Cravate et nonchalance

Hugo JACOMET

Cravate et nonchalance

Ce qui est passionnant dans le monde des amoureux du style masculin contemporain, c’est que notre communauté (hier confidentielle, aujourd’hui en plein essor) a su développer, petit à petit, un certain talent pour manier les paradoxes et dépasser les idées reçues.

Prenons aujourd’hui l’exemple, parfait pour notre propos, de la cravate : le simple titre de cet article doit d’ailleurs, pour beaucoup de non-initiés, sonner comme l’oxymore ultime. En effet pour la vaste majorité des hommes, s’il existe un accessoire qui communique tout sauf la nonchalance, l’aisance et la décontraction, c’est bien la cravate.

Cet accessoire, uniquement ornemental et par définition sans utilité particulière (à la différence de la ceinture, des bretelles, des chaussettes, des gants ou des chapeaux qui répondent tous à des besoins pratiques), fait partie des éléments de style masculin dont on a prédit, depuis des décennies, le déclin voire l’extinction. Il est vrai qu’aux Etats-Unis, la mode du « Casual Friday » (pas de cravate le vendredi, même dans les milieux les plus codifiés comme les cabinets d’avocats), devenue quasi-obligatoire afin de ne pas se faire chamber par ses collègues, n’a pas fait du bien au marché du « neckwear ».

Dans le même ordre d’idée, le glissement très net des grandes maisons de costumes classiques vers le « casualwear » (avec, avouons-le, plus ou moins de bonheur comme pour Brioni ou d’autres) ne plaide pas, de prime abord, en faveur du développement du marché de la cravate.

Pourtant, malgré cet environnement en apparence plutôt hostile, certaines maisons spécialisées dans le domaine tirent particulièrement bien leur épingle du jeu (si j’ose dire).

Je pense à certaines maisons traditionnelles comme Charvet à Paris (qui reste l’un des « temples » mondiaux du domaine), Marinella ou Calabrese 1924 à Naples, Drake’s à Londres, mais aussi à des maisons plus petites mais en plein essor comme Tie your Tie au Japon, Howard’s à Paris ou encore Viola Milano, l’une des sensations actuelles sur la toile.

Le secret de ces succès récents dans un secteur réputé plutôt en perte de vitesse tient à différents facteurs techniques – utilisation de matières nouvelles et/ou luxueuses, retour en force des motifs vintage, belle créativité générale – mais également à de nouvelles façons de porter la cravate, situées aux antipodes de la rigidité du noeud Windsor, trop parfait et trop symétrique du banquier de papa.

Dès 2010, le génial Michael Drake (qui a, depuis, cédé son affaire) donnait dans un Article de PG, quelques directions à suivre pour porter la cravate avec style et pour dépasser l’image par trop rigide de l’accessoire. Ses conseils, vous allez le constater, ont été très largement suivis depuis. Extraits :

« La cravate est un accessoire important, car il est plus symbolique qu’utile. Les bonnes cravates sont faites main et jamais à la machine. Evitez les excès : ne choisissez jamais une cravate dont la largeur est supérieure à 9 cm et inférieure à 7 cm. 8 cm est un juste milieu qui vous donnera satisfaction à coup sûr.

Le motif ne sera ni trop complexe (avec trop de couleurs), ni trop voyant, ni trop brillant. Toutefois les cravates satinées en bleu navy, en gris ou en violet fonctionnent très bien le soir, lorsque votre tenue sera plus formelle. La règle la plus simple à retenir est celle consistant à privilégier les couleurs douces pour le matin, les couleurs un peu plus soutenues pour l’après-midi et les couleurs plus profondes pour le soir.

Il n’existe à mon sens que deux noeuds de cravate à considérer : le noeud simple (four-in-hand) et le demi Windsor. Ce dernier peut être pratique si la cravate est longue ou si le col de la chemise nécessite un noeud plus volumineux.

Ne surtout PAS utiliser la petite boucle («the keeper» ndt) à l’arrière du grand pan de la cravate pour y glisser le petit pan. Conservez donc un peu de nonchalance et surtout n’oubliez pas que le fait de laisser voir de temps en temps le petit pan («the tail» ndt) de votre cravate est tout à fait acceptable. Pensez donc au Duc de Windsor ou à Gianni Agnelli plutôt qu’à votre banquier dont les cravates rigides semblent avoir été repassées à plat.

Blue Loafers split tie

Small side + losse way 1

La longueur de votre cravate est un autre puissant révélateur. Dans le meilleur des mondes, l’extrémité de votre cravate devrait effleurer le haut de votre ceinture et les deux pans devraient être parfaitement de la même longueur. Et si cela n’est pas réalisable, alors il est nettement préférable que le petit pan soit légèrement plus long que le pan de devant. »

Aujourd’hui, les deux principes mis en exergue en italique dans la citation ci-dessus, sont devenus des signes de reconnaissance parmi les amoureux du style masculin classique qui ne jurent plus que par les pans arrière (légèrement) plus longs que les pans avant et qui affectionnent particulièrement ce qu’il convient désormais d’appeler les « split-ties », c’est à dire les cravates nouées de façon à ce que les deux pans de la cravate soient visibles.

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Ambrosi Tie

Hugo Jacomet et Giuseppe Attolini

Chez PG, nous sommes de grands amoureux de la cravate et également de fervents supporters de ces manières de faire qui, au delà même de la question de l’objet et du style, constituent une sorte d’ironie défensive, une armure invisible contre la trivialité et l’uniformité du monde médiocre dans lequel nous sommes obligés de vivre.

Et en matière de cravate, comme dans tous les autres sujets de la vie, n’oublions jamais ce que le poète anglais du 18e siècle Alexander Pope écrivait : « La vraie aisance vient de l’art, pas de la chance, ceux qui ont appris à danser se meuvent plus facilement. »

Voir aussi :

Petit éloge de la cravate