Sartoria Dalcuore : du bespoke au prêt-à-porter de luxe, un pari audacieux

Hugo JACOMET

Sartoria Dalcuore : du bespoke au prêt-à-porter de luxe, un pari audacieux

Gentlemen,

depuis quelques années, certaines grandes maisons de tailleur en grande mesure (bespoke) tentent, pour se développer et capitaliser sur la renommée internationale de leur nom, de se lancer dans le grand bain du prêt-à-porter.

Londres a ouvert la voie – Gieves & Hawkes, Richard James, Kilgour, Huntsman entre autres – afin de surfer sur la notoriété mondiale de Savile Row (la rue des tailleurs qui est presque devenue une marque à part entière), Paris a fait de même – Cifonelli, Camps de Luca avec Stark & Sons – tandis que l’Italie a quelque peu tardé – excepté Rubinacci – à se lancer dans cette entreprise de « spin off  » consistant à offrir aux admirateurs de leur marque, une version plus abordable de leurs vêtements et de leur style maison.

Chez PG nous observons avec beaucoup d’attention ce phénomène depuis plusieurs années et avons désormais suffisamment de recul pour commenter ce mouvement de fond complexe à analyser car il touche à l’essence même de notre sujet de prédilection – le bespoke – et à sa « pureté » artisanale.

EST-IL POSSIBLE PASSER DU BESPOKE AU PRET-À-PORTER SANS PERDRE SON ÂME ?

Brisons donc la glace une bonne fois pour toutes : est-il vraiment possible de retranscrire en prêt-à-porter un vêtement (ou un style) issu du bespoke ? Ou, pour le dire autrement, l’appellation, désormais très répandue sur le marché de « tailored ready-to-wear », ne constitue-t-il pas un oxymore voire, pire, un paralogisme (que Kant décrivait dans sa « Critique de la Raison Pure » comme une illusion de la raison) ?

Car même avec la meilleure volonté du monde, il reste difficile de croire qu’un vêtement fabriqué sur l’Ile Maurice, en Turquie ou au Portugal soit vraiment capable « d’embarquer » l’ADN d’une maison de grande mesure comme certains messages marketing le laissent entendre.

Je ne suis pas en train de dire ici que les respectables (voire vénérables) maisons pré-citées soient toutes à mettre dans le même panier. Non. La grande majorité d’entre elles (notamment les françaises) proposent en prêt-à-porter ou en MTM (sur-mesure) des produits de bonne qualité. La maison Stark and Sons, dirigée aujourd’hui par les fils de Marc de Luca (Julien et Charles) est même allée jusqu’à ne pas utiliser le nom Camps de Luca pour cette autre gamme plus abordable dans un souci, éminemment louable, de clarté.

Ce que je dis c’est que ce que certaines maisons de grande mesure (notamment celles ayant été cédées à des grands groupes financiers) sont bel et bien en train de vendre leur marque en racontant des fables sur leur soi-disant ADN avant de se concentrer sur la qualité de leurs produits.

Alors bien sûr il n’est pas question ici de jeter le bébé avec l’eau du bain et de mettre tout le monde dans la même malle. Et surtout, pour connaître le business du bespoke de très près (je pourrais même aujourd’hui dire de l’intérieur), je sais combien il est difficile de gagner sa vie et de faire prospérer une entreprise dans un domaine qui requiert, par essence, une main d’oeuvre conséquente et une somme inouïe d’heures de travail pour un seul costume. Il n’est donc pas interdit de vouloir développer un nom respectable (et respecté) avec des produits plus abordables surtout lorsque le maître tailleur ayant créé cette maison n’a pas d’héritier ou en tout cas pas de successeur formé et prêt à reprendre le flambeau.

Le problème c’est que certaines maisons, après avoir démarré leur prêt-à-porter dans des petits ateliers perdus dans la campagne Italienne, ont aujourd’hui tendance à confier leur production qui n’a plus de « maison » que le nom, à des unités industrielles au Portugal, en Turquie voire (beaucoup) plus loin de nos cieux.

Mais grâce à Dieu certaines autres maisons décident d’emprunter une autre voie, certes beaucoup plus risquée, mais éminemment plus respectable.

SARTORIA DALCUORE : UN PRET-A-PORTER FABRIQUÉ À LA MAISON

Monter un atelier maison dédié au prêt-à-porter à proximité immédiate de l’atelier bespoke historique : c’est l’approche que la famille Dalcuore a décidé d’adopter pour lancer son propre prêt-à-porter et qui constitue, à ma connaissance, une vraie première dans le domaine sartorial.

Evidemment, opter pour cette solution « maison », dans laquelle Luigi Dalcuore reste donc vraiment à la tête du style, constitue un pari audacieux et implique des investissements conséquents tant en termes de main d’oeuvre, que de locaux ou d’équipements. Mais c’est la voie choisie par une famille dont la deuxième génération, Cristina Dalcuore et son mari Damiano Annunziato, est aujourd’hui en train de prendre les rênes de l’entreprise avec l’ambition de devenir un acteur reconnu dans le domaine du prêt-à-porter haut de gamme fait main et d’assurer un avenir à long terme à cette belle maison Napolitaine (sans l’aide d’aucun groupe financier et en restant 100% familiale).

Une décision admirable et très courageuse, surtout à Naples où Dalcuore aurait pu très facilement confier sa production à l’un des nombreux ateliers souterrains existant sur place.

Nous avons donc eu l’occasion, lors du dernier Pitti Uomo, de découvrir (et de photographier) les quelques premiers modèles fabriqués à la main par une petite équipe de tailleurs dans l’atelier de prêt-à-porter de Dalcuore situé à Arzano dans la banlieue de Naples. Et l’excellente surprise, c’est que cette première collection possède indéniablement le « flair » typique des créations de Gigi Dalcuore : Napolitaines dans l’âme, racées, mais en restant cosmopolites dans la coupe et la silhouette.

Et ce qui est assez impressionnant (et rassurant à la fois), c’est que le marché semble réagir d’ores et déjà très positivement à ce pari en apparence un peu fou, puisque des points de vente très réputés, notamment en Asie, ont immédiatement suivi Damiano, Cristina et Gigi dans leur courageuse démarche : citons, entre autres, Beams, United Arrows, Isetan, Barneys Japan, Brezza Yokkaichi, Brio Pékin, Bryceland’s Tokyo et Hong Kong, Signet aux Philippines ou encore Villa Del Corea à Séoul.

À une époque où de nombreuses maisons de bespoke se cherchent un avenir en développant leur « marque » avec un prêt-à-porter fabriqué loin de leurs bases historiques, cette formidable et courageuse initiative de la Sartoria Dalcuore à Naples mérite incontestablement notre respect et notre soutien.

Bien sûr, l’entreprise a encore besoin de se structurer, de mettre en place un contrôle qualité de haut niveau (ce qui représente beaucoup de travail pour des vêtements faits main) et de progresser en termes de communication et de logistique.

Mais si les vêtements produits quotidiennement dans le nouvel atelier de Dalcuore à Arzano (que nous avons eu la joie de visiter dès les premiers jours) sont aussi réussis que ceux que nous avons pu voir lors du dernier Pitti Uomo, alors Dalcuore possède de sérieuses chances de réussir son pari audacieux sur le marché du prêt-à-porter de luxe.

Respect.

Cheers, Hugo