L’affaire des costumes de Francois Fillon : Le prix de la morale et des belles choses

Dr John SLAMSON

L’affaire des costumes de Francois Fillon : Le prix de la morale et des belles choses
Parisian Gentleman, n’ayant pas vocation de commentateur politique, ne se prononce pas sur la moralité de tel ou tel homme politique, sur la légitimité de ses achats ou la cohérence entre ses costumes et son discours. Les révélations concernant “les costumes de M. Fillon” sont simplement l’occasion de constater que ce qui choque fréquemment la presse concerne avant tout la dimension symbolique du costume comme emblème de richesse. Il y a là une certaine hypocrisie quand on constate que la presse politique, majoritairement déficitaire et consommatrice effrénée d’argent public sous formes de subventions, est par ailleurs si gourmande de dénonciations du luxe. Quant à la déontologie de M. Fillon chacun s’en fera une idée pour soi-même.
Dr John Slamson

La presse fielleuse — celle qui tout en appartenant à des grands groupes privés engrange sans sourciller des millions d’euros de subventions pour ne pas avoir de lecteurs — trouve que les costumes des hommes politiques coûtent cher. Et les accuse de dépenser inconsidérément leur argent. Hier à gauche Aquilino Morelle, aujourd’hui à droite François Fillon. Pour les idéologues du dérapage permanent, un costume, c’est déjà un peu un scandale.

Il fut une époque relativement récente où les vêtements sur mesure étaient la norme, où chaque bourgade possédait des tailleurs en nombre et où même les gens modestes possédaient des vêtements de grande qualité. Les travailleurs du textile, du cuir, de la couture, de la chapellerie ont longtemps représenté une masse de savoir-faire qui a contribué au développement de régions entières. Cette culture ouvrière s’est réduite à peau de chagrin et sa transmission ne perdure aujourd’hui que dans le monde du luxe, seul à pouvoir garantir un débouché et ce, bien sûr, à un niveau de prix élevé.

Comprenons que l’artisanat de qualité comporte des coûts incompressibles. Un costume en grande mesure représente environ 70 à 80 heures de travail, sans parler de tissus de qualité coûteux et de l’amortissement de savoir-faire devenus rarissimes et dont l’exploitation ne se fait pas sans un grand risque économique. On pourrait rêver d’un homme politique qui aurait le courage de relancer tout ce secteur, par la formation, par le développement d’une filière permettant de produire des matières premières de qualité dans un cadre écologique, par l’éducation et la redécouverte d’un patrimoine artisanal qui est l’émanation de notre histoire.

Or, aujourd’hui, la norme est d’acheter des vêtements peu chers (mais avec des marges incroyables pour les industriels qui les distribuent), fabriqués pour rien dans des pays sans garanties sociales minimales. Cela n’offusque personne de contribuer à la puissance économique de pays sans réalité démocratique, sans salaires décents et où le travail des enfants est monnaie courante. Ni que la faible durée de vie de ces vêtements jetables contribue à la pollution mondiale.

Pourtant, les bonnes âmes anticapitalistes, loin de fustiger ce système de consommation ultra-capitaliste, polluant, laid, socialement destructeur et alimentant les pires inégalités… s’en prennent à la clientèle de la filière artisanale, dernier fleuron traditionnel des économies européennes !

Et s’il s’agissait d’un devoir civique que les gens riches dépensent leur argent ? Sans même parler de trickle-down economy, il faut bien que l’artisanat de luxe français puisse vendre ses produits…

Quelle immoralité y aurait-il à avoir les moyens de s’offrir un beau costume ? Pourquoi ne fait-on pas grief aux stars de la télévision, du football ou de la chanson de dépenser des millions dans des extravagances d’une laideur au mauvais goût assumé ? Pourquoi un rappeur qui s’achète une Porsche ne suscite pas le moindre persiflage ? Y aurait-il des catégories de personnes dont les dépenses seraient soumises à un contrôle somptuaire ?

Nul n’a jamais fait ce genre de reproche à François Mitterrand (qui s’habillait en grande mesure chez Cifonelli) et l’on pourrait penser qu’un homme d’état se doit de représenter son pays de manière élégante plutôt que de se livrer à un simulacre de « normalité ». Les médias savent du reste reprocher sans souci de cohérence aux uns d’être trop mal fagotés, aux autres d’être trop élégants pour être honnêtes…

À une période où des enjeux économiques et sociétaux considérables pèsent sur la France et sur l’élection présidentielle, aller mettre le nez dans les corbeilles pour retrouver les tickets de caisse d’un seul candidat fait régresser le débat avec une mauvaise foi évidente. La moralité publique n’est là qu’un prétexte vertueux.

Cette fausse exigence d’ascèse — venant de médias dont les grands patrons viennent de recevoir, selon la ministre de la culture, le « soutien renforcé et élargi du Fonds Stratégique pour le Développement de la Presse » — exploite un sentiment démagogique de bas étage. Le manichéisme opposant des méchants riches bien habillés à un peuple en guenilles se fonde sur un imaginaire d’un populisme ridicule évoquant l’abolition des privilèges et les aristocrates à la lanterne…

Les journalistes bourgeois tirent sur le Bourgeois pour se hisser sur le marchepied narcissique des donneurs de leçons. L’hypocrisie de ce monde médiatique privilégié, auto-adoubé du pouvoir de dire le Bien, ne produit qu’un simulacre de moralité — de la « moraline » — articulé à ses intérêts et à sa cible du moment.

Avant qu’on n’interdise l’élégance par égalitarisme fouriériste, revendiquons plutôt de diffuser l’amour des belles choses, de la culture et du savoir. Le luxe pour tous !

Voir aussi :

De la valeur des choses