Comment trouver son propre style ?

Sonya Glyn NICHOLSON

Comment trouver son propre style ?

Le style. L’un des mots les plus éculés de notre domaine avec, peut-être, chic et mode.

Le style est glorifié.

Yves Saint Laurent dit qu’il est éternel.

Rachel Zoe dit que c’est un moyen de s’exprimer sans avoir à parler.

Yevgeny « Eugene » Zamyatin dit que c’est là où se trouve la beauté.

Alan Flusser dit qu’il perdure.

Coco Chanel dit que quand tout disparaît, il reste.

Audrey Hepburn dit que tout le monde a le sien.

Charles Bukowski dit qu’il est tout. Que Jeanne d’Arc avait du style, que Jean le Baptiste avait du style, que Jésus avait du style, que Socrate avait du style, que Jules César avait du style, que Garcia Lorca avait du style…

Une idée courante (et fréquemment débattue dans ces colonnes) est que le style se travaille, qu’il requiert d’intenses réflexions et beaucoup d’efforts. Dans sa chanson « Looking for the Heart of Saturday Night », Tom Waits chante « Tu te peignes et tu te rases le visage, tu tentes d’effacer toute les traces des autres jours de la semaine. Tu sais que Samedi arrive, et que tu vas atteindre ton maximum. »

Orson Wells pensait du style qu’il consistait à « savoir qui l’on est, ce que l’on veut et de se moquer du reste.»

Criss Jami considérait le style comme une facette de la personnalité. Il disait « qu’un cynique prend une insulte comme un compliment, car l’opposition est son style.»

Oscar Wilde disait que derrière le style se cache la passion de l’âme d’un homme, tandis que Bobby Orr nous demande d’oublier le style et de nous concentrer sur l’obtention de résultats.

Toba Beta suggère d’injecter une dose de style dans toutes nos actions et déclare : « même si vous devez mal faire quelque chose, faites le avec un minimum de style. »

Pour rendre le sujet encore plus complexe, si l’on vous demandait de décrire dans vos propres mots ce que la notion de style évoque pour vous votre définition dépendrait sans doute directement… de votre propre style.

Dans ce court essai, je souhaite donc vous suggérer deux techniques afin de tenter de vous aider à développer votre propre style, en commençant par la méthode dite « heuristique » et en terminant sur l’analyse d’une phrase ayant trait à la recherche du style par E.B. White, tirée de son essai « The Elements of Style » de 1918 (nous ferons référence ici à la version révisée et augmentée par William Strunk Jr. en 1959).

L’approche heuristique

Est considérée heuristique toute méthode de résolution de problèmes faisant usage de techniques potentiellement non optimales mais suffisantes pour atteindre rapidement un but donné.

Pour les situations dans lesquelles trouver une solution optimale n’est ni pratique ni même possible (comme trouver immédiatement son style personnel par exemple), une approche heuristique est un raccourci mental, permettant de réduire la charge cognitive nécessaire à la prise de décision. Estimations, règles générales, bon sens, capacité à faire confiance à son intuition et à faire référence à ses expériences passées : tout ceci rentre dans le cadre d’une approche heuristique.

Je fais personnellement souvent usage de techniques heuristiques dans mes écrits et ce, depuis de nombreuses années. Mes premiers jets sont donc parfois un peu « bruts de décoffrage », mais après quelques relectures et quelques petites révisions, je choisis souvent de publier le tout en l’état pour éviter de « sur-écrire » mon article (ce qui implique d’accepter que la publication ne soit parfois pas parfaite, loin de là, à ce stade).

Fort heureusement, écrivant pour une publication en ligne (celle que vous êtes en train de lire), je peux affiner, si nécessaire, mes écrits après publication.

Pour développer un style personnel, c’est la même chose : il ne faut pas hésiter à produire rapidement des résultats en ne se laissant jamais paralyser par la peur de faire des erreurs. Nous avons la chance de pouvoir sonder en profondeur les méandres de notre esprit, comme un prospecteur qui passe au crible un tamis plein d’eau, de gravier et de sable à la recherche de paillettes d’or. N’ayez donc pas peur de montrer au monde le gravier et le sable de votre expression personnelle. Le raffinement viendra uniquement si vous êtes précisément disposé à faire des erreurs.

Le courant de conscience (stream of consciousness ndt) est une technique similaire, une approche narrative permettant de représenter de nombreuses pensées et sentiments à mesure qu’ils traversent l’esprit de l’auteur. Il est donc question ici d’exprimer ses pensées à mesure qu’elles arrivent, sans trop de filtres, d’analyse ou de réflexion.

Quand on cherche à trouver son style personnel, il est important d’éviter de s’habiller sur la défensive, par peur : peur de s’aventurer au delà de sa zone de confort, peur du regard d’autrui, peur de regretter d’avoir dévié de ce que la majorité considère comme la manière normale de faire.

Que vous préfériez la sobriété à l’expression créative débridée ou le contraire, si vous éliminez la peur de l’équation, vous commencerez à voir votre garde-robe et le style en général avec des yeux nouveaux.

Ainsi, il est souvent préférable de laisser venir à soi les réponses plutôt que de s’acharner à les pourchasser sans relâche.

Un petit exemple : durant votre période d’expression personnelle libérée (une période par laquelle vous passerez un jour ou l’autre), vous commencez à considérer l’achat d’un nœud papillon ou d’un bijou de cravate (mais ça ne risque-t-il pas d’abîmer le tissu?) – quelque chose que vous n’avez jamais considéré auparavant. En moins de temps qu’il ne vous faudra pour vous en rendre compte, vous apprendrez ce qui vous fait plaisir à vous et à vous seul. Vous commencerez à vous intéresser à l’achat de pièces qui vous conviennent réellement : à acheter moins mais à acheter des choses qui vous plaisent plus.

Une expérience personnelle

Il y a des années de cela lors de mon premier Pitti Uomo, j’ai choisi d’appliquer aveuglement la méthode heuristique pour m’habiller. J’ai choisi de ne pas m’inquiéter plus que de raison du bien fondé stylistique de mes tenues et surtout de ne pas trop penser à l’opinion d’autrui, ni d’en avoir peur.

Avec le recul, ces images datant de 2012 me font un peu rire. Rendez-vous compte : le premier jour de mon premier Pitti Uomo, j’étais vêtue de rose fuchsia de la tête aux pieds, avec une cravate jaune à rayure, nouée comme on me l’avait appris à l’âge de 11 ans. L’un des pans de ma cravate était trop long, mais j’ai choisis de ne pas refaire le nœud. Je n’avais jamais mis de pochette auparavant, donc je l’ai intuitivement pliée dans ma poche de veste, et j’étais prête. Si j’avais trop réfléchi à la situation, je ne serai probablement jamais sortie de ma chambre d’hôtel.

Six ans plus tard, je sais à présent que je préfère en réalité m’habiller en monochrome, ton sur ton, motif sur motif, une broderie que j’aime sur une autre broderie que j’aime. Je trouve l’approche monochromatique à la fois relaxante et profondément expressive, invitant autrui à faire attention aux détails de ma tenue afin d’en comprendre plus.

Je n’aurais jamais imaginé m’habiller en monochrome à l’époque car j’étais complètement obnubilée par les « règles » stylistiques et je ne faisais pas encore attention à comment je me sentais dans mes vêtements. Comparez les images ci-dessus et ci-dessous – six ans d’apprentissage les séparent.

Faire l’effort de s’exprimer tel que l’on est, sans filtres et sans trop y réfléchir risque évidemment de donner des résultats peu convaincants au début. Mais avec l’entraînement viendra le raffinement : chaque passage au travers des flammes améliorera vos résultats et votre style personnel, unique et sans pareil commencera inexorablement à se forger.

Pour atteindre le style, commencez par n’en affecter aucun

(« To achieve style, begin by affecting none »)

Cette citation, tirée d’une lecture requise pour mon diplôme de journalisme fût une révélation.

Dans le livre « Elements of Style » par E.B. White, l’homme responsable de la révision de l’ouvrage, William Strunk Jr., approche la notion de style du point de vue de la composition écrite.

White nous dit : « To achieve style, begin by affecting none »

Ou, traduit de manière assez littérale en Français « Pour atteindre le style, n’affectez point. »

Ici, le verbe « affecter » prend un sens différent de celui qui lui est couramment attribué (et qui coïncide fort heureusement pour les besoins de la traduction avec l’acception anglaise ici employée), et que le Larousse définit ainsi :

°Montrer avec ostentation une manière d’agir, d’être ou de penser qui n’est pas naturelle; feindre des sentiments. « Il affecte un air indifférent, mais en fait, il est très ému ».

°Prendre telle ou telle forme : Les cristaux affectent des formes géométriques.

°Manière de se comporter qui manque de naturel, de sincérité : Parler avec affectation.

Synonymes : afficher, faire montre de, faire parade de, montrer, se donner, se piquer de, simuler.

Mr. White aimait siroter une Suze-cassis avant le déjeuner. Il disait « c’est une boisson de chauffeur de taxi français » (« It’s a French taxi-driver’s drink »). En quelques mots, il encapsulait une pensée qui aurait pu prendre plusieurs paragraphes pour être correctement décrite.

S’habiller avec style est un exercice similaire en termes de concision. Vous pouvez en effet exprimer votre goût pour le vintage avec un accessoire comme avec six. Mais le plus souvent, un objet suffit pour le communiquer : nul besoin de porter plusieurs paragraphes sur soi.

Cette simple vérité révèle un secret lié à l’expression du style : n’affectez point.

Sauf si vous vous habillez pour une reconstitution d’un dîner de la Belle Époque ou pour une bataille de la guerre civile Américaine, si vous ne vous sentez pas honnête dans vos vêtements, alors portez plutôt quelque chose qui vous semble plus naturel, plus authentique.

À l’autre bout du spectre, la mode (à l’opposé du style) est une adhésion totale au fait de montrer avec ostentation une manière d’agir, d’être ou de penser qui n’est pas naturelle. Suivre la mode à tout prix (au sens propre comme au sens figuré) c’est faire allégeance au troupeau. Pour être à la mode, comme des milliers (des millions ?) d’autres, il s’agit simplement de connaître les tendances.

Faire une « déclaration de style » dans le monde de la mode revient souvent à simplement porter quelque chose que le statu quo considérera comme légèrement excentrique. Si la mode est votre passion, alors la recherche du véritable style (true style, comme dirait G. Bruce Boyer) n’est peut-être pas votre quête ni votre centre d’intérêt.

Mais si vous êtes à la recherche d’un style qui vous soit vraiment personnel, alors pour l’amour du ciel brisez le masque que vous portez afin d’être à même d’exprimer un style qui vous soit propre… et ne prétendez pas être quelqu’un d’autre.

S’il existe une personne dans ce secteur qui avait véritablement compris le danger de ce phénomène, et la puissance que l’on gagne en l’évitant, c’est probablement Coco Chanel, qui disait « Avant de quittez la maison, regardez-vous dans le miroir et retirez au moins un accessoire ».

Nous sommes au début d’une année nouvelle. Quel formidable moment pour commencer à voir les choses d’un nouvel œil !

En évitant soigneusement les faux-semblants dans tous les aspects de votre vie, débarrassez-vous de toutes les attitudes prétentieuses et de tous les besoins d’impressionner.

Arrêtez de prétendre, et commencez à montrer celui (ou celle) que vous êtes réellement.

Et rappelez-vous que personne ne pourra réussir mieux que vous dans cette tâche qui pourrait bien, au long cours, changer votre vie.