La Complication Sartoriale

Dr John SLAMSON

La Complication Sartoriale

– Une milanaise, oui. Et je vais prendre aussi un cran parisien. Et puis vous me mettrez une poche ticket, deux pinces, un revers de 5 centimètres… Euh, c’est possible d’avoir des surpiqûres ? Je prends ça, alors. Et puis une braguette boutonnée, des poches passepoilées et plein de petits détails partout si c’est possible. Vous trouvez que ça fait trop ?

– C’est-à-dire que votre Prince de Galles a déjà des rayures roses et des revers de 12 centimètres…

– Bon, bah, une seule pince, alors. Mais vous n’oubliez pas le faux trois-boutons, hein ?

Avec une gourmandise frénétique, l’amateur de vêtements peut parfois se laisser aller à envisager la commande d’un beau costume comme un panier de supermarché en période de Noël—quitte à attraper d’écœurants bocaux de foie gras à tour de bras comme un irrésistible impératif catégorique.

Eh oui : on est souvent tenté par les possibilités du sur-mesure. Au point de se précipiter sur les multiples détails que le prêt-à-porter ne vous permet pas de choisir. Au point d’oublier l’essentiel du costume : le tissu et la coupe. Ces deux éléments constitutifs d’un troisième : le style.

Car malgré l’intuition que nous souffle l’insatiable manque qui nous anime — nous désirons toujours quelque chose de plus — ce n’est pas le vêtement qui fait l’homme, mais l’inverse. C’est l’homme qui choisit le vêtement… sauf s’il cède à l’appel des fioritures qui se mettent à penser à sa place.

Comme les musiciens dont la virtuosité permet de tout jouer à toute allure, on peut être tenté de sur-jouer, d’en rajouter, d’aller au-delà du raisonnable. Certains musiciens possèdent une facilité qui constitue une faiblesse : quand on peut tout faire, il est facile de céder à cette capacité. Un peu comme un pouvoir absolu et incontrôlé qui génère des amas de notes, des déluges de complexité harmonique, un tourbillon rythmique, enivrant pour le technicien-praticien mais qui finit par être totalement indigeste pour l’auditeur.

Cela ne signifie pas que less is always more. Si l’élégance d’un costume bleu et d’une chemise blanche est indiscutable, cette sobriété n’est pas non plus une fin en soi. Et la veste à carreaux agrémentée de pantalons de couleur avec fanfreluches diverses ne sont pas davantage un idéal généralisable. Chacun ses extrêmes du moment qu’ils sont les siens : la sobriété de Thelonious Monk n’enlève rien à l’exubérance d’Oscar Peterson : ce sont deux mondes créatifs, non sans passerelles, mais chacun avec leur logique.

Entre ces extrêmes, on peut trouver sa voie.

De fait, le répertoire des possibles a beau être vaste, trouver un style vestimentaire personnel n’a absolument rien à voir avec une démarche consistant à compulser des liasses de tissus et à sélectionner des types d’épaule.

Mes dernières visites chez Julien Scavini et Adriano Bari, hommes d’expérience et de bon goût, m’ont confirmé que le tailleur de bon conseil s’intéressera d’abord à l’effet global, au style, à la ligne, au rapport entre la morphologie, le type de tissu et le tombé.

La customisation est un effet pervers de l’accessibilité de certaines connaissances couturières. Obnubilé par les à-côtés annexes, le client peut vouloir tester sa propre virtuosité de choix. Le discernement n’y a dès lors plus de part. Or, ce qu’on appelle le style personnel n’est finalement pas dépendant des gadgets que peut apporter l’art tailleur. Il faut donc souvent s’en éloigner car la simplicité — qui n’est pas le dénuement — est souvent le chemin véritable ouvrant sur des choix plus essentiels.

En effet, à la différence de la musique ou de la littérature pour lesquels la virtuosité peut être un mode d’expression, le vêtement que nous choisissons n’est pas une œuvre. Il s’agit, plus simplement et plus profondément, de son apparence personnelle, c’est-à-dire est ce que nous avons à la fois de plus intime et de plus public.

Alors que recherche-t-on ? En mettre plein la vue, à soi et aux autres ? Ou simplement être la meilleure version de soi-même possible —ce qui est peut-être la définition de l’élégance.

Se résumer à être une figure de magazine, c’est verser dans le spectaculaire, c’est-à-dire littéralement faire de soi un spectacle, se poser (pour qui ?) comme personnage.

Si l’on ne veut pas que cela sonne creux, il faut déjà être une personne avant d’être un personnage…