Lettres d’amour à la France

Hugo JACOMET

Lettres d’amour à la France

En cette journée cruciale d’élection présidentielle, et après une campagne qui tenait plus de la bataille de poissons chez Ordralfabétix que du véritable débat d’idées, nous choisissons, une fois n’est pas coutume, de nous écarter (assez légèrement vous le constaterez) de notre sujet de prédilection et de publier quelques textes courts issus du numéro 3418 de l’Express (janvier 2017).

Ces textes, compilés et traduits par Alexis Lacroix, Marianne Payot et Delphine Peras, ont tous été écrits par des écrivains étrangers qui expliquent, chacun à leur façon, pourquoi ils aiment la France. Ces déclarations d’amour à notre pays, à défaut de remettre un peu d’ordre dans le chaos intellectuel et idéologique dont nous avons été les témoins depuis des mois, ont au moins le mérite de nous rappeler que nous vivons dans un grand et beau pays dont le rayonnement, n’en déplaise à certains, n’est ni contesté ni en danger.

Comme le rappelle si justement l’écrivain algérien Boualem Sansal, « les grands amoureux de la France sont très souvent des étrangers. Chacun en ce monde ayant déjà un chez-soi à aimer, je me dis que ce ne peut-être que des circonstances extraordinaires qui ont fait tomber ces étonnants voyageurs dans la potion magique hexagonale ».

Voici donc quelques morceaux choisi du dossier : « Ce qui leur fait aimer la France » (© l’Express du 4 Janvier 2017). Histoire de nous remettre un peu de baume au coeur en ce jour si important pour notre pays.

Le charme incomparable du quotidien par William Boyd

Il y a de multiples raisons évidentes d’aimer la France – ses merveilleux paysages, son art, sa langue, sa culture, sa cuisine. Il en est une moins évidente, plus subtile, mais fondamentale (ce qui explique notamment, « l’obsession » britannique) que j’intitulerai « la vie quotidienne ». J’ai toujours été frappé – moi qui viens en France depuis près de trente ans – par le fait que les Français, plus que n’importe quel autre peuple dans le monde, portent un soin extrême à un art de vivre de tous les instants. Les aspects les plus banals et les plus ordinaires de la vie quotidienne sont réglés au mieux et de la façon la plus épanouissante et la plus satisfaisante possible : du café que vous buvez (et de la soucoupe sur laquelle il repose) à la cigarette que vous fumez (et au briquet utilisé pour l’allumer); des vêtements que vous portez au carnet de notes dans lequel vous écrivez; du pain que vous cuisez au beurre que vous y étalez; de la façon dont vous coupez les cheveux au parfum que vous employez – et ainsi de suite et ainsi de suite et ainsi de suite. Aucune autre nation, aucun autre peuple sur la Terre – il me semble – n’a fait une étude aussi approfondie, scrupuleuse et universelle du bien-vivre – des plus petits et minutieux aspects aux éléments les plus importants et les plus significatifs de notre courte durée de vie sur cette petite planète. Nous – les non-Français – envions cette capacité, essayons de nous en inspirer et de copier cette attention aux détails du mieux que nous le pouvons ».

Une place unique dans le commerce des idées par Theodore Zeldin

Chaque fois que je visite la France, j’en reviens avec la joie renouvelée d’être en vie.

À quoi tient mon immunité face à votre morosité actuelle ? Tout d’abord au fait que la France occupe une place à part dans le commerce des idées. Vous publiez davantage de traductions de livres – de plus de 50 langues – qu’aucun autre pays. Un tiers des romans que vous lisez sont des traductions. Ainsi, chaque personne cultivée, dans n’importe quel continent, se doit de connaître le français afin d’entrer de plain-pied dans le monde plurilingue : l’anglais n’est pas suffisant. J’acclame les 51% de Français qui se considèrent autant citoyens du monde que patriotes. Vos savants déchiffrent l’histoire et les complexités d’autres civilisations avec une subtilité tout à fait originale, et jouent un rôle pionnier en matière de sciences naturelles et humaines. Votre respect obstiné de l’intelligence m’enchante, malgré les absurdités auxquelles celui-ci a souvent mené. Pas étonnant que des centaines de millions d’êtres humains de par le monde soient inspirés non seulement par votre passé mais aussi par ce que vous êtes aujourd’hui, votre façon de cultiver un art de vivre mêlant l’ancien et le nouveau. »

Gare aux débats fantasmagoriques par Javier Cercas

Ce que je préfère de la France, c’est – à quoi bon mentir – sa langue et sa littérature. J’ai appris le français en lisant Baudelaire et Verlaine à 17 ans, avec un éblouissement dont je ne me suis toujours pas remis. Depuis, je n’ai cessé de fréquenter la littérature française (je la côtoyais avant, mais je n’étais pas conscient que Jules Verne ou Victor Hugo, par exemple, étaient français). Il y a des auteurs qui ont beaucoup compté pour moi comme Gide, puis qui n’ont plus compté. Il y a des auteurs que je lis ou relis au moindre prétexte, comme Montaigne, les moralistes des XVIIe et XVIIIe siècles, Valéry (sa prose, qui me plaît plus que sa poésie) ou Cioran. Flaubert est, à mon avis, avec Kafka, le romancier le plus déterminant après Cervantès. J’adore les romans courts de Voltaire et Jacques le fataliste de Diderot; Marcel Schwob et Georges Perec aussi. Cette rengaine selon laquelle la littérature française actuelle est en décadence me fatigue car elle est fausse. Non seulement Truffaut, Godard, Rohmer ou Chabrol ont marqué mon éducation sentimentale, mais, en plus, ils m’ont appris à voir le cinéma autrement. Paris me rend fou, comme tout le monde, et il n’y a toujours pas de pays plus accueillant avec la culture que la France.  »

Ça fait du bien non ?