Comment le Japon
sauva le style
américain

Hugo JACOMET

Comment le Japon sauva le style américain

Si vous vous intéressez au style masculin, vous savez sans doute que les Japonais font partie des hommes les plus éduqués en matière vestimentaire au monde.

Avec une industrie du soulier bespoke en pleine explosion, de nombreux bottiers extrêmement talentueux, une multitude de tailleurs bespoke ouvrant de nouveaux ateliers, un grand nombre de très bonnes boutiques de #menswear et plusieurs excellents magazines traitant du style masculin classique, le Japon est sans l’ombre d’un doute l’un des principaux moteurs de la renaissance sartoriale de notre époque.

Mais pourquoi ? Comment expliquer le rôle si proéminent du Japon dans la mouvance sartoriale internationale ?

Il y a un peu plus d’un an, nous avons reçu un courrier du bureau des relations presse de la maison d’édition Américaine “Basic Books” (qui a publié, entre autres, le Real Style de notre camarade G. Bruce Boyer) contenant le livre “AMETORA : How Japan Saved American Style”, par l’auteur W. David Marx. Il y a environ un mois, nous avons enfin eu le temps de nous plonger dans la lecture du livre.

Il s’est avéré être un ouvrage extrêmement intéressant et très bien documenté apportant des éléments de réponse étonnants et passionnants sur le rôle du Japon dans la culture sartoriale “classique” moderne.

Aujourd’hui, plutôt que de paraphraser le contenu du livre, nous vous proposons la traduction d’un extrait de l’introduction qui, nous l’espérons, et pour peu que vous soyez anglophones, vous donnera envie de vous plonger dans la lecture de cette excellente contribution au débat sartorial global.

Ametora book cover

AMETORA

OU COMMENT LE JAPON SAUVA LE STYLE AMERICAIN

PAR W. DAVID MARK

Durant l’été de 1964, le Japon se préparait à accueillir des milliers de visiteurs étrangers pour les Jeux Olympiques. Les organisateurs avaient bon espoir de faire découvrir au monde une ville du futur, ressuscitée des cendres de la Seconde Guerre Mondiale, avec ses nouvelles autoroutes tentaculaires, ses complexes sportifs à l’architecture moderniste et ses élégants restaurants occidentaux. Tandis que les tramways d’une autre époque disparaissaient des rues, un élégant monorail transportait les touristes de l’aéroport d’Haneda vers le coeur de la ville.

Une attention toute particulière fut apportée par les autorités municipales à Ginza, le joyau de la ville, avec ses centres commerciaux de luxe et ses cafés huppés autour desquels les visiteurs allaient naturellement graviter. Les leaders communautaires de Ginza y éliminèrent toute suggestion de pauvreté post-bellum – au point de remplacer les poubelles en bois du quartier par des modèles en plastique moderne.

Cet effort de nettoyage se poursuivit à bon train jusqu’au mois d’Août, quand subitement le central téléphonique du commissariat de Tsukiji fut submergé d’appels. Les commerçants de la principale promenade de Ginza, Miyuki-Dori, demandaient d’urgence l’aide de la police : “Il y a des centaines d’adolescents Japonais qui flânent dans le quartier habillés de manière étrange !

La police dépêcha une équipe de reconnaissance sur les lieux, où ils découvrirent de nombreux jeunes gens affublés de chemises en tissu froissé avec de curieux boutons pour maintenir le col en place, des vestes de costumes dotées d’un troisième bouton superflu placé haut sur le torse et coupées dans des tissus madras et dans des tartans criards, des chinos rétrécis et des chaussures en cuir présentant d’intrigantes perforations sur l’avant. Les cheveux de ces adolescents étaient séparés par une raie suivant un ratio précis de sept à trois – un look nécessitant l’usage d’un sèche-cheveux électrique. La police découvrit que ce style si particulier s’appelait aibii, une japonisation du mot anglais “Ivy”.

Ametora 2

Ametora 3

Durant tout l’été, les tabloids locaux rivalisèrent d’éditoriaux rageurs fustigeant ces jeunes adolescents qui traînaient à Ginza en les surnommant la Tribu de Miyuki (Miyuki-zoku). Plutôt que d’étudier à la maison, ils préféraient traîner toute la journée devant les boutiques, à fricoter avec le sexe opposé et à dépenser l’argent familial durement gagné dans les boutiques de vêtements masculins de Ginza.

Les pauvres parents n’avaient d’ailleurs aucune idée de la curieuse tribu à laquelle leur enfant appartenait : ils sortait en effet de la maison vêtu de l’uniforme de son école, avant de foncer se changer discrètement dans les toilettes d’un café sans éveiller les soupçons. La presse commença à surnommer Mi-yuki-dori, la rue censée honorer le départ de l’Empereur de son palais, Oyafuko-dori, ou “la rue des enfants indignes”.

Les médias condamnèrent sévèrement et unanimement la tribu de Miyuki et pas uniquement parce que ces jeunes étaient considérés comme des graines de délinquants. Leur plus grand péché était d’enfoncer un poignard dans le coeur du rêve Olympique de la nation. Les Jeux Olympiques d’été de 1964 étaient, pour le Japon, un moyen de revenir avec fierté dans la communauté internationale après leur défaite durant la Seconde Guerre Mondiale. Tout le pays souhaitait offrir aux visiteurs venus de l’étranger des places aux premières loges pour constater la reconstruction miraculeuse du Japon – et pas le spectacle désolant d’une bande d’adolescents désobéissant à leurs parents et traînant dans les rues.

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Les autorités craignaient que les entrepreneurs Américains et les diplomates Européens, en route pour un bon thé à l’Hotel Impérial, ne croisent en chemin une cohorte désordonnée d’adolescents déviants vêtus de curieuses chemises « button-down ».

D’autre part, les commerçants locaux avaient d’autres doléances : chaque week-end, 2000 adolescents se ruaient sur les boutiques à faire du lèche-vitrine et nuisaient au commerce local. Le gouvernement autoritaire du Japon d’avant-guerre aurait pu invoquer un prétexte frivole pour arrêter ces adolescents rebelles – mais la police, dans le Japon nouvellement démocratique d’après-guerre, ne pouvait rien faire. Il n’y avait tout simplement aucune raison légale pour arrêter les membres de la tribu. Après tout, leur seul crime était de se promener et discuter, ni plus ni moins. Toutefois la police et les commerçants craignaient que sans intervention, Ginza ne devienne un “foyer du mal”.

C’est alors que la nuit du Samedi 12 septembre 1964, soit moins d’un mois avant la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques, dix inspecteurs de police en civil lancèrent une opération coordonnée dans les rues de Ginza. Ils arrêtèrent quiconque portait une chemise button-down et avait une coupe de cheveux à la JFK. 200 jeunes gens furent ainsi appréhendés cette nuit, et 85 furent acheminés en bus vers le centre de détention de Tsukiji pour y être interrogés, sermonnés, avant de recevoir en catimini une visite de leurs parents désemparés.

Le lendemain, les inspecteurs dévoilèrent dans la presse toutes les infâmes combines de la Tribu de Miyuki – comme leur tendance à cacher des cigarettes dans des livres en langue anglaise. Tous les membres de la tribu n’étaient pas des délinquants, selon les inspecteurs. Toutefois, la police jugea son opération nécessaire afin “d’empêcher la jeunesse de sombrer dans la délinquance”. Ces arrestations eurent également pour effet de confirmer l’une des grandes craintes des autorités policières : l’intérêt disproportionné de ces jeunes pour la mode avait une corrélation directe avec une véritable crise de la masculinité dans le pays. Les détectives étaient d’ailleurs révulsés par le langage “efféminé” des membres de la Tribu de Miyuki.

Déterminée à faire disparaître cette sous-culture déviante, la police envahit Ginza le samedi suivant afin d’arrêter les derniers membres de la tribu ayant échappé au coup de filet de la semaine précédente. Une tactique brutale mais efficace : la Tribu de Miyuki disparut des rues de Ginza pour le restant de l’année, et les Jeux Olympiques de Tokyo 1964 se déroulèrent sans accrocs. Pas un seul touriste ne retourna dans son pays la tête pleine d’histoires sordides concernant ces jeunes délinquants en pantalons de coton rétréci.

Les adultes remportèrent peut-être la bataille contre la Tribu de Miyuki, mais la jeunesse Japonaise finit par gagner la guerre.

A partir des années 60, l’adolescence rebelle du monde entier bafoua l’autorité parentale pour se forger une culture qui lui était propre, se libérant ainsi des chaînes de leur identité d’élèves modèles.

Au Japon, la première étape fut la plus cruciale : quand les jeunes remplacèrent leurs uniformes scolaires par leurs propres tenues. Cet intérêt pour la mode démarra chez les jeunes des familles les plus aisées, mais connut un succès énorme avec la croissance économique miraculeuse du Japon et l’explosion des médias de masse.

Depuis la conquête de Ginza par les tribus de l’Ivy il y a plus de cinquante ans, le Japon s’embarqua alors sur une trajectoire pour obtenir un statut unique : celui de la nation la plus obsédée par le style vestimentaire au monde.

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Copyright © 2015 by W. David Marx

Published by Basic Books, a Member of the Perseus Books Group

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