De l’essentielle futilité sartoriale

Dr John SLAMSON

De l’essentielle futilité sartoriale

La quête du superflu est un trait humain qui semble s’appliquer naturellement aux futilités sartoriales.

Revendiquer la futilité comme profondeur de l’humanité n’est pas nouveau, et cela peut paraître une banalité épicurienne. Mais Shakespeare ne s’y était pas trompé :

O, reason not the need!

Our basest beggars are in the poorest thing superfluous.

Allow not nature more than nature needs, man’s life’s as cheap as beast’s.

Ô ne discute pas le besoin: nos plus misérables mendiants

Ont quelque pauvre objet en superflu:

N’accorde à la nature que ce dont la nature a besoin,

La vie de l’homme ne vaut pas plus cher que celle de la bête.

King Lear, II, 4[1]

Sur le plan existentiel, on peut certes trouver superflu de s’intéresser aux cravates non doublées et au cousu trépointe d’un Richelieu. Sauf qu’en la matière, le superflu ne s’oppose pas à l’essentiel : l’inverse de ce souci qui peut paraître luxueux n’est pas une ineffable quintessence mais l’uniformité d’une consommation de vêtements standardisés. Or il importe de ne pas céder à l’ignorance d’une accumulation d’objets sans âme, assemblés sans conscience. En fait, comme dans beaucoup de domaines de la vie, on peut aborder les choses de manière superficielle ou de façon plus fine.

Acheter des vêtements chers et accumuler des marques n’a rien à voir avec l’élégance — il n’y a qu’à voir comment les stars en tous genres se vautrent dans une exhibition bling-bling aussi coûteuse qu’extravagante sans une once de véritable personnalité (et sans non plus la moindre réussite esthétique !).

L’élégance commence avec la conscience de ce que l’on porte : un vêtement est la somme d’une technique, d’une culture, d’un style et, dans le cas de quelques grands tailleurs, d’une créativité personnelle. Être élégant revient à s’approprier ces dimensions pour créer son propre style. Et cela n’a rien à voir avec le prix des vêtements.

De fait, comme nous sommes obligés de nous vêtir (en tout cas, dans la société occidentale de 2016), cette nécessité prend forcément place dans un ordre social. Dans ce contexte se joue une dimension fondamentale et véritablement profonde de l’habillement : la liberté que peut exercer l’individu dans ses choix vestimentaires.

Car comme le remarque un personnage d’Oscar Wilde, « A well-tied tie is the first serious step in life » (1893, A Woman of No Importance).

Connaître les codes et les comportements sociaux appropriés fait partie de la conscience du monde. Les apparences sont un élément que chacun peut maîtriser et jouer de leurs codes permet d’évoluer dans la société avec davantage d’assurance. A cet égard, les vêtements n’ont plus rien de futile : ils sont un élément de notre statut social. Qu’ils constituent un moyen de s’affirmer, le reflet de notre condition, une contrainte professionnelle ou un jeu avec toutes ces dimensions, ils sont une partie intégrante de notre présence dans la communauté humaine.

Le corollaire de cette liberté est alors pour le gentleman une logique de plaisir.

C’est cette dimension qui fait de l’habillement non une obligation — le costume ne serait alors qu’un uniforme — mais un élément personnel. On constate parfois que, pour nos contemporains, le costume ressemble à une sorte d’impératif professionnel à la limite de la corvée. C’est ce qu’exprime le mot composé « costard-cravate » : un ensemble figé, pétrifié. Dans certains milieux où le costume est un devoir et non un choix, on observe une grande uniformité des matières et des couleurs. L’imprécision des ensembles montre aussi le peu d’intérêt qu’on leur porte : les pochettes sont achetées déjà pliées, les souliers sont mal entretenus, les pantalons sont trop larges et les vestes trop longues, les couleurs sont ternes et mal harmonisées, les vestons parfois entièrement boutonnés. L’absence de plaisir patente de ces tenues trahit une conception fonctionnelle du vêtement.

Si le sort de l’humanité ne dépend pas directement de la largeur d’un beau revers ou de la parfaite construction d’une épaule, la recherche d’une certaine conscience sartoriale contribue à un positionnement de soi.

Elle reflète une conception de la présence à l’autre. Elle constitue un art de vivre à envisager avec humilité, c’est-à-dire le contraire du snobisme. Car le vêtement doit s’envisager comme un agrément hédoniste qui est le prolongement d’autres voluptés, gastronomiques et œnologiques, par exemple ou encore, d’une sensualité plus intellectuelle, les plaisirs de la musique, des arts visuels, de la littérature.

C’est peut-être là que futilité et raffinement se rejoignent…

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[1] Le dramaturge élisabéthain utilise nature dans deux sens différents : d’abord au sens où man’s nature, c’est son identité philosophique ; ensuite en prenant nature needs au sens de « besoins physiques ». C’est une antanaclase célèbre (comme celle de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point »).

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