Contribution d’un lecteur de PG : Du plaisir de porter le chapeau

Hugo JACOMET

Contribution d’un lecteur de PG : Du plaisir de porter le chapeau

Depuis la création de PG nous recevons, de temps à autre, des contributions spontanées de lecteurs dont certaines sortent franchement du lot et nous semblent dignes d’être partagées dans ces colonnes.

C’est le cas de ce joli plaidoyer pro-chapeau écrit par l’un de nos plus jeunes et plus fidèles lecteurs, Victor Sultra qui, du haut de ses dix-neuf ans, nous fait partager sa passion pour les couvre-chefs tout en attirant notre attention sur l’excellent travail de Pauline Brosset, artisan-chapelière à Paris.

Hugo Jacomet

Du plaisir de porter le chapeau

par Victor Sultra

C’est dans le quatrième arrondissement de Paris et dans la courette d’un immeuble engoncé dans l’une des ces petites rues que l’on traverse d’habitude sans même y prêter attention, que cette histoire a commencé à s’écrire pour moi.

C’est en effet dans une petite échoppe de la rue Volta que Pauline Brosset, artisan-chapelière, manie la vapeur, le fer, la machine et le feutre pour donner naissance à cet objet à la fois désuet et en plein renouveau : le chapeau.

Pauline Brosset Chapelière

Il était inimaginable, au début du siècle dernier (ainsi qu’au précédent) qu’un homme ou une femme sorte de son domicile sans couvre-chef. Il y avait même, à l’époque, des chapitres entiers dans les manuels d’étiquette et de savoir-vire consacrés au chapeau, aux moments et aux endroits où il convenait de le porter ou de l’enlever et même devant qui il était de bon ton de se découvrir…

Vous l’aurez compris, le chapeau a mené grande vie dans les milieux aristocratiques et les salons parisiens, mais aussi, et c’est heureux, parmi la population générale jusque dans les années 50.

Aujourd’hui, c’est un euphémisme d’écrire qu’il a perdu de son importance et de son lustre d’antan, même si, depuis quelques années (merci le Pitti Uomo) le chapeau semble effectuer un timide retour dans les garde-robes des hommes élégants.

Quelques fondamentaux

Il est donc temps pour nous de réviser quelques fondamentaux en commençant par rappeler qu’il existe deux grandes catégories de couvre-chefs pour les hommes : les chapeaux et les casquettes.

Ces dernières, plus pratiques par essence, regroupent sous la même appellation de nombreux modèles différents comme la casquette dite de  « baseball » mais aussi celle de chasse ou encore le béret. Sa spécificité est d’être coupée et cousue (à l’inverse du chapeau qui lui est, la plupart du temps, moulé) et de comporter une visière en matière rigide.

Le chapeau, quant à lui, se divise en deux grands genres en fonction de la matière utilisée : la paille tressée dite Panama – venue en réalité d’Equateur – et le feutre.

Si la paille est idéale par sa légèreté, sa perméabilité à l’air, son imperméabilité à l’eau, sa grande souplesse d’utilisation et de moulage, le feutre reste la matière première de référence pour les chapeaux. La paille est classifiée  en « grades » c’est-à-dire en finesse.

Plus le grade est grand, plus la paille est fine.

Si un grade quatorze, paille d’entrée de gamme chez Pauline Brosset (voir la première photo ci-dessous) demande entre trente et soixante dix heures pour être tressée en Equateur, le grade vingt, le fin du fin, requiert jusqu’à six mois de tissage.

Panama grade 14

Panama fin

Le feutre, des fibres (des poils, en fait) mélangées à de l’eau savonneuse pour produire cette étoffe non tissée, reste le matériau privilégié pour la fabrication des chapeaux. Il y a des feutres de laine, des feutres de lapin ou encore des feutres de castor.

Le castor est d’ailleurs la matière la plus prisée car elle allie souplesse, légèreté, protection thermique et imperméabilité tout en étant d’une incroyable douceur (voir ci-dessous un magnifique Homburg en feutre de castor). Le feutre est une matière merveilleuse. Très souple, elle est très résistante, et peut être étirée grâce à une projection de vapeur.

Homburg feutre de castor

Les poils sont agglomérés selon deux formes : une cloche simple ou une capeline (pour les chapeaux féminins à larges bords souples). La capeline se distingue donc de la cloche par l’existence des bords dès l’étape initiale d’agglomération, tandis que la cloche doit être étirée par l’artisan pour former les bords.

La hauteur d’une calotte varie en fonction du crâne de son possesseur, les bords font généralement 5 centimètres au moins sur le devant et entre 4 et 4,5 centimètres sur l’arrière pour le Fedora et aux alentours de 4 centimètres pour le Trilby (cette convention étant utile, autrefois, pour entrer dans les voitures, les calèches et autres moyens de transports ayant un toit).

Par une suite de moulages à la vapeur le feutre est donc façonné pour atteindre sa forme finale.

Un chapeau de qualité propose une doublure, généralement en viscose, en soie ou même en soie sauvage pour les plus fins, et un ruban. Ce dernier, en gros-grain peut être en coton pour le gros-grain de confort à l’intérieur du chapeau (il confère un contact plus agréable avec le front ), ou en soie pour le ruban d’ornement à l’extérieur du couvre-chef.

Certains modèles, comme le Hombourg ou le Melon, sont gansés avec les bords relevés. Ceci est réalisé au moyen d’une « corde à piano » tendue autour des bords et masquée par une ganse en gros grain.

Hombourg

Melon feutre de castor

Voir à ce sujet, l’excellente vidéo montrant toutes les étapes de fabrication d’un chapeau par Pauline Brosset : c’est ICI.

Une affaire de proportions

Il nous faut maintenant aborder la difficile question des proportions, c’est à dire de l’équilibre subtil à trouver entre la forme d’un chapeau, la taille de la tête de son porteur et sa corpulence globale.

Car s’il existe, évidemment, des formes, des hauteurs de calotte et des largeurs de bords standards, chaque type de silhouette appelle un chapeau différent en termes de respect des proportions qui est, rappelons le, l’un des concepts-clés de l’élégance masculine.

Voici donc quelques « clés » pour vous permettre de démarrer sereinement votre recherche du chapeau idéal :

Une personne plutôt fine et de grande taille aura intérêt à porter un chapeau de taille moyenne, tant par sa forme que par ses dimensions. On évitera ainsi le petit Trilby ( qui ressemblera vite à une « galette » ) ou les chapeaux à trop haute calotte qui étireront encore la silhouette.

Souvenons nous, par exemple, d’Abraham Lincoln, qui malgré sa grande taille (plus de deux mètres) aimait porter des haut-de-forme très étirés. Qu’il s’agisse d’un acte délibéré de sa part ou non, ce Président restera dans les mémoires, au sens propre, comme un géant.

Pour des corpulences plus trapues et moins grandes, l’on pourra conseiller des chapeaux plus petits en fonction de la taille de la tête et surtout de la corpulence.

En ce qui concerne les bords du chapeau, n’oublions pas la nature hautement fonctionnelle de ces derniers : il s’agit de protéger son porteur (de la pluie, du vent, du soleil). Choisir le bon chapeau représente donc souvent une difficile gymnastique entre la fonction et le style. Entre l’utile et l’accessoire. Entre le pratique et l’élégance.

Si les bords des haut-de-forme sont toujours relevés, ceux du Trilby sont, quant à eux, particulièrement étroits.

Un chapeau sans bords ne sert à rien mais un chapeau avec des bords trop importants sera toujours disgracieux. C’est principalement dans ce domaine que le chapelier vous guidera dans votre choix en gardant bien à l’esprit qu’un beau chapeau est d’abord un chapeau qui se porte avec plaisir,  comme s’amuse à le répéter Pauline Brosset.

Le Hombourg, le Fedora et le Trilby proposent (à l’inverse du haut de forme ou du melon) en outre une calotte « pincée » aussi appelée  « couronne » censée représenter la forme laissée par les doigts lorsque l’on se saisit du chapeau.

Pour bien choisir un chapeau, il convient également d’être clair sur ses objectifs : Que cherchez vous à obtenir ?

Un allongement de votre silhouette ? Dans ce cas un Hambourg peut-être la solution car ses bords relevés auront tendance, de face, à étirer le crâne en hauteur et à allonger la silhouette. Le chapeau Melon, à l’inverse, procurera une certaine bonhommie à la personne qui ose le porter. Sa forme éminemment sympathique constitue en outre une sorte de trait d’union entre aristocratie et démocratie : il s’agit d’un chapeau noble mais accessible à tous.

Le rapport entre le chapeau, la tenue et les occasions

Certaines occasions imposent un niveau d’exigence formelle et il est, par exemple, mieux vu de se rendre à une réception tête nue qu’avec un Fedora, à l’image beaucoup plus polyvalente et moins formelle.

Fedora gris

Mais encore une fois gardez en tête (si j’ose dire) qu’il n’existe pas, comme dans tous les sujets touchant à l’élégance masculine, de règles strictes. Certains Trilby, bien coordonnés et bien proportionnés, peuvent par exemple s’avérer superbement élégants alors, qu’à l’origine, il s’agissait typiquement d’un couvre chef de travail porté par les ouvriers.

Trilby

Le haut-de-forme, à l’inverse, a été conçu pour les situations officielles et il semble difficile de le détourner de sa fonction première (sauf à en faire un costume de scène comme Slash des Guns N’ Roses).

Le Fedora est, sans aucun doute, le chapeau le plus polyvalent. De la campagne au monde du travail, il se porte avec plaisir. Le Hombourg, quant à lui, reste le chapeau de ville par excellence : il est le chapeau du citadin élégant.

Le chapeau peut ainsi compléter une tenue et apporter un « twist » salutaire.

Mais curieusement, et contre toute attente, le chapeau apportera plutôt, de nos jours, une touche de décontraction à votre mise : un beau Trilby, par exemple, apportera toujours une petite touche « casual » à une tenue très conservatrice.

Couleurs et matières

Le feutre étant assez mat et doux au regard, il supportera très bien l’ajout de matières sur les rubans ou les ganses.

L’une des autres caractéristiques marquantes du chapeau c’est qu’il est en rupture avec le reste de la tenue ( sauf les lunettes ). Il n’existe donc pas d’incompatibilités majeures entre le noir des accessoires et le marron d’un chapeau par exemple, le visage agissant comme une coupure entre les deux.

Il est cependant conseillé de commencer prudemment avec du gris et du marron. Le marine venant ensuite. On réservera le noir, comme pour le costume, à certaines occasions car il viendra toujours cannibaliser votre tenue.

Pour commencer sans prendre de risque, accordez la couleur de votre chapeau avec celle de votre veste ou de votre pantalon. Trop de disparité dans une tenue reste, en effet, une entreprise dangereuse, surtout vue de loin. Il est possible, en revanche, de travailler sur le ruban et les surpiqures, qui eux, ne sont réellement visibles que de près, et sont donc susceptibles de jouer avec les nuances de votre tenue (mouchoir, motif de votre cravate).

Fedora Bleu bords gansés

Les plus audacieux d’entre nous pourront évidement, comme pour la pochette, tenter des rappels de couleurs secondaires, mais l’effet est, à mon sens, beaucoup plus aléatoire. En outre la couleur partagée par le chapeau et le costume donne un effet d’harmonie et de cohérence qui est particulièrement bénéfique à une silhouette, la rendant plus distinctive et plus nette.

J’espère que cet article vous donnera envie de tenter la merveilleuse expérience du chapeau. Et surtout gardez bien à l’esprit que c’est avec la pratique que l’élégance s’épanouit comme le disait si bien le poète anglais Alexander Pope :

« La vraie aisance vient de l’art, pas de la chance, ceux qui ont appris à danser se meuvent plus facilement. » 

Victor Sultra

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Image ouverture : © GWD

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Site web : Pauline Brosset artisan-chapelière