Le grand débat du “fait-main” : entre mythes et réalités

Hugo JACOMET

Le grand débat du “fait-main” : entre mythes et réalités

Parisian Gentleman fêtera, en Janvier prochain, son huitième anniversaire et aura été, depuis toutes ces années, l’un des grands promoteurs de la culture du “fait-main” dans le domaine de l’élégance masculine en France et dans le monde entier.

Notre engagement aux côtés des tailleurs, des chemisiers, des bottiers et des maisons artisanales (historiques ou plus récentes) a toujours été total et a même connu son épiphanie lorsque, grâce à la présence de l’un de nos lecteurs dans l’hémicycle du Sénat la nuit du 5 mai 2015, l’appellation “Bottier” fut sauvée in extremis des eaux de la loi Macron (voir l’article à ce sujet ci dessous) :

De la loi Macron et des appellations ‘bottier’ et ‘fait-main’

Ainsi chez PG, peut-être plus que nulle part ailleurs, nous croyons qu’il existe vraiment, au delà des déclarations d’intention et des slogans, un futur pour l’artisanat et le “fait-main”, qui viennent apporter un contrepoids salvateur à la dématérialisation galopante des activités de la vie de l’homme du 21ème siècle.

On ne consomme en effet pas n’importe comment un objet fait-main ou fabriqué de façon vraiment artisanale : c’est de la durée, de la tradition, de la mémoire, de l’éternité que l’on achète et que l’on chérit. Dans la société digitale dans laquelle tout va si vite, l’artisanat apporte, et apportera nous l’espérons longtemps, cette juste dose de profondeur temporelle qui tente de conjurer la fragilité de la condition humaine et son aspect, par définition, éphémère. Comme le disait si justement Gilles Lipovetsky : “Il y a, paradoxalement, une dimension métaphysique au coeur des passions les plus matérialistes”.

Pourtant aujourd’hui, avec la surenchère de communication autour du “fait-main” et de l’artisanat en général, je me dois, je vous dois cet article afin de tenter de clarifier les choses et de ré-injecter un peu de bon sens dans ce qui est devenu un énorme fourre-tout à la fois en termes de sémantique, de marketing mais aussi en termes de production et même d’artisanat.

En effet, le sujet que je vais tenter d’aborder aujourd’hui est vaste et complexe et recoupe de nombreux domaines allant de l’usurpation sémantique à la qualité de la production elle-même. Ou pour le dire autrement, entre les maisons qui excellent dans le marketing de l’imprécision (jusqu’au ridicule), celles qui vont jusqu’à compter le nombre d’opérations à la main sur une veste ou une paire de souliers (en sur-évaluant évidemment les chiffres) et celles qui n’osent plus dire qu’elles utilisent des machines (indiscutablement bien meilleures que la main de l’homme pour certaines tâches) sous peine de tomber en disgrâce auprès de certaines communautés de gentlemen ayant décidé, souvent arbitrairement et par manque d’information, que le “fait-main” était un gage permanent de qualité, nous allons essayer d’y voir plus clair en faisant tomber quelques mythes et en rétablissant quelques grands principes.

1- L’appellation “Fait-Main” recoupe des réalités (très) différentes

Quand j’ai créé PG, en janvier 2009, je pensais, bien naïvement, que certaines appellations étaient des forteresses imprenables et que les façons de faire qu’elles décrivaient était parfaitement balisées et surveillées. J’ai cependant assez vite compris que je me trompais lourdement…

Sans entrer dans des détails trop fastidieux, et sans avoir besoin de trop nous éloigner de la France, j’ai par exemple assez vite découvert que l’appellation “fait-main” dans le monde du soulier en France (chez les bottiers donc) et celles de “fatto a mano” ou de “lavoro a mano” en Italie décrivaient des réalités extrêmement différentes. Là où les textes français restent (à tort ou à raison, c’est un autre débat) encore très précis, notamment sur l’appellation “bottier”, ils sont nettement plus “souples” de l’autre côté des Alpes.

Cela ne veut pas dire, pour autant, que les souliers italiens sont moins bien faits que les souliers français : quelques très belles maisons comme Enzo Bonafè à Bologne ou comme Paolo Scafora à Naples soutiennent en effet parfaitement la comparaison avec des fleurons de notre industrie comme J.M. Weston à Limoges. Mais cela veut dire que “fait-main” ne décrit tout simplement pas la même chose selon les pays et les artisanats.

2. Les nuances (importantes) du “fait-main”

Pour ajouter encore un peu plus à la confusion, notre secteur regorge de techniques et de façons de faire qui peuvent, légitimement, être qualifiées de “hand-made”, de “fatto a mano” ou de “fait-main”, alors qu’en réalité il s’agit la plupart du temps d’un “mix” entre la main de l’homme et une machine ou, pour le dire de façon plus poétique, d’un savant dialogue entre la main d’un artisan chevronné et une machine parfois complexe, capricieuse et ancienne.

Prenez l’exemple du monde du soulier haut de gamme : hormis le strict “bespoke” (à 5000 euros en moyenne la paire, pour des souliers intégralement fait-main depuis la forme en bois jusqu’aux finitions), la très grande majorité des souliers de luxe sont en réalité “bench-made” (chez Gaziano & Girling, chez Corthay, chez Edward Green, chez Enzo Bonafè, chez J.M. Weston, chez Paolo Scafora, chez Crockett and Jones).

Cette appellation un peu étrange, dont la meilleure traduction serait “fabriqué au tabouret”, décrit le procédé de fabrication artisanal d’un soulier de qualité. Celui-ci est en effet manipulé de nombreuses fois et passe d’une opération à une autre entre les mains expertes d’artisans utilisant pour certaines opérations seulement leurs-dites mains (comme dans le cas d’un cousu trépointe ou d’un cousu norvégien) ou pour d’autres des machines très particulières comme vous pouvez le voir dans la jolie vidéo ci-dessous, filmée chez Enzo Bonafè à Bologne et qui illustre parfaitement notre propos :

 

Même chose dans le monde de la chemiserie (très) haut de gamme. La grande majorité des opérations sont réalisées à la main, tandis que quelques autres sont réalisées à l’aide d’une machine (guidée par la main experte de la couturière) souvent, d’ailleurs, pour des raisons de précision et de solidité, comme c’est le cas chez Marol, toujours à Bologne.

 

La question à se poser est donc toujours la même : là où la main apporte une vraie valeur ajoutée en terme de style, de tombé et de précision, il faut utiliser la main. En revanche là où la machine fait (beaucoup) mieux que l’homme en termes de solidité et de précision, la question ne se pose pas : Il faut utiliser la machine, n’en déplaise à certains puristes radicalisés qui ne jurent que par le strict “fait-main” pour des raisons quasiment militantes.

Je me permet donc de poser la question à ces jusqu’au-boutistes de l’aiguille et du fil de bouche, qui sont d’ailleurs souvent les premiers à donner des leçons de patriotisme artisanal : vaut-il mieux faire travailler plusieurs centaines de mains en Inde ou vaut-il mieux préserver le travail de 30 couturières en France ou en Italie, même si ces dernières utilisent, légitimement la plupart du temps, une belle machine à coudre ?

Il convient donc de rappeler qu’il y a un monde d’écart entre la vraie production industrielle de masse et l’utilisation, parcimonieuse, justifiée et experte, d’une machine à coudre.

3 – La romance (la mythologie ?) du fait-main

Voici ce que Jeffery Diduch, le créateur de l’excellent blog Made by Hand : the Great Sartorial Debate, dit au sujet d’une question lui étant posée sur la fabrication de chemises à la main (dans une traduction réalisée à la main, mais avec l’aide d’un ordinateur portable Apple, par votre serviteur) :

“Il existe beaucoup de romance autour de l’art de fabriquer des vêtements à la main et j’ai le sentiment que certains sont allés beaucoup trop loin dans cette mythologie du “fait-main” sans se donner la peine de se poser les bonnes questions et de remettre en question certaines manières de faire parfois plus que centenaires.

Certains mythes ont en effet la vie dure. L’un des plus absurdes (et des plus communs) consiste à expliquer que les coutures faites à la main confèrent plus d’élasticité que celles faites à la machine. Ce à quoi je répond : si une machine est incapable de produire une couture avec une bonne élasticité, cela veut-il donc dire que tous les maillots de bains, que tous les sous-vêtements et que tous les tee-shirts d’athlètes sont uniquement cousus à la main ? Ou cela veut-il dire qu’une couture réalisée à la main “moulera” le corps d’une façon différente que la même couture faite à la machine ? Dire qu’une couture main est meilleure et plus solide qu’une couture machine sur une chemise est une façon de vous vendre un produit plus cher.

Il est vrai que certaines étapes dans la fabrication d’un costume sont, évidemment, toujours bien meilleures lorsqu’elles sont réalisées à la main, mais pas toujours pour les raisons auxquelles vous pensez sans doute. En effet, ces opérations sont toujours réalisées à la main non pas parce qu’il a été impossible de créer une machine pour mieux réaliser le travail, mais plus prosaïquement parce que le bénéfice (économique) de la  création d’une telle machine ne s’est jamais fait sentir. Que cela nous plaise ou non, aucune main de pourra jamais coudre avec la même précision et la même régularité qu’une bonne machine à coudre. Et pour être encore plus clair, une machine produira un résultat plus propre et, généralement, plus solide.

Mais prenons maintenant un peu de recul.

S’il est vrai qu’une machine produira, généralement et par définition, un résultat plus proche de la perfection que la main d’un couturier, il est aussi vrai que pour certains d’entre nous, la quête de la perfection technique n’est pas notre dessein et que nous préférerons toujours un original imparfait (mais de la main de l’artiste) à une parfaite photocopie.

gianni-celeghin

liverano

scafora

Quand nous nous débarrassons de l’argument stupide (et erroné) consistant à affirmer qu’un vêtement fait-main sera toujours meilleur qu’une vêtement fait à la machine, alors nous entrons dans le vrai débat : celui de notre compréhension et de notre appréciation réelle et éclairée de l’artisanat et des traditions qui se cachent derrière l’objet”.

4 – Le marketing (outrancier ?) de l’imprécision

C’est la grande spécialité de nos amis napolitains : vous expliquer que la couture parfois (très) irrégulière de votre veste ou de votre chemise témoigne du fait qu’il s’agit d’un authentique produit fabriqué à la main.

Malgré tout l’amour que j’ai pour ce que Naples apporte à notre domaine, et le talent indiscutable de certains grands tailleurs (Panico, Ciardi, Dalcuore et consorts) et de certains grands chemisiers (Matuozzo, Piccolo), je me dois de vous mettre en garde : non seulement c’est un leurre, mais cela frise parfois l’escroquerie lorsque certains “artisans” n’hésitent pas à ajouter par dessus la couture d’épaule d’une chemise, une grossière ligne de couture à dessein irrégulière pour attirer le chaland (étranger) en quête d’authenticité…

5 – La philosophie de PG

Il y aurait tant de choses à dire à ce propos qu’il me faudrait écrire un livre complet pour couvrir correctement le sujet et aborder, par exemple, la confusion savamment entretenue par certaines maisons peu scrupuleuses entre le sur-mesure et le fait-main qui sont, évidemment, deux sujets complètement séparés puisqu’un vêtement “sur-mesure” peut être fabriqué de façon complètement industrielle tandis qu’un vêtement en prêt-à-porter peut être, quant à lui, intégralement fabriqué à la main… Mais c’est un autre sujet à part entière que nous avons déjà eu l’occasion d’aborder dans ces colonnes.

Chez PG nous restons évidemment complètement convaincus de la supériorité absolue d’un costume entoilé et cousu-main par des grandes maisons de couture comme nous avons, encore, la chance d’en posséder à Paris (Cifonelli, Camps de Luca), à Milan (A.Caraceni, Gianni Celeghin), à Londres (Richard Anderson, Chittleborough & Morgan) ou à Naples (Panico, Ciardi, Dalcuore, Pirozzi) et de la supériorité du cousu main en maroquinerie, en sellerie et en souliers.

dalcuore

pirozzi

ciardi

bonafe

D’ailleurs, je pense que si la main de l’homme fait encore une grosse différence dans le costume en grande mesure, je pense, à titre personnel que l’oeil du tailleur est aussi, sinon plus important, que sa main. Si vous avez la chance, un jour, de vous faire faire un costume par Lorenzo Cifonelli, Marc de Luca, Luigi Dalcuore, Enzo Ciardi, Antonio Panico, Pino Peluso, Gianni Celeghin ou encore Joe Morgan ou Davide Taub, vous comprendrez ce dont je parle.

Nous somme aussi intimement persuadé que la main d’un artisan lunetier chez Bonnet fera toujours une énorme différence lorsqu’il travaillera sur les facettes de votre paire en corne de buffle ou que celle d’un bottier chez Scafora, Meccariello ou Bonafè donnera une âme différente à votre paire de souliers en cousu trépointe.

En attendant, et à moins que vous ayez fait du “fatto a mano” ou du “hand-made” votre croisade personnelle, votre mode de vie ou votre sacerdoce, gardez ce qui suit à l’esprit : si la main de l’homme fait souvent la différence dans notre domaine, une machine artisanale mise entre les bonnes mains pourra aussi vous permettre d’accéder à la meilleure qualité possible pour votre budget.

Et si la voie se trouvait, comme souvent, au milieu ?

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Voir aussi :

La mode passe, le style reste. Mais surtout chez les grands tailleurs

Toutes les photos © Lyle Roblin pour Parisian Gentleman.