La folie Instagram, ses excès et ses dérives

Hugo JACOMET

La folie Instagram, ses excès et ses dérives

Depuis deux ans Instagram semble bel et bien être devenu l’une des plateformes sociales de référence pour de nombreux secteurs, et en particulier pour le nôtre.

Chaque semaine, une multitude de comptes Instagram voit ainsi le jour et des “bloggers sans blogs” (comprenez : des personnes qui n’ont jamais écrit une ligne sur l’élégance masculine classique) s’autoproclament #publicfigures, #influencers ou “égéries de marques de luxe” en affichant des nombres de “followers” complètement irréels. Certains petits malins, afin de séduire les annonceurs eux-mêmes de plus en plus hypnotisés par le phénomène, n’hésitent en effet pas à passer de 3 000 followers à 50 000 en quelques jours voire en quelques heures…

Evidemment, il ne faut pas être sorti de Saint-Cyr pour comprendre que sur Instagram, peut-être plus que nulle part ailleurs, tout s’achète et tout se vend, avec une facilité déconcertante : aujourd’hui pour moins de 100 euros, n’importe quel aspirant “influenceur” peut ainsi se retrouver à la tête de 100 000 followers quelle que soit la qualité de ses photos ou de ses contenus. Et le plus étonnant dans cette grande escroquerie, c’est que les annonceurs, surtout ceux nouvellement venus à l’internet, ont tendance à se jeter sur ces égéries en toc dont le public supposé est, évidemment, lui aussi en toc.

Après presque 9 ans d’existence et de présence sur les réseaux sociaux – où notre communauté affiche 150 000 abonnés sur Facebook, 20 000 abonnés sur Tumblr, 25 000 followers sur Instagram, 4 900 abonnés sur Twitter et 2 530 abonnés sur Linkedin – nous sommes bien placés chez PG pour témoigner de l’immense travail nécessaire pour bâtir, au long cours, un vrai lectorat fidèle et actif.

J’ai eu récemment l’occasion de discuter de ce sujet avec l’un de mes bons amis durant le dernier Pitti Uomo (où les influenceurs auto-proclamés pullulent évidemment) et il m’a appris que les masques risquaient de bientôt tomber avec l’apparition de petits programmes (softwares) permettant en un clic de dévoiler sur n’importe quel compte Instagram, le nombre exact de faux followers achetés pour quelques dizaines d’euros par rapport aux vrais followers acquis un par un organiquement. Evidemment Instagram doit sans doute hésiter à laisser ces “trackers” proliférer, car ils pourraient bien mettre à mal la magie Instagram et sa grande foire à l’égo et aux followers…

En attendant ce jour de la honte pour certaines #publicfigures en carton-pâte, nous avons le plaisir de partager avec vous la traduction de larges passages de l’éditorial écrit par Wei Koh pour le numéro 50 de “The Rake” où il aborde ce sujet avec l’humour, la finesse et la sagacité qu’on lui connaît.

Au moment où je m’apprête à lancer mon nouveau livre, The Italian Gentleman, qui aura monopolisé presque trois années de ma vie, cet article en faveur des belles lettres et des vrais contenus, est un bain de jouvence…

— — —

THE RAKE N°50

Extraits de l’éditorial par Wei Koh (Mars 2017)

“Eh bien, voilà qui est intriguant !” me dis-je alors que je suis affalé sur mon canapé cet hiver face à la télévision. Une société de Relations Publiques vient en effet de m’envoyer un e-mail chantant les louanges de leur nouvelle découverte : une jeune femme de 20 ans ayant récolté le nombre ahurissant de 7,4 millions de followers sur Instagram en tout juste 320 photos et étant devenue, selon leurs dires, la “It girl” du moment. Cette société de RP invite donc tous les magazines autour du monde à faire une proposition afin d’avoir le privilège de travailler avec cette jeune superstar d’Instagram sur des collaborations éditoriales.

Etant nouvellement converti au monde des réseaux sociaux, inutile de dire que ma curiosité est piquée, surtout si l’on considère le fait qu’un nombre incalculable de marques de luxe sont en train de réallouer leur budget vers les canaux des réseaux sociaux.

En voulant comprendre comment ladite jeune femme, jusqu’alors inconnue, avait réussi à se faire si rapidement une place au Panthéon mondial des stars d’Instagram, je me précipite donc sur son compte Instagram pour réaliser que sur les 320 photos en question, 270 sont des photos de… ses fesses !

Je suis étonné car Instagram est bien connu pour sa “Gestapo anti-tétons” faisant la chasse à toute photo de sein nu et annulant à tour de bras tout compte osant montrer la moindre poitrine féminine. Ainsi il semblerait que pour Instagram la valeur artistique d’un joli postérieur soit beaucoup plus évidente, et beaucoup moins contestable, que celle d’une belle paire de seins. Résultat : les pages consacrées intégralement aux gluteus maximus d’ingénues de toute forme, taille, couleur ou religion, pullulent sur Instagram. Pour être honnête je n’ai rien contre cela et j’avoue volontiers suivre moi-même quelques “feeds” dans ce domaine très spécialisé (avec des fesses artistiquement sablées sur des plages ou d’autres joliment décorées pour Noël).

Toutefois, j’aimerais bien être une petite mouche sur le mur lorsque la jeune femme de 20 ans explique à ses parents son activité et ses buts dans la vie. J’imagine une conversation du type :

“Papa et Maman, je n’ai vraiment plus besoin d’aller à l’université car je rencontre un énorme succès avec ma nouvelle profession. Mon métier consiste en effet à voyager vers des destinations de rêve, à enlever mon pantalon sur place et à photographier mes fesses pour mes 7,4 millions de fans à travers le monde qui me suivent avec respect et fidélité. Certaines prises de vues de mon string sont si émouvantes et si évocatrices, que ma fesse gauche a déjà été comparée aux refrains orgiaques de l’Hymne à la Joie de Beethoven. Il a même été dit que si Caravaggio ou Vermeer étaient encore de ce monde, la première chose qu’ils voudraient peindre serait un rayon de soleil caressant, à travers une fenêtre entre-ouverte, mon généreux postérieur. Si si je vous jure Papa et Maman, mon agent vient même de m’annoncer que la NASA a pour projet de projeter des hologrammes de mon magnifique cul dans l’espace avec le mot “paix” écrit dessus dans toutes les langues afin d’entrer en contact avec les civilisations extra-terrestres…”

Comprenez moi bien, mon but n’est pas ici d’être le rabat-joie de service, loin de là. Mais je me demande tout de même s’il n’existe pas un lien direct entre ma conversion récente au culte des réseaux sociaux et la chute étonnante de ma capacité à concentrer mon attention sur un sujet précis.

Et donc, si nous acceptons le fait que les réseaux sociaux sont aujourd’hui les leaders incontestables de la communication de masse, nous devons nous poser la question suivante : que doit être un magazine (ou un livre ou un blog avec de vrais articles de fond) dans une ère outrageusement dominée par les réseaux sociaux ?

Ma réponse est simple : un tel magazine (ou un tel blog “old school”) doit être précisément tout ce que les réseaux sociaux ne sont pas. Parce ce que tout comme le monde a changé, la définition d’un magazine, et même de son rôle dans la société, se doit également de changer. Il doit militer contre toutes les choses éphémères. Il doit promouvoir l’élégance discrète dans un monde où tout devient outré. Il doit révéler l’authenticité dans toute sa gloire. Il doit proposer de vrais textes afin de rappeler à son public les joies de la lecture et la puissance transcendantale de la belle écriture.

Et il doit, enfin, proposer des écrits riches et instructifs concernant les codes sartoriaux et les codes moraux et révéler l’intime lien entre les deux.

Dans un monde qui se perd parfois dans les méandres des photos de postérieurs, un magazine comme The Rake (ou un site comme PG, ndt), se doit de défendre les choses qui seront éternellement essentielles pour les hommes : l’authenticité, la beauté, l’éducation, la morale et le courage.