Être élégant au bureau est-il vraiment mal vu?

Sonya Glyn NICHOLSON

Être élégant au bureau est-il vraiment mal vu?

Un lecteur de la section anglaise du site a posté un commentaire très intéressant sur la tendance des employés du secteur des nouvelles technologies à laisser tomber le costume pour s’habiller de manière très décontractée voire, à dessein, négligée. Il nous explique que, dans son secteur, quiconque ose porter un costume est la cible de quolibets de la part de ses collègues. En anglais, on parle de peer pressure, ou pression des pairs. C’est un sujet intéressant, qui mérite un article à part entière.

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Bonjour Sonya,

J’aimerai ajouter que dans certains milieux professionnels, les « dress codes » ne sont pas simplement casual : il est clairement mal vu de mettre un costume ou de s’habiller correctement.

Je travaille dans la haute technologie, un secteur autrefois connu pour être largement peuplé de hippies barbus en jean et t-shirts bardés de messages sarcastiques, comiques, ou politiques. Ces hippies n’avaient pas grand chose à faire des règles sartoriales qu’ils considéraient étriquées, mais ils avaient toutefois le mérite de posséder leur propre style, et cela avait quelque chose de plutôt attachant.

De nos jours, en revanche, cette manière de faire est poussée à l’extrême. C’est aujourd’hui presque une compétition à qui s’habillera le plus mal possible. J’ai même entendu de nombreuses discussions entre certains de mes collègues, qui se vantent du peu d’argent qu’ils dépensent pour leurs vêtements. J’ai aussi entendu des jugements de valeur et des critiques à l’encontre de quiconque porterait un beau pantalon. C’est un problème qui a atteint son paroxysme il y a quelques mois, quand un important entrepreneur de la Silicon Valley a déclaré publiquement qu’il n’investirait jamais sur quelqu’un portant des costumes !

Cette mentalité est basée sur la supposition (tout à fait ridicule) que la manière dont vous vous habillez aurait une relation avec votre intelligence. Cette hypocrisie absolument scandaleuse provient aussi de la croyance qu’un environnement de travail plus décontracté mènerait à une société plus égalitaire et plus fondée sur la méritocratie.

Je pose cependant la question : quelle est la tenue la plus élitiste ? a) un costume discret et bien coupé, ou b) un sweat à capuche d’Oxford ou de Harvard ?

N’importe qui, avec un peu d’éducation glanée sur PG ou ailleurs, et un peu de discipline budgétaire, peut faire l’acquisition d’un beau costume bien coupé.

Mais un sweat d’Oxford ou de Harvard ? Combien de personnes ont les moyens de fréquenter ces universités ? Porter un sweat d’une grande école sans y être allé est un faux-pas – mais c’est, cependant, une chose fréquente dans mon secteur d’activité.

J’aimerai finir sur la remarque suivante, chers amis de PG et chers lecteurs du site : existe-t-il quelque chose de plus grossier et de plus vulgaire que de se rendre à un meeting professionnel affublé d’un hoodie mal lavé et d’une paire de tongs avec les ongles mal coupés ? N’est-ce pas là une manière de dire, « je me sens tellement supérieur à vous, que les règles vestimentaires les plus basiques ne s’appliquent pas à moi? »

Bien amicalement,

Y

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Cher Y,

Merci de nous avoir fait part de votre expérience avec ces curieux individus qui forceraient, par pure pression sociale, leurs collègues à s’habiller n’importe comment.

Quelle que soit l’industrie, un groupe d’adultes forçant leurs collègues à s’habiller d’une manière excessivement désinvolte me fait penser à un groupe d’adolescents immatures et incapable d’accepter le droit de chacun de se vêtir comme il le souhaite.

L’individualisme et l’originalité dans un secteur aussi bouillonnant et compétitif que celui des nouvelles technologies est certainement une bonne chose. L’industrie évolue en effet plus vite sous l’influence salvatrice de quelques fortes personnalités. Notre propos n’est donc pas de suggérer aux entreprises de forcer leurs employés à porter des costumes et à étudier la chose sartoriale, mais il est tout aussi absurde d’attendre de ses employés qu’ils s’habillent tous comme des frat boys qui se remettent d’une gueule de bois.

Dans les pays où la liberté d’expression est célébrée à tous les coins de rue, il me semble franchement déplacé de la part d’un chef d’entreprise de suggérer qu’il n’engagerait jamais quelqu’un qui porte un costume. Bien sûr, un entrepreneur est libre de recruter qui il souhaite – mais insinuer qu’un employé potentiel ne puisse pas être compétent dans son domaine sous prétexte qu’il porte des costumes est parfaitement ridicule.

Après quelques recherches, j’ai découvert que le milliardaire Peter Thiel serait à l’origine de la remarque que vous mentionnez – « never bet on a CEO in a suit » (ne pariez jamais sur un PDG en costume, voir le numéro de septembre 2014 de Business Insider). Thiel affirme également qu’il n’y a « aucune règle vestimentaire absolue et intemporelle« , et que porter un costume pour chercher des investisseurs à la Silicon Valley donne l’image de quelqu’un qui est « mauvais vendeur et encore plus mauvais développeur ».

Paradoxalement, la majorité des images que j’ai pu trouver de Peter Thiel (essayez par vous-même), y compris celle illustrant son interview dans Business Insider, le présente… en costume. Le fait que Peter Thiel choisisse, quant à lui, de porter un costume dans de nombreuses situations professionnelles et médiatiques parle donc de lui-même.

Après tout, il existe aux Etats-Unis de nombreux avocats prospères qui portent une queue de cheval et qui rencontrent leurs clients en jean et t-shirt moulants. Pourquoi donc un entrepreneur de la Silicon Valley n’aurait-il pas le droit de « prendre le risque » de porter un beau costume si tel est son choix ?

L’intention initiale de cette culture du dressing-down était sans doute louable car il était question, au début, de cultiver un environnement de travail rebelle et bohème, à grands coups de t-shirt à slogans intellectuels. Mais il semblerait aujourd’hui que ces idéaux aient été perdus de vue car le nouveau message semble être plus paresseux, du genre « je suis tellement absorbé par mon travail que prendre soin de moi et m’habiller est le dernier de mes soucis ».

La situation s’est dégradée encore plus depuis avril 2014, quand Business Insider publia cette image ci-dessous, dans le but d’essayer de décoder le fameux Tech Uniform :

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L’illustration ci-dessus possède un petit côté hipster plutôt sympathique, mais il semblerait que la réalité de l’industrie soit encore mieux résumée par l’image ci-dessous, tirée d’un article de Valleywag / Gawker.com et intitulé « Why Are Tech Workers So Bad at Dressing Themselves? »

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Soyons clairs : nous avons affaire à une perception de masse du public qui s’attend à ce que toutes les personnes travaillant dans le secteur des nouvelles technologies s’habillent désormais comme Mark Zuckerberg, c’est à dire exclusivement en jean délavé et en hoodie. Mais quel choix reste-t-il dans ce cas à quelqu’un qui souhaite se lancer dans cette industrie ? Suivre le mouvement du troupeau, ou décider, au contraire, de s’habiller avec élégance ?

La réponse est, bien entendu, limpide : il s’agit d’une décision personnelle. Mais il est absurde et choquant d’imaginer que quelqu’un puisse être réprimandé ou même mis sur la touche pour avoir choisi de porter un costume !

Si les pros de la Silicon Valley sont fiers de leur image de bourgeois-bohèmes s’habillant dans les friperies et remplissant leurs frigos de bières locales et de Kombucha, c’est leur droit le plus strict.

Mais si quelqu’un du secteur souhaite travailler sur son image et porter au bureau quelques beaux costumes bien coupés, mettre la pression sur cette personne et l’empêcher de développer son style personnel est un acte ridicule.