Les tissus et les cuirs du futur ?

Hugo JACOMET

Les tissus et les cuirs du futur ?

Cela fait déjà quelques années que j’écris ou que j’explique que les innovations majeures en matière de vêtement (masculin en ce qui nous concerne) proviennent principalement des filatures de laine de Biella ou du Royaume Uni et des fabricants de tissus (et de matières au sens large) qui n’ont de cesse d’améliorer les performances techniques de leurs produits, et pas qu’en termes de légèreté ou de finesse.

Nous avons d’ailleurs eu récemment l’occasion de discuter en détails de ce sujet avec Alessandro Sartori lors d’un épisode de nos Discussions Sartoriales où nous avons évoqué la montée en puissance de tissus très techniques mais 100% naturels comme le TechMerino™, un tissu pour costumes lavable en machine qui préfigure une petite révolution dans le domaine de l’entretien de nos garde-robes, même en grande mesure.

Lors de l’un de mes nombreux voyages outre-Atlantique sur la compagnie norvégienne Norwegian Airlines (au passage l’une des compagnies aériennes au meilleur rapport qualité-prix pour les voyages transatlantiques, croyez-en un gros consommateur), je suis tombé sur un article absolument passionnant publié dans le magazine de bord et qui traitait précisément des dernières innovations dans le domaine. En voici quelques morceaux choisis.. Attachez vos ceintures !

L’hypercouleur 2.0

Imaginez des tissus qui changent de couleur en réaction à la chaleur, à la lumière (comme le faisait déjà le Solaro) ou même aux sons. Aujourd’hui la technologie photochromatique est sur le point de parvenir à produire des tissus très sophistiqués capables de révolutionner non seulement le monde du style, mais également celui de l’armée.

Ainsi les Etats-Unis sont d’ores et déjà en train de développer un tissu dit de « camouflage actif » en utilisant les recherches d’un laboratoire de l’Université du Michigan. Le principe consiste à utiliser des membranes composées de minuscules cristaux dont l’agencement (et la couleur) change en fonction de la lumière.

A Budapest, les fondateurs de EJTech ont mis au point un prototype de teinture qui permet de faire changer la couleur d’un tissu en réaction à la musique, grâce à une technologie qui transforme les ondes sonores en chaleur basse température. Ces ondes sont « conduites » grâce à des cables minuscules tissées dans le tissu. Ce prototype est également sensible à la chaleur du corps, ce qui ouvre la porte à d’autres niveaux d’interaction. EJTech a même été récemment approchée par une future mariée qui voulait que l’entreprise lui conçoive une robe capable de changer de couleur et de motif lors de sa danse pour l’ouverture du bal de son mariage…

La fin des mauvaises odeurs ?

La lutte contre les odeurs désagréables n’est pas un phénomène nouveau, surtout dans le domaine des vêtements de sport : certaines textiles intègrent déjà depuis un bon moment des ions argent qui ont pour propriété de tuer les bactéries responsables des mauvaises odeurs et de nombreux tissus techniques sont anti-moisissures et ultra « respirants ».

Cependant, et c’est là la bonne nouvelle pour les lecteurs de PG, ces innovations semblent désormais également toucher le monde de l’élégance classique.

L’un des exemples les plus étonnants est le « Most Advanced Suit » mis au point par l’entreprise britannique Tranzend qui utilise un tissu de synthèse composé de marc de café recyclé et de bouteilles en plastique (!!). « C’est imperméable, anti-tâches, ultra stretch, incroyablement respirant, anti-froissures, anti-odeurs et, évidemment, éco-responsable » explique son fondateur Han Yeong.

Ce tissu serait, toujours selon lui, parfait pour un costume, un imperméable ou un kimono de yoga. Pour le costume, chez PG, nous demandons quand même à voir et à toucher, car nous ne sommes pas tout à fait convaincu de la « main » d’un tissu à base de bouteilles plastiques recyclées par rapport à celle de la toison d’un chèvre de Mongolie…

Ministry of Supply est un autre acteur intéressant sur ce marché. Jusqu’à présent sa spécialité est la création de chemises capables de s’adapter à la température du corps (avec la même technologie que celle utilisée par la NASA pour les vêtements des astronautes), de chaussettes et de sweaters anti-odeurs mais aussi de blazers très techniques (à défaut, pour l’instant, d’être bien coupés…).

Le designer maison Gihan Amarasiriwardena a même récemment couru un semi-marathon vêtu d’un costume maison afin de démontrer le confort et les propriétés anti-transpiration (et donc anti-odeurs) de ses créations.

Imprimer ses souliers ?

Aujourd’hui, l’impression 3D est présente partout : dans l’industrie automobile, dans la médecine et même dans le bâtiment. Le monde de la mode et des vêtements n’est pas non plus à la traine dans le domaine.

La styliste hollandaise Iris van Herpen, par exemple, effectue des recherches et tente des expériences dans le domaine depuis presque dix ans (dans la mode féminine) avec des inserts en volume ou des textures différentes sur ses créations. « Le problème au début de mes recherches, explique-t-elle, c’est qu’il était compliqué de produire des éléments souples et vraiment flexibles. Aujourd’hui l’impression 3D « souple » a fait d’énormes progrès et il est désormais possible de laver ces éléments en machine et de les repasser ». Au delà de l’aspect purement esthétique, cette technologie pourrait bien révolutionner la façon dont nous consommons les vêtements : imaginez des vêtements imprimés en 3D parfaitement à vos mesures ou des chaussures de sport qui épousent votre pied à la perfection.

En fait, ce type de chaussures est déjà en train de voir le jour grâce à Futurecraft 4D, une collaboration entre Adidas et Carbon, une start-up de la Silicon Valley. Leurs chaussures sont déjà capables de s’adapter avec une précision époustouflante aux besoins de mouvement, de support, de stabilité et de confort de plusieurs sports. Mais le but de l’entreprise est d’être en capacité d’offrir dans un futur proche des chaussures de loisirs en bespoke, intégralement fondées sur les données physiques de chaque pied.

Bon, comme il s’agit d’Adidas, pas trop d’inquiétude pour l’instant pour nos amis Delos, Jimenez ou Atienza … Ouf!

Des tissus vivants ?

Il y a des chances pour qu’un jour, les vêtements que nous porterons soient aussi vivants que nous ! Ou, au moins, qu’ils aient été élevés et non pas manufacturés.

La styliste, et scientifique, New-Yorkaise Suzanne Lee est à la pointe des recherches dans le domaine. En 2014 elle a fondé BioCouture, un projet expérimental destiné à étudier comment l’on pourrait fabriquer des vêtements à partir de l’élevage de micro-organismes. Ce projet a même donné naissance à une collection de vestes et de chaussures réalisées à partir de bactéries de cellulose, une matière dont les propriétés (et l’aspect) sont proches de celles du cuir. Aujourd’hui elle est la directrice de création de Modern Meadow, une entreprise qui fait « pousser » du cuir en laboratoire. Son équipe cultive du collagène – exactement la même protéine que celle que l’on trouve dans les peaux animales – l’assemble en feuilles et procède ensuite au tannage.

Ce cuir fabriqué en laboratoire est non seulement respectueux de l’environnement et des animaux, mais il semblerait qu’il soit en outre plus fin, plus léger et plus solide, tout en étant produit dans des quantités plus précises afin de réduire de 80% les chutes.

Ce genre de matières vivantes auraient même la capacité de s’auto-réparer, selon un groupe de chercheurs du MIT à Boston, qui font des expériences sur l’auto-reproduction des bactéries colibacille. « Notre but est d’être capable de reproduire les mécanismes naturels, comme la formation des os », explique Timothy Lu, auteur d’un papier sur les matériaux vivants, « personne ne dit à un os ce qu’il doit faire, mais il auto-génère de la matière en réponse à des signaux de l’environnement ».

La solution à la raréfaction des ateliers de stoppage ?

La soie d’araignée : le graal du textile

Chercher à produire de la soie d’araignée en grande quantité, c’est un peu comme chercher le Graal pour de nombreux scientifiques. En effet, les propriétés des fils tissés par les araignées sont stupéfiantes en termes de finesse, d’élasticité et surtout de solidité. Cependant, à ce jour, toutes les tentatives pour tenter de produire (naturellement ou artificiellement) ce type de tissu se sont soldées par des échecs.

En 2011, un scientifique possédant une ferme dans l’état de l’Utah a réalisé des mutations génétiques sur des chèvres afin que ces dernières produisent de la soie d’araignée dans leurs mamelles (!!). Mais l’expérience s’est révélée bien trop couteuse pour être poursuivie.

Puis il y eut le projet Spiderfarm à Madagascar qui parvint à produire 30 mètres de fil, avant que les araignées cannibales ne commencent à se dévorer entre elles… Le projet du laboratoire Kraig Biocraft dans le Michigan, qui utilise des vers à soie génétiquement modifiés, semble plus prometteur car il vient tout juste de livrer ses premiers échantillons à l’armée américaine.

Mais le nouvel entrant dans cette quête du Graal textile s’appelle Bolt Threads, une start-up de San Francisco qui a levé 90 millions de dollars et qui a décidé de laisser tranquille les araignées, les chèvres et autres vers à soie. Ses recherches se focalisent sur une forme de levure génétiquement modifiée qui est laissée en fermentation dans des cuves et parvient à répliquer les propriétés de la soie de l’araignée. Après avoir lancé leur premier produit – une série limitée de cravates en soie « d’araignée » (vendues 314$ la pièce), l’entreprise souhaite passer à la vitesse supérieure en utilisant l’ADN des araignées et d’autres organismes vivants afin, je cite, de révolutionner les matériaux textiles de haute performance.

« La mise sur le marché de ces cravates ne constituait que la première étape d’un long voyage » déclare Dan Wismaier, Président et co-fondateur de l’entreprise. « Tout d’abord nous allons révolutionner le marché de vos accessoires, et bientôt celui de votre entière garde-robe ». L’entreprise annonce déjà des collaborations à venir avec Patagonia (le géant des vêtements de plein air) et Stella McCartney.

Que penser de tout cela ?

Difficile de répondre à cette question. La seule chose qui me vient à l’esprit c’est que certaines de ces innovations seront les bienvenues (notamment celles facilitant l’entretien et la réparation des vêtements), mais que malgré le talent et la créativité de certains scientifiques, il sera très difficile de faire mieux que la nature en matière de tissus de luxe.

Alors innover oui, comme l’Estrato de Trabaldo Togna (un tissu stretch complètement naturel) ou le TechMerino™ de Zegna, mais en travaillant avec des matières naturelles me semble rester pour l’instant la voie royale dans notre domaine.

D’un autre coté, ces innovations pourront permettre à toutes les personnes sensibles à la cause animale (notamment pour le cuir), d’accéder à plus de matières et donc à plus de choix dans leur démarche stylistique personnelle.

Cheers ! Hugo