Jean Manuel Moreau : Naples à Paris

Dr John SLAMSON

Jean Manuel Moreau : Naples à Paris

Une boutique, ça n’est pas une marque. Une boutique possède une atmosphère, une lumière, une âme.

Une boutique, c’est un accueil et un partage. Du moins pour ceux qui savent l’habiter de leur style personnel et ne pas se contenter d’un simple alignement de cintres.

Et justement, la boutique de Jean-Manuel Moreau fait partie des pépites parisiennes qui constituent l’épine dorsale de la capitale française en matière sartoriale, prouvant une nouvelle fois l’existence d’un style et d’une approche spécifiques.

 

Naples à Paris

Jean Manual Moreau

Jean Manuel and Nicolas

Jean Manuel Moreau et Nicolas Opening

Avec le très élégant et avisé Nicolas Pinheiro, Jean-Manuel Moreau propose dans sa boutique – aussi accueillante que minuscule – un magnifique choix de tissus et de vêtements napolitains sur mesures, allant de la petite mesure avec Orazio Luciano, un tailleur napolitain vétéran (ancien de chez Kiton et Isaia) réputé pour la justesse et le style impeccable de ses coupes, jusqu’à la grande mesure avec l’introduction, récente, du légendaire Luigi Dalcuore.

L’admiration de Jean-Manuel Moreau pour les tailleurs napolitains a conduit à une collaboration intense avec ces derniers : dans le cas d’Orazio Luciano, la prise de mesures et les décisions de style se font dans la boutique parisienne tandis que la réalisation se fait en atelier chez Orazio et Pino Luciano à Naples. Il s’agit donc d’un abord fort singulier du sur-mesure qui associe les choix esthétiques de Jean-Manuel Moreau et la technique napolitaine personnelle d’Orazio Luciano.

Cette création conjointe possède un indéniable cachet. En tempérant les outrances napolitaines, Jean-Manuel Moreau réussit à trouver une forme de sophistication toute parisienne, loin de la raideur britannique mais sans la fantasque extravagance transalpine. Cet entre-deux parisien ressemble finalement à Jean-Manuel Moreau par son élégance à la fois discrète et originale, sobre et singulière. Ce qu’on peut appeler le raffinement, en somme.

JMM with Pino and Orazio Luciano

Jean-Manuel Moreau propose également des chemises, réalisées selon le même principe, par l’atelier Mazzarelli dans les Pouilles. On trouve aussi à la boutique divers accessoires de grande qualité : des gants et des ceintures, des superbes cravates en laine et de fort jolies pochettes.

Au fil des ans, et d’un travail acharné et passionné, Jean-Manuel Moreau est devenu petit à petit l’un des principaux représentants du style napolitain à Paris : Orazio Luciano (petite mesure), Luigi Dalcuore (grande mesure), Salvatore Ambrosi (pantalons sur-mesure) et, plus récemment encore, la jeune maison napolitaine Grassia (un nom à retenir, notamment pour ses superbes manteaux sur mesure), sont disponibles rue de la Renaissance à Paris. Une véritable aubaine pour les amateurs et, surtout, la garantie de recevoir un service de premier ordre en termes d’accueil (toujours très chaleureux), de conseil (toujours très éclairés) et de qualité des produits (toujours impeccable).

JMM with Dalcuore

Nicolas and Salvatore Ambrosi

Jean-Manuel Moreau développe ainsi une offre napolitaine de plus en plus étoffée, avec des personnalités et des styles différents qui permettent véritablement de découvrir l’art tailleur napolitain dans toute sa variété et sa finesse.

 

 Les chemises Jean-Manuel Moreau

Dans un marché très dynamique où le meilleur côtoie le (beaucoup) moins bon, Jean-Manuel Moreau propose des chemises d’une qualité impeccable.

J’ai personnellement testé une magnifique chemise pour laquelle j’ai choisi un col italien (cutaway) assez ouvert, une gorge simple, des poignets carrés à deux boutons et une magnifique popeline blanche à fines rayures bleues d’une belle polyvalence (supraluxe Alumo — une caresse !).

Tous les détails sont éminemment recherchés : montage des manches à la main avec fronçage (shirring), col semi-entoilé, coutures anglaises, couture de l’emmanchure décalée, hirondelles de renfort, belle longueur du pan arrière, poignet gauche légèrement plus ample prévoyant le port d’une montre… On se situe là à un niveau de réalisation haut de gamme. Bien sûr, comme il s’agit de sur-mesure, tous les détails sont modifiables : épaisseur des boutons (nacre), forme du col et des poignets, baleines amovibles (nacre), etc.

Mais il y a encore plus important : l’œil et la grande expérience de Jean-Manuel Moreau ainsi que l’attention qu’il porte aux détails permettent une prise de mesures véritablement précise. Il n’y a donc aucune mauvaise surprise ou tâtonnement : la chemise vous ira vraiment.

D’autre part, la qualité des tissus disponibles fait vraiment la différence : le confort et la fraîcheur enveloppante d’une popeline de luxe ajoutent une dose de plaisir non négligeable dans le choix de se faire réaliser une chemise sur mesure. Enfin, il faut souligner que Jean-Manuel et Nicolas sont très à l’écoute des manies comme des incertitudes, et apportent un conseil, technique et stylistique, auquel on peut vraiment se fier. Ils partagent avec aisance leurs goûts personnels tout en cherchant à combler les attentes des clients.

Au-delà du luxe et même de la qualité, c’est peut-être ce que chacun cherche, au fond, dans le sur-mesure : la confiance.

JMM à New York

Entretien avec Jean-Manuel Moreau

PG : Vous avez une relation privilégiée avec les tailleurs napolitains, et en particulier avec Orazio Luciano…

JMM : Cela fait 15 ans que je travaille avec Orazio. Ce n’est donc pas un partenaire comme un autre. C’est un peu ma famille. On échange au moins quatre à cinq fois par jour avec le chef d’atelier, les ouvriers, Orazio et Pino — même s’ils voyagent beaucoup maintenant. C’est une relation particulière qui nous permet de répondre plus facilement à toutes les exigences particulières de nos clients (demande de finitions, poches, coutures spécifiques, délais plus serrés etc.)

PG : Quelles sont les particularités de son style ?

JMM : Orazio propose depuis toujours une coupe formidable. Celle qui m’a tant bluffé il y a quinze ans en l’essayant pour la première fois. Déjà, comme toutes les bonnes coupes, elle permet d’habiller presque parfaitement une taille au-dessus et une taille au-dessous. Et puis surtout, elle a une épaule unique. Elle est légèrement creusée au-dessus de la clavicule et repart en ligne droite pour s’arrondir en toute fin d’épaule. Chez Kiton, en comparaison, la ligne d’épaule est plus convexe, plus ronde de bout en bout. Pour moi, cela donne un style très pur, très fluide, avec un col haut qui accentue ce creusement et évite le décollage sur la nuque. Après 15 ans de travail en commun, j’ai toujours autant de plaisir à porter et à voir portée la coupe Orazio Luciano.

Orazio Luciano

Luciano jacket

PG : Comment décririez-vous votre travail ?

JMM : Nous recevons le client et nous travaillons sur la prise de mesures et les décisions de style.

Ensuite, je relaie cela aux tailleurs qui vont mettre en œuvre techniquement la réalisation du vêtement. Il y a donc une dissociation entre la perception et la réalisation. Ce sont deux choses différentes même s’il nous arrive de travailler aussi avec des photographies.

Mais c’est en boutique que l’on perçoit la silhouette. On prend en compte tous les paramètres. La longueur d’épaule notamment, pour moi, est vitale. C’est le point d’ancrage de tout le reste. Une belle épaule bien ajustée, ça fait toute la différence. Quand quelqu’un est un peu fort, il faut adapter le patronage par exemple. On apporte alors notre interprétation de la silhouette et du style personnel.

PG : Après la prise de mesures, comment se passe le reste de la fabrication? Y a-t-il un ou des essayage(s) intermédiaire(s) ou pas ?

JMM : Pour les produits Orazio Luciano, et pour permettre le prix très attractif que nous proposons, il n’y a pas d’essayage intermédiaire. Nous avons suffisamment confiance en la justesse de la coupe et en nos prises de mesures pour nous en passer.

En revanche, nous pouvons tout à fait le faire, et même, c’est ce que nous préconisons pour les silhouettes un peu plus compliquées. Il y a dans ce cas un supplément de 250 euros et évidemment un délai rallongé qui passe de quatre à six semaines.

Dans le cas de Salvatore Ambrosi et, a fortiori de Luigi Dalcuore, il y a des essayages intermédiaires (lors de trunks shows).

PG : Les costumes Orazio Luciano sont-ils réalisés à partir d’un patron standard qui est ensuite adapté ?

JMM : Depuis quinze ans, nous travaillons essentiellement à partir de patronages standards en utilisant les vestes d’essayage qui sont à la boutique pour nous aider à la prise des mesures. Mais nous y ajoutons également beaucoup d’appréciations visuelles, des analyses personnelles découlant de plus de 15 ans d’expertise, et c’est souvent ce qui fait la différence.

Cela peut paraître prétentieux mais quand on connait une coupe aussi bien et depuis aussi longtemps, il est presque possible de réaliser un costume « à l’œil nu », avec simplement trois points de mesure essentiels. J’ai envie de dire que la coupe fait naturellement le reste…

JMM Orazio Luciano and Mazarelli

Nicolas JMM

Bon, évidemment, nous mettons tous les atouts de notre côté et nous procédons toujours à une prise de mesures en bonne et due forme. En résumé, la coupe est tellement au point, et la symbiose avec l’atelier tellement forte dans le degré de respect de nos demandes, que cette façon de procéder suffit largement à atteindre notre objectif : proposer un produit vraiment sur-mesure au prix le plus raisonnable possible. Il nous arrive cependant aussi de réaliser des nouveaux modèles en partant de zéro, à partir d’une toile.

PG : Vous faites partie de ceux qui ont diffusé le style napolitain en France.

JMM : Il y a 15 ans, le style napolitain était inconnu en France. On a travaillé dur en effet, mais avec passion, pour faire connaître ce style souple et déstructuré. Les plis aux têtes de manches, par exemple, ne passaient pas forcément auprès des clients ! Maintenant, c’est devenu tellement tendance, qu’il nous faut parfois travailler en sens inverse, en apprivoisant les excès, en domptant ce plissage d’épaule ou encore les longueurs de vestes trop courtes…

On essaie également de proposer des revers pas trop souples, pas trop déstructurés. C’est avant tout la recherche d’un apport de netteté. Avec une clientèle d’hommes d’affaires, on ne peut pas toujours aller vers l’ondulation, le plissage, le flottement et encore moins vers l’exubérance…

PG : Pensez-vous que le style d’Orazio a évolué à votre contact ?

JMM : Sans doute. Je vois, par exemple, que la largeur de manche s’est bien réduite. C’était très ample au début, bouffant même souvent, avec un embu qui faisait un amas de plis. On a très vite recherché quelque chose de plus ajusté. L’idée étant d’apporter quand même un peu plus de rigueur à nos talentueux amis italiens. J’axe donc mon travail et mes recherches dans ce sens.

PG : Peut-on parler aujourd’hui d’un style Jean-Manuel Moreau ?

JMM : J’espère. Une de mes devises phares reste : « le sens de la mesure ». Je suis classique. Je le reste. C’est vrai que je n’irai (sans doute) jamais me promener avec une cape orange sur les épaules au Pitti !

JMM Street shot

J’aime l’élégance, le confort, la souplesse. Mais je n’aime pas être figé dans un carcan. J’admire la rigueur et le talent de l’école française mais elle ne propose pas cette épaule et cette légèreté générale que j’aime tant. Bref, l’école italienne est vraiment celle qui me convient, celle dont je me sens le plus proche.

Finalement, n’étant pas tailleur de formation, je ne suis pas enfermé dans un savoir-faire technique. Du coup, je suis peut-être plus ouvert, plus curieux, plus avide de propositions différentes que j’essaie de mixer pour aboutir à une sorte de synthèse idéale à mes yeux. Et comme le style masculin est en renouvellement permanent, ma recherche est, elle aussi, en évolution constante. Ce que nous apportons à nos clients, ce ne sont pas seulement de beaux vêtements, c’est une offre de style.

PG : Vous proposez également de magnifiques chemises…

JMM : Elles sont réalisées par Mazzarelli, un atelier situé dans la région des Pouilles, près de Bari, à Castellana Grotte. Là encore, notre relation avec Domenico et le reste de l’atelier est quasiment familiale. On est dans l’atelier, on peut leur demander ce qu’on veut, ils sont capables de le faire. Tout est coupé à la main, c’est un service parfait. On peut leur demander de copier une chemise, ils le font sans problème, avec un très haut niveau technique et une grande réactivité.

PG : A quoi ressemble votre clientèle ?

JMM : Elle est très diverse.  Il y a le néophyte qui s’en remet complètement à nous ou bien l’expert qui exige un revers de 10,3 cm. Et bien sûr, entre les deux, il y a quantité de variantes. On s’investit dans chaque échange. On explique, on essaie de faire de la pédagogie.

Il faut expliquer ce que sont les apparentes imperfections d’un montage à la main, tout le charme que ça représente en réalité ! Porter ce genre de vêtement n’est pas innocent. Cela peut paraître un peu prétentieux mais il y a de l’âme dedans : ces vêtements ont une histoire, ils sont passés dans de vraies mains. Il y a eu des gestes pour les mettre en forme : on aura peut-être renversé du café — c’est une petite tache qui aura forcé à couper un peu en biais par exemple… J’essaie d’expliquer que la perfection ne compte pas — alors même que c’est ce que nous recherchons dans les moindres détails ! Le plus important, c’est qu’on se sente mieux dans le vêtement qu’on va produire avec le client que dans un vêtement anonyme. Au fond, il y a la réussite technique et puis il y a surtout le confort et le plaisir que l’on tire d’un vêtement.

PG : Que représente pour vous la recherche sartoriale ?

JMM : Je suis convaincu que l’habit fait le moine. Ce n’est pas juste une couverture pour le corps. On a forcément une allure, donc autant la choisir.

C’est une véritable philosophie mais à faire passer en souplesse, sans forcer la main des clients. C’est pourquoi notre métier est difficile et exigeant : il faut souvent convaincre et ensuite répondre à des niveaux d’attentes très élevés. Chaque livraison, chaque essayage est un suspens. D’ailleurs, vous remarquerez que les tailleurs sont presque toujours des gens vraiment passionnés.

On pourrait croire que couper du tissu est rébarbatif mais, en fait, non, c’est toujours passionnant !

PG : Comment voyez-vous l’avenir ?

JMM : Pour ce qui nous concerne, il est question de se développer, notamment de trouver un local plus grand. Nous travaillons aussi sur une ligne plus casual et plus « fashion » mais qui reste dans le domaine tailleur. Nous avons des demandes en ce sens et ce sont des défis intéressants à relever pour le futur.

Nicolas Pinheiro et jean Manuel Moreau

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– Jean- Manuel Moreau : 3 rue de la Renaissance, 75008 PARIS. Tél : +33 1 47 23 39 00

– Site web : Jeanmanuelmoreau.com

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