Des souliers et des hommes

Hugo JACOMET

Des souliers et des hommes

Le texte ci-dessous est extrait du livre “Parisian Gentleman, Eloge de l’élégance à la française”, paru en Novembre dernier aux éditions Intervalles. Pour ceux d’entre vous qui n’auraient pas encore franchi le pas (si j’ose dire), le livre est disponible ICI.

La retranscription intégrale de ce chapitre introductif  à la partie du livre consacrée aux souliers nous donne également l’opportunité de publier quelques prises de vues inédites (non publiées) réalisées par Andy Julia en 2014.

Toutes les photos de ce texte : © Andy Julia pour Parisian Gentleman et Thames and Hudson.

Des souliers et des hommes

Tokyo, le 1er  Juin 2012.

Je suis assis dans la pénombre d’une salle de cinéma, un rien anxieux, alors que le générique d’ouverture de mon film « La Beauté du Geste » apparaît à l’écran.

Le « Cinemart », est un joli cinéma d’art et d’essai niché dans une petite ruelle du turbulent quartier de Roppongi Minato-Ku et ce soir là, la salle est pleine. A l’amorce du premier plan, un invité n’ayant pas trouvé de siège avant que la lumière ne s’éteigne semble un peu perdu dans l’allée centrale. Je lui attrape le bras et lui fait signe de prendre ma place. Après tout, il est plus important pour lui que pour moi d’être bien installé  pour visionner un film dont je connais les moindres recoins, les moindres défauts et les moindres faiblesses.

Je finis donc sur les marches de la salle, en me disant que si tout le monde s’endort, je pourrais alors m’éclipser en douce pour m’éviter l’horrible épreuve de voir des gens s’ennuyer devant l’un de mes films. Je suis également terriblement angoissé à propos du sous-titrage : comment ce long monologue du maître bottier Pierre Corthay allait-il être reçu par un auditoire uniquement japonais obligé de lire des sous-titres pendant les trente trois minutes de la projection ?

Et d’ailleurs qui pouvait bien s’intéresser ici à mes histoires d’artisans géniaux et de souliers sur mesure ?

Après dix minutes de film, j’ose enfin tourner la tête et je commence à scruter les visages des quelques voisins que je peux apercevoir dans la pénombre . Je découvre alors, avec surprise, des visages parfaitement éveillés, des sourires respectueux et même quelques larmes d’émotion au bord de certains yeux lorsque Pierre Corthay évoque avec humour et retenue ses années d’apprentissage chez son vieux maître….

Ce film simple, dans lequel un maître bottier français de réputation mondiale explique son métier et propose la découverte d’ateliers traditionnels époustouflants, a été projeté à Paris, à Londres, à Tokyo, à Dubai et à Hong Kong devant des salles pleines et des auditoires à la fois émus et enthousiastes.

Se passerait-il donc, depuis quelques années, quelque chose entre les hommes et leurs souliers ?

John Lobb et Berluti

A l’amorce des années quatre-vingt, la situation était pourtant bien différente à Paris. Les hommes ne semblaient pas, à l’époque, très passionnés par leurs chaussures, hormis quelques gentlemen éduqués , souvent par leur (riche) famille, aux joies du soulier sur mesure et qui assouvissaient leur passion cachée rue de Mogador chez John Lobb ou rue Marbeuf chez Berluti.

A cette époque, le petit marché du soulier masculin de luxe à Paris était d’ailleurs assez simple à décrire : il y avait, tout en haut de la pyramide, l’atelier John Lobb, fleuron du groupe Hermès, qui dominait le marché du soulier sur mesure avec une clientèle distinguée, anglophile (au moins en matière de souliers), fortunée et fidèle.

Lobb Bottes formes - copie

Lobb Lasts - copie

En marge de l’atelier Lobb, officiant à Paris depuis 1902 et ayant formé quasiment tous les grands bottiers d’aujourd’hui, il y avait la singulière maison Berluti qui fut la première à offrir, en complément de son atelier mesure, des souliers de luxe en prêt-à-porter (dès 1959). Berluti incarnera d’ailleurs, pour beaucoup, le renouveau du soulier masculin de luxe à Paris , avec des formes audacieuses et sa fameuse vitrine de la rue Marbeuf ayant fait rêvé des générations entières d’aspirants élégants désargentés, dont votre serviteur était sans doute l’un des chefs de file…

Berluti Alessandro - copie

Berluti Adelaide

John Lobb ayant lancé en 1982 son très beau prêt-à-porter fabriqué, comme il se doit, à Northampton, la situation était alors simple : il y avait, au sommet du marché à Paris, John Lobb et Berluti, l’un dominant le marché de la bourgeoisie chic, discrète et anglophile des beaux quartiers, l’autre regroupant une population d’intellectuels ou d’esthètes dans un esprit un rien plus frondeur, plus « rive gauche » (même si la boutique se situait rive droite).

A coté de ces deux grands noms, seules quelques petites maisons confidentielles complétaient l’offre du soulier de luxe à Paris, comme la formidable maison Aubercy, installé rue Vivenne à Paris depuis 1935.

Etes-vous plutôt J.M.Weston ou Church’s ?

A « l’étage » juste en dessous nous trouvions deux maisons, l’une française, l’autre britannique, qui se livraient une guerre sans merci pour dominer le marché, beaucoup plus important, du soulier classique de qualité haut de gamme : la maison J.M. Weston originaire de Limoges et la maison Church’s originaire du fameux quartier St James, temple du soulier anglais à Northampton.

Ce « grand débat » entre les inconditionnels du mocassin 180, du derby chasse ou triple semelle de chez Weston et les amoureux du Grafton ou du tassel loafer (le fameux mocassin à pampilles) de chez Church’s, animait au milieu des années 80 bon nombre de discussions et divisait les comités de direction des grandes entreprises du quartier de la Défense à Paris en deux clans et fratricides : les patriotes « Westoniens » et les traitres à la nation, amateurs de Church’s. C’est de type de discussions, qui se tenaient à l’époque dans la vraie vie, qui allait donner naissance, des années plus tard, aux premiers fora dédiés à l’amour des hommes pour les souliers.

180 Penny Loafer

Weston Chasse

De mon côté, même si je faisais ouvertement partie des Westoniens convaincus, fort de mon unique paire de derbys ville achetée au bout de deux ans d’économie pendant mes études, j’avais discrètement résolu le problème en faisant également l’acquisition, d’occasion cette fois, d’une sublime paire de Church’s Grafton de couleur marron Gold, dans lesquels, je peux l’avouer aujourd’hui, je me sentais presque invincible.

Cette compétition durera jusqu’à la fin des années 90, date à laquelle le groupe Prada fera l’acquisition de Church’s et amènera la marque, pendant la décennie qui suivra, sur d’autres terrains plus « fashion » et hors de France.

C’est d’ailleurs au plus fort du débat « Weston-Church’s » que naitra en France un marché du soulier de gamme intermédiaire s’inspirant très largement des modèles des deux maisons de références avec marques comme Bowen.

Dans un registre plus « sport », deux autres maisons françaises allait également fidéliser à cette époque une belle clientèle plus concernée par la solidité des chaussures que par leur design : Heschung et Paraboot.

« Soulier Monsieur, vous voulez sans doute dire soulier ? »

Au début des années 90, le marché allait cependant subitement changer et entrer dans une nouvelle ère, sous l’impulsion, déterminante, de la talentueuse et turbulente Olga Berluti qui allait, en quelques années, transformer un objet majoritairement utilitaire, la chaussure masculine, en objet de désir… Elle allait même remettre au gout du jour et populariser un terme ancien pour différencier les chaussures de luxe des autres : le soulier.

Ce terme, à l’époque très peu usité, allait en effet devenir le code de ralliement de toute une génération d’amoureux des belles pompes qui ne manquaient jamais une occasion, votre serviteur le premier, de corriger le quidam ignorant osant utiliser l’affreux « chaussure » en société.

Berluti Whole cut pair

Car même s’il était, objectivement, difficile de justifier à l’époque l’emploi soudain d’un tel terme suranné autrement que par un pur élan de snobisme, ce petit détail de l’histoire allait concrétiser dans le langage (presque) usuel, la différence entre un produit de masse acheté par un consommateur aveugle et peu concerné par son style et un produit de luxe, choisit par un gentleman éduqué et averti en la matière. Entre une chaussure donc, et un soulier.

L’imitation de la patine du temps

Coloriste Berluti - copie

Alors que la boutique de la rue Marbeuf est à l’époque fréquentée par le tout Paris des affaires et des médias, Olga Berluti introduit et popularise un concept qui allait tout changer : la patine.

Autre glissement sémantique et autre petite révolution : le mot patine, qui jusqu’alors ne décrivait que la couleur que prennent les objets sous l’effet du temps, est utilisé subitement pour décrire une technique de coloration du cuir des souliers visant, précisément à leur donner plus de personnalité en imitant la patine du temps.

Ce petit subterfuge, toujours considéré comme un blasphème par certains puristes du côté de la rue Mogador ou de Limoges, allait cependant devenir un petit phénomène jusqu’à donner naissance, dans les années 2000, à une nouvelle activité à part entière : les salons d’entretien et de patines des souliers.

Bien sûr, il serait très exagéré d’expliquer l’excellent dynamisme du marché du soulier masculin depuis plus d’une décennie par ce seul phénomène. Cependant, l’engouement soudain des hommes autour des belles patines de la rue Marbeuf  témoignait d’une mutation plus profonde : d’un seul coup, la chaussure, objet utilitaire par excellence pour la grande majorité des humains, devenait non seulement un objet de luxe, mais également un terrain d’expression unique pour une nouvelle génération d’artisans et d’artistes.

Certains « patineurs artistiques» parisiens allaient d’ailleurs accéder à une belle notoriété grâce à leur audace en la matière, comme l’artiste Hom Nguyen dont le tatouage d’un ver issu des Fleurs du Mal de Baudelaire sur une paire de Berluti reste l’une des plus belles réalisations en la matière. D’autres spécialistes, comme Paulus Bolten à Paris, allaient populariser des « soirées patines » auxquelles de nombreux passionnés de souliers allaient de former à l’art du cirage et du « bichonnage » de leurs souliers .

Bolten pinceaux

Bolten Boutique

Au milieu des années 2000 hormis les maisons britanniques, tenantes d’une certaine orthodoxie de la discrétion et pour lesquelles imiter la patine du temps confinait au vulgaire, tous les fabricants de chaussures en Europe allaient s’engouffrer dans la voie de la patine sur commande et, plus largement, de la personnalisation des souliers.

En France, seul J.M. Weston résistera (et résiste encore) au phénomène, préférant mettre l’accent sur la qualité de ses cuirs et sur la beauté de leur vieillissement naturel.

A Paris, de jolies maisons de chaussures masculines allaient même largement fonder leur succès local (et pour certaines international), autour de patines audacieuses et d’offres de personnalisation en tous genres.

C’est la cas, par exemple, de l’Atelier Altan-Bottier, une jolie petite maison parisienne traditionnelle, célèbre pour ses souliers « prêts-à-patiner » et dont le magnifique modèle emblématique maison, un Richelieu à plastron, se prête particulièrement bien à l’exercice complexe de la patine. C’est le cas, également, des souliers dessinés par Marc Guyot, qui développe depuis des années un style revisitant l’âge d’or de l’élégance masculine et dont les souliers à patiner possèdent une personnalité unique.

Marc Guyot

Guyot Souliers 1

Citons également l’excellent travail, dans le domaine des patines, mais aussi des patronnages, de la jeune maison Caulaincourt qui, sous l’impulsion de son bouillonnant fondateur, Alexis Lafont, commence à se forger une belle réputation à Paris.

Pierre Corthay et Anthony Delos

L’un est compagnon du devoir et Maître d’Art (une distinction décernée par le Ministère de la Culture qui élève l’artisan et son savoir-faire au rang de « patrimoine national immatériel »), l’autre est Compagnon du Devoir, orthopédiste et meilleur ouvrier de France.

Ces deux maîtres bottiers sont les héros français de la petite révolution en cours dans le monde du soulier haut de gamme avec Tony Gaziano à Londres, Lazlo Vass à Budapest, Roberto Ugolini à Florence ou Riccardo Freccia Bestetti à Milan.

Tous les deux sont passés, comme la grande majorité des bottiers français, par l’atelier John Lobb de la rue Mogador, propriété du Groupe Hermès, et qui est, de l’avis de tous les observateurs, le plus bel atelier de souliers sur mesure au monde.

Pierre Corthay dirigera ensuite l’atelier Berluti avant de s’installer en 1990 comme bottier sur mesure. Bientôt rejoint par son frère cadet, Christophe, lui aussi Compagnon du Devoir, la Maison Corthay allait connaître une progression impressionnante avec l’introduction d’un prêt-à-porter jamais vu à l’époque proposant des formes et des patronnages audacieux et d’une grande pureté. Les frères Corthay allaient même installer une manufacture en banlieue parisienne avec l’ambition de produire en France des souliers masculins parmi les plus beaux au monde.

Bespoke-Guilliz - copie

Bespoke-Fantomas - copie

Anthony Delos, de dix ans le cadet de Corthay, a connu quant à lui une trajectoire plus progressive, mais s’est également imposé comme l’un des héros français de la petite renaissance dont fait actuellement l’objet le soulier masculin. Ayant complété son Tour de France par une formation d’orthopédiste, le jeune Delos allait installer son atelier près de Saumur dans le Maine et Loire, patrie des cavaliers de l’Ecole Nationale d’Equitation dite du « Cadre Noir ». Ce petit atelier, installé dans la province française, loin de l’agitation parisienne, allait se forger une réputation mondiale dans le petit cercle des calcéophiles.

Berluti Bespoke 15

Berluti Bespoke 14

Pierre Corthay, avec l’arrivée d’un nouvel associé en 2010, allait voir sa maison propulsée sur le devant de la scène internationale, tandis qu’Anthony Delos allait intégrer l’atelier sur-mesure de la Maison Berluti. Ces deux parcours « croisés » témoignent de la bonne santé du secteur du soulier masculin dans notre pays, où deux artisans ayant suivi un cursus de formation très traditionnel, ont  finalement pu accéder à une certaine reconnaissance mondiale pour la qualité de leur artisanat et l’élégance de leurs créations.

La France : l’un des grands pays du soulier masculin de luxe

La France est l’un des grands pays du soulier masculin de qualité même s’il ne bénéficie pas, à ce jour, de l’aura internationale de ses voisins britanniques qui ont su préserver et promouvoir l’image et le savoir-faire, au demeurant indéniable, de la région de Northampton, patrie des manufactures historiques comme Church’s, Trickers ou Crockett and Jones.

Depuis le milieu des années 2000, le marché s’est en outre également considérablement atomisé, avec la montée en puissance de nouveaux acteurs issus d’autres contrées que les traditionnelles Angleterre et Italie : le Portugal (Carlos Santos), la Roumanie (St Crispin’s ), la Hongrie (Lazlo Vass) et surtout l’Espagne (Carmina).

Dans un marché en plein essor et dans une compétition internationale accrue, le secteur du soulier masculin français fait cependant preuve d’une belle vitalité avec des maisons jouissant d’une réputation planétaire comme John Lobb et Berluti, des maisons plus jeunes mais en plein essor international comme Corthay et des maisons plus confidentielles comme la « pépite » Aubercy, une maison parisienne jouissant elle aussi d’une belle réputation parmi les connaisseurs éclairés.

Aubercy Bottine BW - copie

Aubercy model plateau - copieQuant à la superbe maison J.M. Weston, elle se situe, de par son rôle moteur dans l’industrie toute entière, dans une catégorie à elle toute seule. Il s’agit en effet du seul fabricant de chaussures au monde à posséder deux tanneries traditionnelles, situées près de Limoges, l’une pour les cuirs des semelles, l’autre pour le cuir, plus délicat, des tiges.

Cuir tannerie Weston

180 machine Weston 1

180 machine Weston 2

Factory Weston - copie

Paris, l’une des capitales mondiales du soulier sur mesure

En ce qui concerne le sur-mesure bottier, Paris jouit en revanche depuis longtemps d’une réputation mondiale qui doit beaucoup à la Maison John Lobb et donc au Groupe Hermès.

Ce joyau de la couronne britannique en matière de souliers de luxe, a en effet intégré le giron d’Hermès en 1976. Il est cependant intéressant de noter que John Lobb avait en réalité déjà un fort accent parisien depuis 1902, date à laquelle John Lobb installa son atelier rue du Faubourg Saint Honoré et dans lequel c’est bien une équipe de bottiers français qui allait opérer sous pavillon Britannique jusqu’à l’intégration, exemplaire à tous points de vue, de la marque (et donc de l’atelier parisien) dans le groupe Hermès au milieu des années 70.

Lobb boucle Hermès

Le salon Bespoke de John Lobb, aujourd’hui installé rue de Mogador est assurément l’un des plus beaux ateliers au monde et a formé tout ce que la France (et même le monde) compte de bottiers, de formiers ou de patronniers de grande qualité. Cet atelier unique est également l’Everest de la botte sur mesure, un art difficile, exigeant et spécifique que peu de maisons maîtrisent vraiment .

De son côté, la Maison Berluti, entrée quant à elle dans le giron du groupe L.V.M.H. en 1993, a également su préserver et développer un très bel atelier de botterie sur mesure qui constitue également l’un des joyaux de l’art bottier parisien et mondial. L’intégration en 2012 d’Anthony Delos (cf supra), Compagnon du Devoir et meilleur ouvrier de France est également de bonne augure pour la maison de la rue Marbeuf qui continue de fabriquer dans les règles de l’art des souliers à la personnalité unique.

Deux ateliers, très prisés des connaisseurs, viennent compléter cette offre parisienne de grande qualité : L’atelier Corthay et le bottier Dimitri Gomez.

Dimitri Gomez

Gomez bottines

Gomez Crocodile

Installé dans les locaux du magasin Crockett and Jones à Paris, Dimitri Gomez fabrique lui aussi de magnifiques souliers dans le règles de l’art et jouit également d’une belle réputation en dehors de nos frontières.

EDIT : depuis la parution du livre, deux bottiers français émérites viennent d’ouvrir leur propre atelier de bespoke. Il s’agit de Philippe Atienza (à Paris) et de Stephane Jimenez (à Bordeaux), qui fut, entre autres, l’un des “maîtres” d’Anthony Delos durant son Tour de France.

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– Lien vers le film La Beauté du Geste

– Article : Faut-il dire chaussure ou soulier ?

Parisian Gentleman Edition Française