Pourquoi (bien) s’habiller ?

Dr John SLAMSON

Pourquoi (bien) s’habiller ?

« Mettre un peu de vie dans son art, un peu d’art dans sa vie ». Henri Jeanson, réplique de Louis Jouvet dans Entrée des artistes de Marc Allégret (1938)

Une interrogation lancinante agite nos lecteurs, déconcertés par la récurrence des regards en coin et des haussements de sourcils : pourquoi donc faire l’effort de s’habiller avec élégance ? Sous la pression répétée de missives nous harcelant de répondre à cette question, nous avons décidé de nous lancer dans une vaste enquête, un chantier statistique de grande ampleur permettant de sonder en profondeur le monde sartorial pour en comprendre les ressorts.

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Selon le sondage réalisé auprès d’un échantillon représentatif de 23,5 personnes rue Marbeuf, et après dépouillement par nos statisticiens, il résulte que les bonnes raisons de bien s’habiller sont les suivantes :

– pour 1% des personnes interrogées : par nécessité professionnelle ont répondu trois mannequins. Sinon, face à notre question, deux juristes et trois banquiers vêtus de gris anthracite avec chemise terne et cravate floue ont disparu comme des passe-murailles en se fondant dans leur environnement de béton. Les autres sondés ont réclamé à la CNIL l’anonymat absolu de peur que leur patron ne se rende compte que l’un de ses employés s’habillait (beaucoup) mieux que lui.

– pour 2% des personnes interrogées : afin d’épater la galerie (encore des mannequins). Les autres concèdent n’avoir jamais été remarqués que par d’autres membres de la tribu sartoriale (la pochette trahit l’esthète !).

– pour 2% des personnes interrogées : par narcissisme. Enfin, par narcissisme déçu : ils avouent en fait avoir reçu davantage de remarques perplexes (« Mais ça sert à quoi, le mouchoir dans ta poche ? ») que de compliments.

– pour 1% des personnes interrogées : « pour draguer », ont répondu la bave aux lèvres un ensemble de dandies forcés d’avouer que cette stratégie possédait un taux de rentabilité inférieur à celui du Livret A.

– pour 0,1% des personnes interrogées : un unique sondé a répondu « pour faire marcher le commerce des retoucheurs de talent ». Il portait une barbe et une contrebasse, et était chargé de diverses housses contenant des costumes de grands noms français et italiens qu’il allait échanger contre d’autres costumes afin d’en modifier la boutonnière du revers où le style de la tête de manche. Il s’est évanoui dans la rue Marbeuf à l’aide d’une roue magique.

Les 93,9 % restant ont discouru des heures sur les moindres détails de leurs vêtements. Il en ressort une conception joyeuse, épanouie et décomplexée du vêtement masculin. Loin d’un choix statutaire ou utilitaire, c’est le pur plaisir de l’acte qui l’emporte : assembler une tenue revient à tenter une sorte de composition esthétique quotidienne.

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Car au-delà des bénéfices sociaux, variables selon les milieux professionnels (l’élégance est carrément proscrite dans un certain nombre de contextes où la décontraction fait partie intégrante de l’image institutionnelle), l’élégance est avant tout un plaisir personnel.

Sans conservatisme — on ne cesse de se distinguer des styles plus anciens et personne n’ambitionne le retour à une étiquette victorienne — l’élégance masculine contemporaine s’inspire des nombreuses références sartoriales qui jalonnent l’histoire. Mais, plus encore, elle s’inspire des vêtements les plus flatteurs pour la silhouette et l’apparence. Teintée d’une nuance de nostalgie pour l’époque où la common decency commandait à chacun une certaine allure, où les gens aisés ne se déguisaient pas en miséreux aux jeans troués, où la fameuse « tenue correcte exigée » s’appliquait à la société dans son ensemble, cette envie d’élégance répond finalement à une ambition toute simple consistant à faire de son mieux pour avoir l’apparence la plus soignée possible.

Nous sommes donc très loin du discours du dandy.

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Quelque part entre innocence et esthétique, la recherche d’élégance débouche aussi sur une éthique. Loin du snobisme, l’élégance n’est pas l’affichage d’une supériorité mais une tentative de se rendre agréable et ce, d’abord à soi-même, ce qui n’est pas rien.

Et pourtant, il peut paraître saugrenu de faire l’effort de bien s’habiller.

Le classicisme, la mesure, la discrétion ne veulent plus forcément dire grand-chose. Qu’est-ce que ces termes peuvent encore signifier quand mettre une pochette ou un costume croisé vous singularise davantage que de se teindre les cheveux en vert, de se scarifier, de se balader le string à l’air ou de se planter des bouts de métal dans les narines ?

Après avoir sacrifié toute norme (considérée comme forcément coercitive), notre époque a finalement imposé l’absence de normes comme norme suprême. Du passé, faisons table rase !

On n’y a pas gagné en liberté (la surveillance exercée par la moralité publique est toujours aussi forte), mais on y célèbre la frivolité et l’inconséquence dans une rébellion de pure forme. On s’interrogera sur la réalité des comportements anticonformistes en constatant que les piercings et les satanistes sont devenus plus nombreux dans la rue que les pochettes et les cravates…

Le vêtement illustre bien cette anomie sociétale : la grisaille le dispute à une excentricité mercantile et grégaire. Le caractère spectaculaire des singularités prend part à ce dispositif par une outrance gratuite, mécanique et confortable.

Alors, gentlemen, pourquoi s’habiller ? Peut-être, précisément, pour ne pas se laisser aller à cette confusion et, selon le mot de Jeanson, « mettre un peu d’art dans sa vie »…

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Toutes les images sont issues de la collection Automne / Hiver de Cesare Attolini 2016/2017.

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