Conversation avec le bottier Stephane Jimenez

Sonya Glyn NICHOLSON

Conversation avec le bottier Stephane Jimenez

Dans le petit monde des bottiers sur-mesure, c’est un euphémisme de dire que le nom de Stephane Jimenez est respecté.

De nombreux bottiers, parmi les plus grands, témoignent d’ailleurs volontiers de leur admiration pour le discret – et rare – Jimenez. Pierre Corthay, l’un des ses frères Compagnon, confiait récemment à Hugo combien il adorait le travail de Jimenez. Anthony Delos, qui fut son apprenti chez les Compagnons, ne tarit pas non plus d’éloges sur le savoir-faire du bottier bordelais, tout comme Seiji Miyagawa à Florence (chez Mario Bemer) ou encore Norman Vilalta à Barcelone.

Il faut dire que le curriculum vitae de Jimenez est dense avec, comme points d’orgue, une longue expérience de bottier chez John Lobb Paris (avec, notamment, la création de l’atelier de réparation maison) ainsi que la direction de l’atelier de Stefano Bemer à Florence jusqu’en 2000.

Paradoxalement, le nom Stephane Jimenez reste, à ce jour, très confidentiel auprès du grand public, et même des passionnés d’élégance classique.

L’année dernière, après dix  années passées à la tête de la plus belle cordonnerie de Bordeaux, Stephane s’est finalement décidé à lancer son propre atelier bespoke avec son épouse Tomoé Furuta, toujours dans la région de Bordeaux.

J’ai donc le plaisir de retranscrire aujourd’hui de larges extraits d’une (très) longue conversation que j’ai eu avec le discret et pudique Stephane Jimenez à propos de sa vision de l’art bottier traditionnel, du marché actuel et, surtout, de ses fantastiques souliers.

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Stephane Jimenez bi-colore

PG : Votre parcours professionnel est particulièrement fourni, puisque vous avez travaillé chez John Lobb Paris avant de prendre la direction de l’atelier de Stefano Bemer à Florence pendant de nombreuses années. Que retenez-vous de ces deux expériences majeures dans votre vie de bottier ?

Stephane Jimenez : John Lobb Paris est une magnifique maison traditionnelle. Passer par cet atelier hors-pair a été pour moi, et pour quelques autres de mes frères Compagnons, une expérience unique qui nous a permis de gagner très rapidement en expérience, en savoir-faire et surtout en professionnalisme.

Tous ceux qui sont passés, au début de leur carrière, par cette institution de l’art bottier lui doivent encore beaucoup. Je pense à Eric Devos, à Anthony Delos, à Philippe Atienza ou à Pierre Corthay.

Pour ma part, j’ai finalement décidé de quitter l’entreprise à la fin des années 90, car elle était en train de devenir une sorte de “prison dorée” pour moi avec un potentiel de progrès limité. Je stagnais. En outre, bien que cet atelier regroupait un nombre incroyable de talents individuels ainsi qu’énormément de savoir-faire technique, la cohésion d’équipe était loin, à mon humble avis, d’être optimale. Et l’absence chronique d’un vrai état d’esprit d’équipe et de partage des savoirs ne correspondait plus à mes convictions profondes sur comment un atelier de ce niveau devait fonctionner. Je suis donc parti.

Chez Stefano Bemer, quand il était encore en vie, j’ai trouvé ma place. Tout était à faire. J’avais un staff à former, des projets à développer et surtout il régnait dans cet endroit, à l’époque, un formidable esprit de créativité. Pas de règles. Pas de limites. Pas de carcans ni d’étroitesse d’esprit. Et surtout, un esprit de famille exceptionnel au sein duquel la créativité pouvait s’exprimer en toute liberté. Cette période fut un tournant de ma vie personnelle et professionnelle. C’est grâce à cette expérience en Italie que j’ai pu moi-même me débarrasser de mes propres carcans. Et c’est cette atmosphère si particulière que j’ai pu vivre aux côtés de Stefano, de sa famille et de ses employés, que j’aimerais recréer dans mon propre atelier.

Stephane Jimenez Bottier

PG : Votre expérience de bottier mais aussi de cordonnier est très importante. Pouvez-vous nous en dire plus sur les dix années durant lesquelles vous vous êtes consacré à la réparation de souliers de luxe ? Avez-vous appris beaucoup en démontant (et remontant) des milliers de paires de souliers ?

SJ: Je vais peut-être vous surprendre, mais je peux vous affirmer que beaucoup de professionnels de la chaussure, même dans les plus grandes enseignes, n’ont en fait jamais démonté une paire issue de leur propre maison!

Avec mon épouse, nous avons possédé notre propre cordonnerie pendant dix ans à Bordeaux. Notre atelier était un vrai atelier de cordonnerie traditionnelle et ne se concentrait évidemment que sur les souliers.

Pendant des années, nous avons donc passé notre temps à démonter et à disséquer les plus grandes marques du marché comme Edward Green, Gaziano & Girling, Crockett & Jones, Corthay, Berluti, J.M. Weston, Santoni ou John Lobb (que je ne connaissais que trop bien).

Je dois préciser que si nous avons eu la chance de démonter, d’examiner en détails et de réparer toutes ces magnifiques chaussures, c’est que nous avions, à Bordeaux, une très belle clientèle, très éduquée et très passionnée.

Certaines de ces maisons fabriquent objectivement de très belles chaussures, mais ce que je trouve vraiment regrettable c’est que la plupart d’entre elles n’offrent aucun service d’entretien ou de réparation de leurs propres produits. C’est dommage, car si elles se donnaient la peine de démonter leurs propres souliers, certaines marques en apprendraient sans doute énormément sur comment ils vieillissent, et surtout sur leurs points forts et sur leurs faiblesses.

Ma grande expérience dans la réparation de souliers haut de gamme me fait dire aujourd’hui sans hésitation que fabriquer une chaussure sans être conscient de la manière dont elle va vieillir est véritable un non-sens et, à certains égards, un manque de professionnalisme et de respect vis-à-vis des clients. Je pense en effet que toutes les découvertes que certaines grandes maisons pourraient faire avec l’entretien et la réparation de leurs propres chaussures devraient faire partie intégrante de la conception du produit lui-même.

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En ayant fait le choix de ne pas réparer leurs propres souliers, certaines maisons se privent d’informations capitales qui pourraient les aider à fabriquer de bien meilleurs produits. A titre d’exemple, nous avons observé que certains cambrions en métal avaient tendance à rouiller avec le temps. Ce type d’information est impossible à découvrir sans déconstruire une chaussure ayant déjà un certain âge. Même chose pour les endroits où la chaussure (ou le modèle) a besoin d’être renforcée. La fabrication de chaussure n’est pas une science exacte, car la longévité d’un produit dépend grandement aussi de la façon dont il est traité par son propriétaire, mais je suis persuadé que certains problèmes récurrents sur certaines chaussures pourraient être assez facilement résolus en amont, lors de la fabrication.

Il me semble que seul J.M. Weston possède, à ce jour, son propre atelier de réparation. Cet atelier est plutôt bien organisé et de bonne qualité, mais il est également célèbre pour ses délais très longs. Chez les autres grandes maisons, d’après ce que j’en sais, aucun véritable système de réparation n’est proposé. Vous savez pourquoi ? Eh bien parce que cela prend souvent plus de temps de déconstruire et de reconstruire un soulier, que d’en produire un nouveau. Mais encore une fois, je pense que ces entreprises font un mauvais calcul : il ne s’agit pas, dans une optique réelle de qualité maximale, de savoir si réparer est plus long que fabriquer. Il s’agit d’une part d’apprendre en permanence sur son produit pour l’améliorer et d’autre part de qualité de service.

Soyons clair : fabriquer un nouveau produit est plus simple que réparer une chaussure âgée. Pour les grandes marques, réparer un produit est complexe et pénible en termes d’organisation. Lobb a fait ce boulot pendant quelques années, avant d’arrêter et de me demander, à la fin des années 90, de créer et d’organiser un atelier de réparation complètement mécanisé. C’est ce que j’ai fait pour eux, avant de les quitter pour aller rejoindre Bemer en 2000.

Bien sûr, cela constitue un objectif prioritaire pour moi : je souhaite organiser mon entreprise pour être capable en permanence d’entretenir toutes les chaussures portant mon nom. Cela vous permet de créer une relation incroyable avec vos clients en combinant la fabrication, la vente et l’entretien.

Ce que je trouve vraiment dingue, c’est que la plupart des grandes marques ne font même pas l’effort de former certains cordonniers à l’entretien de leurs produits. Franchement ça ne serait pas si compliqué de former quelques cordonniers à l’entretien de ces marques en échange d’un label du type “cordonnerie officielle pour X ou Y”.

D’ailleurs si j’ai la chance de voir mon business se développer et que mon équipe ne peux plus gérer l’afflux, c’est le modèle que je mettrai en place : accréditer des cordonniers spécialement sélectionnés pour réparer mes souliers. C’est, à mon avis, un effort qui vaut la peine d’être fait afin de construire une relation de confiance à long terme avec ses clients. C’est un peu comme quand vous achetez une belle voiture et que vous savez qu’elle sera bien entretenue par la garage ou le concessionaire qui vous l’a vendue.

C’est donc mon objectif prioritaire : offrir un niveau de service inégalé dans le monde. Nous avons déjà commencé, par exemple, à offrir à nos clients de remplacer gratuitement leurs fers “Jimenez” (qui ont une forme particulière). Ce simple geste nous donne également l’occasion de faire d’autres petites choses sur le soulier, comme rafraîchir le talon ou nourrir le cuir. Un service client sans compromis sur chaque paire portant mon nom est devenu pour moi, une véritable obsession.

Lorsque j’avais ma cordonnerie à Bordeaux, l’un de mes clients possédait une paire d’Edward Green qu’il adorait porter. J’ai ressemelé ce soulier cinq fois ! A chaque fois, j’ai recousu la semelle à la main, en apportant un soin particulier à chaque trou pré-existant. Cette chaussure a eu une vie extrêmement longue car j’ai respecté à la lettre le travail de Green. Si vous ratez un trou avec une machine pendant le ressemelage, le cuir peut se déchirer et cela peut devenir désastreux pour la solidité du soulier. C’est la raison pour laquelle, pour toute chaussure haut de gamme, seule la couture à la main est acceptable.

Aujourd’hui, les meilleures maisons de prêt-à-porter en matière de qualité de construction sont, selon mon expérience personnelle, Edward Green en Angleterre, même s’ils utilisent le “gemming” (voir la question suivante) et Weston en France. J.M. Weston a toujours été très régulier en termes de qualité car c’est une maison qui réfléchit à comment réparer ses souliers avant de les fabriquer.

Stephane Jimenez Souliers noirs bespoke

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PG : La controverse concernant le fameux “gemming” continue d’agiter certains cercles de passionnés. Pouvez-vous clarifier le sujet et nous donner votre opinion ?

SJ: Pour les connaisseurs très pointus, c’est en effet un sujet très polémique. Mais j’ai un avis très marqué sur le sujet.

Premièrement, je n’ai rien contre le “gemming”, mais il est important, selon moi, de revenir à la définition originelle de la construction Goodyear machine ou cousu trépointe main pour bien comprendre de quoi il s’agit. Je ne parle pas en l’occurence de la définition du montage Goodyear que tout le monde pourra trouver sur Wikipédia, mais de celle issue d’un vieux dictionnaire de cordonnerie  : il s’agit d’une méthode d’assemblage selon laquelle une trépointe est cousue directement sur la semelle dite “première de montage” grâce à un “mur de gravure” (une sorte de lèvre dépassant légèrement de la première de montage).

Le problème que pose la technique du gemming, c’est que la première de montage n’est en réalité pas attachée à la trépointe. En effet cette technique, que je traduirais en français par “mur synthétique”, consiste à coller sur toute la surface de la première de montage un morceau de toile (le gemming donc) qui va légèrement dépasser du périmètre de la semelle. Et c’est précisément sur cette petite partie de toile qui déborde de la semelle que va être cousue la trépointe.

J’aime utiliser le terme de mur synthétique (ou faux mur) car le mot gemming peut prêter à confusion : il est censé décrire le mur synthétique lui-même, mais depuis quelque temps il a évolué pour décrire également le procédé consistant à coller la toile sur la première de montage.

Donc, quand un mur collé est utilisé comme point d’attache entre la trépointe et la première de montage, ce n’est plus, pour moi, la définition du Goodyear ou du cousu trépointe. Certains disent que cette technique ne nuit en aucun cas à la solidité des souliers et qu’elle est bien plus facile à réaliser. Pourtant la trépointe n’est pas cousue sur la première de montage, mais bien sur un mur collé sur cette dernière !

De nombreuses grandes maisons, que j’apprécie beaucoup par ailleurs, notamment en Angleterre, en Espagne ou au Portugal, utilisent le gemming, alors que très peu voire pas d’ateliers l’utilisent en Italie. D’ailleurs jusqu’à très récemment, de nombreux bottiers ou chausseurs transalpins ne savaient même pas de quoi il s’agissait!

Donc pourquoi un bottier ou un chausseur de tradition ne reste t-il pas fidèle aux méthodes du Goodyear ou du cousu trépointe ? La réponse est simple : avec cette technique, le gain de temps peut aller jusqu’à quatre heures sur une paire de souliers car il est beaucoup plus facile de coudre sur une toile que sur du cuir. La préparation d’un cousu trépointe prend également beaucoup de temps, car le mur doit être minutieusement sculpté afin d’être harmonieux sur tout le périmètre du soulier. Donc le gain de temps et la facilité de travail sont les deux explications de l’utilisation du gemming.

J’ai pu me rendre compte moi-même des problèmes posés par cette technique lorsque je réparais des souliers. Par exemple, sur des souliers moyenne gamme vendus comme des Goodyear de tradition, il arrive parfois que le mur collé soit légèrement décalé ou que la transpiration ou la moisissure fasse “glisser” la première de montage. Plus tard, quand un client apporte ses chaussures chez le cordonnier pour les faire réparer, si le mur collé (le gemming donc) est en mauvais état, ressemeler peut s’avérer tellement compliqué que j’ai vu des (mauvais) cordonniers décoller la toile et carrément recoudre, sans le dire au client, la chaussure en Blake! C’est ce genre d’histoires, pas si rares que cela, qui font que je ne suis vraiment pas un grand fan du gemming.

Je suis prêt à engager la conversation avec tout le monde sur ce sujet. Certains diront que je joue avec les mots sur la définition du Goodyear et que ce dont je parle est uniquement du cousu trépointe. Mais je ne suis pas d’accord car je fais partie des puristes qui militent pour le respect de la noblesse du Goodyear, et ces petites entorses à la technique originelle me gênent.

Stephane Jimenez Bottier Brogue

PG: Vous dites aussi souvent qu’un bon Blake sera toujours meilleur qu’un mauvais Goodyear. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi et comment ?

SJ: C’est un autre débat polémique et il est d’ailleurs lié à la question du gemming.

Si un mur synthétique est mal positionné sur un soulier Goodyear, durant la couture de la trépointe, la ligne de couture peut se retrouver elle aussi mal positionnée. Plus tard cette ligne de couture pourra se voir coupée, endommagée voire détruite. Tous les bons cordonniers vous le confirmeront : quand cela arrive (et cela arrive fréquemment sur les Goodyear bas de gamme), la chaussure est compromise quand elle n’est pas morte.

J’adore les beaux souliers Goodyear, mais un cousu Blake bien réalisé peut aussi être d’excellente qualité. En fait si vous savez comment changer la première d’un soulier monté en Blake, il peut avoir une deuxième vie. Cela peut s’avérer un peu compliqué et technique, mais un bon cordonnier saura le faire.

L’avantage du montage Blake c’est précisément qu’il utilise pas de “mur”, ni de trépointe, et que la couture se fait directement du dehors vers le dedans (d’ailleurs quand elle est faite à la main par un bottier, ou un cordonnier en réparation, on appelle cela une couture “dehors-dedans”). En une seule couture, la chaussure est assemblée. La ligne de couture est visible à l’intérieur d’une chaussure Blake. D’ailleurs je conseille de ne surtout pas recouvrir la semelle par une semelle en neoprene car si vous voulez conserver les propriétés du cuir (en termes d’absorption de la transpiration par exemple) il est préférable de marcher directement sur la semelle.

Comme vous le savez sans doute, un bon Blake offre de multiples avantages en termes de flexibilité, de confort et de légèreté. Et contrairement à une fausse croyance assez largement répandue chez les profanes ou ceux qui pensent savoir sans vraiment connaître le sujet, il est parfaitement possible d’entretenir et de ressemeler une chaussure montée en Blake. J’ai personnellement ressemelé un grand nombre de Blake de qualité (Aubercy, Santoni). Si la tige est bien entretenue et en bonne condition, une chaussure Blake bien ressemelée par un bon cordonnier est repartie pour dix ans.

A l’inverse, quand un mur collé sur une chaussure montée en Goodyear est détruit, il est très difficile de la réparer sans utiliser la forme qui a été utilisée pour la fabriquer.

Donc oui, un bon Blake, contrairement à ce que certains forums expliquent, peut être d’excellente qualité et facile à entretenir. Il vous suffit juste de trouver un bon cordonnier, ce qui, je l’admets, n’est pas si facile…

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Stephane Jimenez trunk show

PG:  Est-il possible, pour un oeil non averti, de distinguer immédiatement un soulier bespoke d’un soulier prêt-à-porter ?

SJ: Sur certains souliers très haut de gamme en prêt-à-porter, il peut être en effet difficile, pour un oeil non averti, de faire la différence. Pour ma part, évidemment, je vois immédiatement s’il s’agit de bespoke ou de prêt-à-chausser, mais il est vrai que certains produits de grande qualité peuvent se rapprocher d’assez près d’un produit bespoke en termes de qualité de construction. Pour faire la différence, il convient cependant d’examiner certaines choses assez simples comme le niveau des finitions, les lisses collées internes et/ou externes (la partie centrale du soulier souvent beaucoup plus pincée et sans débordants sur du vrai bespoke) ou encore l’arrière du talon qui semble littéralement “collé” (au sens figuré) à la tige sans aucun débordant. C’est ce que nous appelons le “talon anglais” (ou talon bottier).

D’ailleurs, pour qu’un prêt-à-porter atteigne un haut niveau de finitions, il demande déjà une certaine somme de travail à la main. Aujourd’hui aucune machine, même parmi les plus sophistiquées, n’est capable de reproduire ce que la main experte d’un artisan est capable de faire en termes de précision et de beauté. Même le plus expérimenté des techniciens ne pourra jamais produire un “talon anglais” parfait avec une machine car il s’agit d’une étape très méticuleuse. En effet, si la machine s’approche trop près du cuir de la tige, cela devient très risqué. Seule la main du bottier peut obtenir ce niveau de finesse.

Stephane Jimenez semelle et lisse ronde

En ce qui concerne la forme des talons eux-mêmes, peu de gens savent que quasiment chaque maison de qualité possède un style qui lui est propre. Par exemple le talon de John Lobb Paris (qu’ils aiment appeler le “talon parisien”) a une forme carrée. D’autres maisons, comme Corthay ou Gaziano & Girling, préfèrent une forme légèrement plus rectangulaire en termes de proportions. En fait, je suis capable de vous dire presque à coup sûr si un bottier a été formé chez Lobb ou non juste en jetant un oeil à la proportion de ses talons.

Quoi qu’il en soit, et pour répondre à votre question, je pense qu’un client qui se lance dans le bespoke est généralement un client qui s’est déjà beaucoup éduqué lui-même sur le sujet et qui connait les différences fondamentales entre un vrai soulier bespoke et tout autre type de soulier. Aujourd’hui, je pense d’ailleurs que commander une paire de chaussures en bespoke réalisée par un bottier est presque devenu un geste militant.

L’art bottier sur mesure constitue d’ailleurs aujourd’hui, selon moi, l’un des sommets du luxe et du raffinement. C’est une véritable quête de perfection en termes de proportions, de coutures, de construction et de patronnage. Le bespoke bottier ne connait en effet presque aucune limite, mais un client doit vraiment s’éduquer beaucoup lui-même sur le sujet s’il veut être en mesure de comprendre vraiment ce qu’il achète et d’apprécier son investissement à sa juste valeur. Le pouvoir d’achat ne suffit donc pas. Pour le vrai amateur de bespoke il ne s’agit pas de posséder un objet qui coûte cher, mais de porter un objet unique qui a été créé pour une seule personne dans le monde.

Stephane Jimenez : Patine Stephane Villette 3

PG: Quels sont les bottiers que vous admirez le plus ? Et en quoi vos souliers bespoke sont-ils différents des souliers que ces maîtres bottiers fabriquent ?

SJ: Il est très difficile pour moi de répondre à cette question, car la grande majorité de mes amis sont bottiers qu’ils soient Français, Italiens, Japonais ou Espagnols. Tous m’inspirent pour des raisons différentes : chez certains j’admire les patronnages , chez d’autres j’adore leur maîtrise parfaite des proportions, chez d’autres encore je suis émerveillé par leur créativité. Mais par dessus tout, c’est la passion et le dévouement avec lesquels ils exercent leur art qui me touche le plus.

J’ai été particulièrement amoureux du travail de Gatto à Rome, de Cleverley à Londres, de Lobb à Paris (où j’ai été formé) et de Corthay à Paris. Tous pour des raisons différentes. Mais lorsque j’étais encore un aspirant bottier, mes deux sources d’inspiration majeures étaient des modèles anciens de Gatto et de Cleverley.

Ce que Stefano Bemer m’a apporté en revanche, c’est quelque chose de complètement différent. Ce que je luis dois, relève beaucoup plus de l’état d’esprit et de la liberté de création que de la technique elle-même. Stefano m’a aidé à m’ouvrir au monde, à dépasser mes propres carcans techniques et à comprendre que les règles, une fois maîtrisées, étaient faites pour être brisées. Et je peux vous garantir que cela n’était pas facile pour moi en tant que Compagnon du Devoir car dans cette corporation unique nous sommes justement entrainés à suivre strictement les règles traditionnelles. Cela m’a donc pris pas mal de temps, plusieurs années même, pour comprendre ce que Stefano Bemer voulait me transmettre. Lorsque je travaillais à ses côtés, en tant que patron de son atelier, il venait parfois me demander de réaliser des choses complètement folles. Je me rappelle lui avoir si souvent demandé : “mais comment vais-je faire pour fabriquer ce que tu me demandes ?”. Sa réponse était toujours la même : “C’est ton problème Stephane, pas le mien”.

Les vieilles paires de Cleverley m’ont toujours inspiré pour leurs lignes, leur style, leurs proportions et leur formes, même si ces dernières sont aujourd’hui un peu trop British pour moi. Les vieilles paires de Gatto (Rome), en revanche, étaient moins conservatrices, plus audacieuses, plus créatives avec une incroyable liberté, pour l’époque, dans la couleur des cuirs et mêmes des coutures.

A l’époque où je travaillais avec Stefano, l’un de nos bons clients est décédé. Sa veuve est venue peu après à l’atelier pour nous donner toutes les paires bespoke de son défunt mari. Parmi celles-ci, il y avait quinze paires de Gatto ! Je peux vous avouer aujourd’hui que j’ai passé plusieurs centaines d’heures à étudier ces merveilles dans les moindres détails, surtout en termes de ligne et de proportions. Bien sûr, il s’agissait de purs souliers italiens. Ils étaient un peu fous et parfois même un peu too much. Mais tous possédaient quelque chose de spécial dont je me suis inspiré.

J’aime aussi les bottiers japonais bien sûr. Comme vous le savez, ma femme est japonaise et est également bottière. Nous travaillons ensemble. D’ailleurs dans le futur, j’aimerais m’entourer de plus d’artisans japonais car tous possèdent un état d’esprit impeccable et j’adore travailler avec eux.

Mon bottier favori aujourd’hui au Japon est Tye Shomaker. Ces gens sont incroyablement doués et passionnés.

Mon travail d’aujourd’hui représente probablement une fusion entre les vieux bottiers que j’ai chéri (Gatto, Cleverley), les bottiers plus contemporains avec lesquels j’ai grandi (Lobb, Corthay) et les nouveaux que j’admire, comme Tye au Japon.

Quant à la deuxième partie de votre question, sur ce qui fait la différence entre mes souliers et les autres, il m’est très difficile d’y répondre car dans le petit monde des bottiers mesure, nous avons tous énormément de respect les uns pour les autres et sommes, par tradition, plutôt discrets quant à notre propre travail. Mais pour essayer de le dire avec des mots simples, j’essaie chaque jour de repousser les limites de ma discipline en termes de précision, de perfection des proportions et, bien entendu, de qualité de construction.

Stephane Jimenez Chukka : Patine Stephane Villette

Stephane Jimenez Crocodile : Patine Stephane Villette

PG: Si quelqu’un souhaite investir pour la première fois dans une paire de souliers en bespoke, quelles sont les premières choses dont il doit être conscient ?

SJ: La première chose dont cette personne doit être consciente, c’est la différence entre un vrai soulier en bespoke, un soulier sur-mesure “MTM” (sur forme standard modifiée) et un soulier en commande spéciale “MTO” (sur forme et patronnage standards). C’est la différence entre une paire de souliers à 800 euros et un autre à 6000 euros. Aujourd’hui beaucoup de gens prétendent fabriquer des souliers en bespoke. Mais à 800 euros, c’est évidemment impossible. Même à 3000 euros, il ne s’agit pas de vrai bespoke, mais de souliers faits-main sur des formes modifiées.

Quand vous entrez dans le monde du vrai bespoke, vous pénétrez dans un monde complètement différent en termes de qualité des cuirs, de sculpture de votre forme et, globalement, de précision extrême du travail. Cela demande des moyens, mais aussi, je le répète, de l’éducation pour vraiment comprendre ce que vous achetez et l’expérience unique qui fait partie de cette démarche.

PG: En quoi votre modèle “Borgo” est-il unique ? Quelqu’un d’autre offre t-il un tel soulier sur le marché ?

SJ: Je pense qu’à part Anthony (Delos) qui a réalisé ce type de soulier pour son concours de “Meilleur Ouvrier de France” (et qui l’a répliqué plus tard pour un client chez Berluti), personne d’autre ne propose ce type de produit sur le marché aujourd’hui : le Borgo est un soulier “hybride” avec un cousu norvégien sur l’avant et une couture classique sur l’arrière.

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Le nom Borgo vient de “Borgo San Frediano 143” qui était l’adresse de l’ancien atelier de Stefano Bemer à Florence. En fait j’ai commencé à réfléchir à ce modèle quand je travaillais encore dans l’atelier de Bemer il y a des années de cela. Nous avions même réalisé un prototype avec un cousu norvégien à l’avant, des lisses rondes internes et externes et un talon anglais. Mais nous n’avons jamais eu le temps de finaliser ce projet qui était extrêmement technique et difficile à (bien) réaliser.

Lorsque j’ai ouvert mon atelier, j’ai repris l’idée initiale en la faisant évoluer pour la rendre un peu plus urbaine. Quand je dis “urbaine” cela veut dire, par exemple, que j’ai utilisé des fils de lin un peu plus fins pour la partie cousu norvégien afin de gommer légèrement l’esprit plutôt campagne et outdoor de ce type de construction. Donc le Borgo que vous voyez aujourd’hui n’a en réalité plus grand chose à voir avec le prototype que j’avais réalisé chez Bemer, mais l’idée initiale du modèle est bien née à cette époque.

Ce soulier est remplit de petits détails que même le client le plus averti ne verra sans doute pas au premier coup d’oeil. Par exemple nous avons décidé, avec Tomoé, de jouer avec les perforations sur ce modèle : les perforations évoluent progressivement d’une forme ronde au milieu du soulier, vers une forme étoilée à l’avant et à l’arrière. C’est l’essence du bespoke : des détails extrêmes, presque invisibles au début, mais qui font une énorme différence en termes de sophistication et de raffinement à la fin.

PG: Pouvez vous nous parler de votre travail de réception chez les Compagnons (votre chef d’oeuvre) ? Est-ce que cette botte de moto peut-être commandée aujourd’hui ?

SJ: Je pense que cette pièce (qui représente un travail comme on en fait un seul dans sa vie d’artisan) est un reflet de moi-même, comme un miroir. Je pense qu’il traduit plutôt bien mon état d’esprit très têtu, mon obstination et ma passion pour mon métier.

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Stephane Jimenez Bottes sélecteur vitesses

Je ne sais pas si vous le savez, mais lorsque vous êtes officiellement accepté dans la grande famille des Compagnons du Devoir en France, la tradition veut que vos frères vous donnent un nom combinant votre région d’origine et un trait particulier de votre personnalité. Mon nom de Compagnon est “Bordelais, la persévérance”. Quand j’y pense, ce travail de réception était un projet complètement fou qui demandait non seulement un énorme investissement en termes de temps, mais aussi en termes de dévouement à la tâche.

Quand j’ai démarré ce projet, j’ai en outre décidé que j’allais tout fait tout seul (ce qui n’est pas obligatoire) : pas de formier, pas de piqueur, pas de bottier pour m’aider. Juste moi pour toutes les étapes, incluant toutes les coutures extérieures de la tige à la main. Et bien sûr, aucune opération mécanique : tout à la main.

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Cette pièce m’a demandé 450 heures de travail et m’a fait passer par toutes sortes d’émotions, du découragement le plus complet à la joie la plus extatique. Une vraie expérience humaine.

Bien sûr, nous avons reçu quelques demandes pour ce modèle particulier, mais la somme que représentent 450 heures de travail à la main fait qu’elle n’est accessible, potentiellement, qu’à une ultra-niche de personnes qui sont à la fois très riches et extrêmement éduquées en matière de souliers. Cela étant dit, il n’est pas impossible qu’un jour je sois en mesure de proposer ce modèle en mixant quelques opérations à la machine et du fait-main.

PG: Parlez-nous un peu de votre épouse Tomoé et de son parcours dans le métier. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

SJ: Ma femme s’appelle Tomoé Furuta et est originaire de Sapporo au Japon.

Quand je travaillais comme responsable de l’atelier de Stefano Bemer à Florence, j’avais décidé d’offrir à ma cousine et à son futur mari deux paires de souliers mesure pour leur mariage.

A cette époque Tomé travaillait chez Roberto Ugolini comme bottier (pas comme piqueuse). Mais elle faisait des “extras” après ses heures de travail et faisait du piquage. Certains de mes bottiers japonais chez Bemer m’ont parlé d’elle et de la qualité exceptionnelle de son travail de piqueuse. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ces termes techniques, le travail de piquage consiste à partir d’un patronnage en carton, à découper le cuir (selon le patronnage), à travailler sur la finesse des différents morceaux de cuir afin de les raffiner avant de finalement coudre tous les morceaux ensemble. Le métier de piqueur consiste donc à transformer des bouts de cartons plats en un objet en cuir en trois dimensions. C’est, à mon avis, la partie la plus importante dans la fabrication d’un soulier avec la fabrication de la forme. Car ces deux choses, la tige et la forme, sont les parties visibles de la chaussure.

Pour ce cadeau de mariage (deux paires), j’avais de grosses exigences et le piqueur qui travaillait chez Stefano Bemer à l’époque ne possédait pas le niveau de précision que je recherchais pour ce projet personnel très spécifique. J’ai donc rencontré Tomoé et nous avons immédiatement eu un déclic, d’abord professionnellement, puis personnellement. Nous nous sommes mariés un peu plus tard. Tomoé est comme moi, sauf que je pense qu’elle est encore plus exigeante que moi, ce que je ne pensais pas être possible !

Travailler avec ma femme est une grande chance. Elle est extrêmement impliquée dans tous les modèles que nous créons et nous discutons en permanence des formes et des détails. Nous partageons cette amour immodéré de notre métier.

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PG: Pouvez-vous nous parler du sujet favori de bon nombre d’amateurs de beaux souliers : la qualité du cuir. Egalement, pouvez-vous nous expliquer comment un client pourra avoir confiance dans la qualité de vos cuirs ?

SJ: Jusqu’à présent, nous ne travaillons qu’avec des toutes petites quantités de cuir et je pense pourvoir dire que nous sommes parmi les artisans les plus intransigeants en la matière.

Par exemple, si je considère que nous devons déclassifier (retirer) une couleur de nos échantillons, je le ferai sans aucune hésitation.

Cela arrive parfois avec certaines tanneries qui ont tendance à baisser en qualité. Par exemple, les cuirs nous arrivent de plus en plus “couverts” (avec des traitements chimiques), tant et si bien qu’il devient presque impossible de leur appliquer une patine. Je sais que Corthay a eu ce problème récemment avec une couleur qui avait beaucoup de succès chez eux. Le cuir était tellement couvert qu’il devenait presque impossible de simplement glacer le soulier. Ils n’ont cependant pas eu d’autre choix que de continuer à commander ce cuir, car il se vendait très bien. De notre côté, nous avons décidé de rester strict sur ce type de problème. Si la qualité du cuir souffre à cause de traitements chimiques trop lourds, alors nous préférons le déclassifier et chercher une alternative ailleurs. C’est notre état d’esprit. Pas de compromis.

Le problème principal, cependant, c’est que beaucoup de bottiers et de chausseurs deviennent petit à petit négligents dans leur recherche de la peausserie parfaite. Bon nombre d’entre eux travaillent en effet avec leurs tanneries par habitude, presque par routine et vont même jusqu’à commander leur cuir par téléphone sans même le toucher!

Nous nous déplaçons pour chaque peausserie afin de la choisir de manière minutieuse, avec une évaluation esthétique et technique. La pièce de cuir doit être évidemment impeccable visuellement et au toucher : pas trop souple, pas trop sèche avec une bonne élasticité, mais pas trop. Nous avons la chance d’avoir accès à des peausseries exceptionnelles grâce à mon expérience et mes nombreux contacts dans le métier, et ce, malgré nos petits volumes à ce jour.

Le problème crucial aujourd’hui pour de nombreux confrères, c’est que de nombreuses tanneries ont été rachetées par les grands groupes de luxe. Le résultat est que certaines de ces tanneries demandent désormais des quantités minimum (inaccessibles pour des artisans comme nous) pour pouvoir commander leurs cuirs. Certaines demandent jusqu’à 100 mètres par couleur, ce qui est complètement dingue !

Je pense que ces pratiques injustes devraient changer car je connais de nombreux confrères talentueux qui rencontrent des problèmes énormes pour se procurer des belles peausseries à cause de cette stratégie malhonnête de certains groupes de luxe qui veulent garder les plus belles matières pour elles-mêmes. C’est une honte. Pour ma part, je me sens privilégié d’avoir les bons contacts dans l’industrie afin de pouvoir encore me procurer des peausseries exceptionnelles.

Stephane Jimenez 7

PG: Comme vous l’avez expliqué auparavant, de nombreuses personnes ont aujourd’hui tendance à mettre le mot “bespoke” à toutes les sauces et à tenter de vendre du bespoke qui n’en est pas. Pouvez-vous redéfinir le mot lui-même et ce qui fait qu’un soulier est du vrai bespoke et qu’un autre non ?

SJ: C’est facile. Le bespoke est un soulier unique exécuté pour un client unique et dont la fabrication requiert plusieurs essayages. Tout est unique et ne sera pas ré-utilisé pour un autre client : la forme, le patronnage, les proportions, la peausserie. Un soulier bespoke vous accompagnera durant toute votre vie, si bien sûr vous suivez quelques principes simples d’entretien. La chose la plus belle concernant une paire de souliers bespoke c’est que si, les années passant, vous oubliez vous-mêmes que vous portez une paire d’exception, ce sont les autres qui vous rappelleront à quel point vos souliers sont spéciaux car la patine du temps les rendra encore plus beaux.

Quand nous livrons une paire de souliers issue de notre atelier, nous livrons une partie de nous-mêmes. C’est d’ailleurs parfois un véritable crève-coeur de laisser partir une paire sur laquelle nous avons passé autant d’heures de travail et investi autant de sueur et d’amour. C’est comme si nous confiions nos enfants à une famille d’adoption qui, nous l’espérons, ressentira une vraie émotion pour eux.

Ma vision, pour le futur de mon atelier est d’aller en permanence au bout de nos convictions et de ne recruter que des bottiers qui partagent notre passion et notre amour pour le métier.

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Contact: stephanejimenezbottier@yahoo.com

Stephane Jimenez Instagram

See the English translation of the article : An Intense Conversation with Master Bootmaker Stephane Jimenez

Voir aussi :

Ma Nouvelle Vie chez Berluti : Entretien avec Anthony Delos