possède déjà. Second constat : la terre entière pouvait se laisser berner, au moins au premier coup d’oeil.

Seul problème : moi pas.

Car si ce que je portais avait beau ressembler, à s’y méprendre, à une montre magnifique, cet objet frauduleux ne constituait, finalement, qu’un douloureux (et clinquant) rappel que j’étais encore (très) loin du compte.

Comme j’allais le découvrir après avoir patienté jusqu’à mon quarantième anniversaire, porter la montre de ses rêves n’a pas de prix.

Le couronnement

Quel est le point commun entre le Pape Jean-Paul II, Elvis Presley, Walt Disney, Ernesto Che Guevara, Coluche, Paul Newman, le Dalaï Lama, Fidel Castro, Tiger Woods, Ernest Hemingway, Mike Tyson, Serge Gainsbourg, Martin Luther King, Chuck Yeager et Pablo Picasso ?

Leur Rolex.

Et si l’on veut bien faire fi du cortège d’a priori péjoratifs (merci Jacques Séguéla) entourant la marque le temps de se pencher objectivement sur son cas, que découvre-t-on ?

– Une manufacture indépendante dont l’activité unique consiste à fabriquer des montres qui donnent l’heure de façon précise.

– Une manufacture qui produit en interne ses boitiers, ses bracelets, ses cadrans, ses lunettes ainsi que la totalité de ses mouvements et assemble ses montres à la main – avec l’assistance de machines uniquement aux étapes où leur précision est supérieure à celle de l’homme.

– Une manufacture qui possède sa propre fonderie d’or et de platine et qui travaille un acier inoxydable de qualité supérieure, le 904L, tandis que le reste de l’industrie utilise le 316L. Le travail de l’acier 904L réclame un onéreux outillage dédié ainsi qu’un savoir-faire que seul Rolex possède. Mais cette qualité d’acier est la seule à offrir un poli qui brille et dure autant.

– Une manufacture qui consacre une année à la production de chacune de ses montres, du fait de la précision des contrôles qualité appliqués à chaque étape de la fabrication.

– La manufacture qui a créé la première montre étanche ainsi que la première montre à indiquer la date.

– La manufacture qui a mis au point le rotor et commercialisé la première montre automatique.

Rolex Datejust_Credit_DavidSW

Rolex Datejust 2_Credit_DavidSW

Voilà plus d’un an que je porte une Oyster Perpetual Datejust.

Mais il y a bien plus longtemps que j’ai succombé à sa simplicité, la justesse de ses proportions, sa robustesse de coffre-fort, sa polyvalence, ses index (comme autant de lingots sous le saphir), son intemporalité, sa précision, l’ingéniosité et le confort de son bracelet, bref, sa proximité avec l’idée que je me fais de la perfection dans le domaine.

Je rends grâce à celles et ceux qui ont rendu possible ce privilège car chaque jour, ma montre me donne le sourire.

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– Photo en-tête : collection de Rolex anciennes chez Malmaison à Singapour.

– Photo Omega Speedmaster © Forums.watchuseek.com

– Photo Seiko SRP025 © Chronomania-SDE

– Photos Rolex Datejust : © DavidSW