Petit éloge de la cravate

Dr John SLAMSON

Petit éloge de la cravate

« A well-tied tie is the first serious step in life »

Oscar Wilde, A Woman of No Importance (1893).

La cravate moderne a beau être une invention relativement récente, on peut se demander parfois si elle n’est pas déjà en voie d’extinction.

Autrefois symbole naturel d’une tenue urbaine superflue et formelle, elle est aujourd’hui souvent présentée comme un frein à la désinvolture naturelle, un rappel des normes, voire une chaine arrimant le travailleur aux exigences esclavagistes de la société par son cou endolori. Bref la cravate apparait pour beaucoup comme un injuste carcan infligé à l’orgueil de l’homme libre.

Pourtant, l’homme a toujours porté autour de son cou quelque pièce de tissu.

Depuis la focale romaine jusqu’au bandana du far-west, en passant par les godrons de la fraise du XVIe siècle, la souple steinkerque du XVIIIe, le stock altier, la lyrique lavallière, l’ascot du dandy, l’homme a toujours eu le cou bien protégé… et surtout orné d’épingles et de rubans, de froufrous et de maniérismes délicats (ah, le temps où l’on passait les pans de sa steinkerque dans la sixième boutonnière de la veste…).

Après tous ces avatars et les complexes enrubannements qu’exigeaient les larges cravates de batiste ou de mousseline de Brummell, la cravate moderne signifia une simplification et une démocratisation.

Nommée « régate » au XIXe siècle, elle permit un nouage plus rapide. Cette tendance se confirma avec la mise au point par le cravatier new-yorkais Jesse Langsdorf de la coupe du tissu en biais en trois parties, ancêtre immédiat de la cravate que nous connaissons aujourd’hui. À la simplicité du nœud s’ajoutera, plus tard, le développement des matières, des couleurs et des motifs.

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Mais pourquoi s’ingénier de nos jours, à l’heure du vêtement utilitaire décomplexé, à porter une cravate ?

Nous cacherons-nous derrière le prétexte calorifère en prétendant que la cravate ajoute une épaisseur de tissu salvatrice pour lutter contre les frimas hivernaux ?

Affirmerons-nous avec force logarithmes définissant d’impeccables proportions corporelles que la cravate apporte une verticalité allongeant la silhouette d’au moins 7,8 centimètres (données corrigées selon la forme du menton, des oreilles et de l’écartement sourcilier) ?

Déciderons-nous machiavéliquement que la cravate sera notre schibboleth permettant d’affirmer notre éminence statutaire et de gravir les échelons de la gloire socio-professionnelle façon Rastignac ?

Non. Au fond, nous ne portons pas la cravate pour ces raisons-là.

Selon les contextes, la cravate est une obligation relevant de l’uniforme et signalant une fonction professionnelle. Dans ce cas de figure, la cravate est noire et inerte : il est rare que la cravate imposée aux vigiles ou aux employés des pompes funèbres témoigne d’un souci d’élégance.

Ailleurs, elle est un vestige de codes vestimentaires formalistes signalant le sérieux institutionnel. Dans ce cas, elle se doit d’être discrète, à l’instar des costumes sombres des banquiers, juristes et hauts fonctionnaires dont la mise signifie avec une nitescence manifeste qu’ils ne sont pas là du tout pour rigoler.

Regardons les hommes politiques français, qui font tant de mal à l’élégance : On a parfois l’impression que lors de la proclamation des résultats électoraux, un huissier leur remet les clés de leur bureau assorties d’un costume anthracite trop long, d’une chemise blanche et d’une cravate bleu ciel unie spécialement conçue pour être nouée de manière inesthétique. C’est à croire que l’attirail chemise blanche /cravate unie est devenu une norme politique inamovible.

Cette simplicité se veut-elle annonciatrice d’une probité absolue et d’un désintérêt pour la frivolité à même de convaincre la nation ? Pourtant, on peut se demander s’il est tout à fait raisonnable à notre époque que les politiques publiques pratiquent ainsi une pareille discrimination envers les rayures et les pois, les tartans et les chevrons, les paisley et autres macclesfield. Mais c’est sans doute une question sensible susceptible de cliver l’identité nationale.

Pour le gentleman épris d’élégance, la véritable raison du port de la cravate n’est en rien le fruit d’un calcul.

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C’est avant tout par gourmandise que l’on savoure la main d’une soie Charvet, la construction et les motifs d’une cravate Howard’s, d’une Marinella, d’une Calabrese, d’une Drake’s… Et parce que la cravate, en apparence si simple, recèle aussi bien des secrets que nous adorons mettre au jour : son fil de réserve et son  travetto, l’absence de triplure ou de doublure ou encore ses savants pliages…

C’est aussi parce que la cravate, par sa proéminence et sa centralité, se remarque et offre la possibilité de s’exprimer sur le plan personnel.

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En dépit de son inutilité pratique, la cravate est en fait au cœur de la silhouette de celui qui la porte : soulignant le col de la chemise, elle prolonge le visage en offrant une couleur supplémentaire à un ensemble, un contraste ou un complément. Elle ajoute une pièce de tissu dont la couleur, les motifs et la texture contribuent à la richesse de la tenue.

Par son drapé, son nouage et sa « goutte » (dimple) qui en affirme la texture, elle s’impose au regard et construit une part de la prestance.

À cet égard, on peut donc dire que la cravate est une pure tentative d’enrichissement d’une tenue, un supplément d’harmonie et une touche de raffinement.

Ce que la cravate apporte ? Peut-être simplement la conscience d’un effort esthétique.

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Photos (corps du texte) :

  • Calabrese 1924
  • Drake’s
  • RickyCarlo Instagram
  • Howard’s
  • Tie your Tie