Laurent Ferrier : les montres les plus élégantes au monde ?

Hugo JACOMET

Laurent Ferrier : les montres les plus élégantes au monde ?

Gentlemen,

depuis que j’ai créé PG en 2009 (nous fêterons notre dixième anniversaire au mois de janvier prochain), j’ai souvent été sollicité par des maisons de haute horlogerie afin de créer une rubrique dans PG dédiée à la montre haut de gamme. L’idée m’a également titillé personnellement quand je me suis rendu compte, il y a quelques années, que le monde des passionnés d’horlogerie d’exception et celui des passionnés de style classique n’était en réalité pas tout à fait le même et qu’une nouvelle approche de l’horlogerie masculine haut de gamme sous l’angle de son élégance était certainement un territoire relativement vierge et intéressant à explorer.

Pour autant jusqu’à aujourd’hui, je n’ai rien fait dans le domaine que de procrastiner et de sans cesse remettre à plus tard cette entreprise dans laquelle, je peux l’avouer aujourd’hui, je ne me sentais pas complètement à mon aise et ce , pour plusieurs raisons :

La première raison est que les deux mondes ne se rejoignent finalement que très peu. Et l’explication en est simple : les motivations ne sont pas exactement les mêmes.

Un homme qui porte un costume en grande mesure de chez Cifonelli, Camps de Luca ou Gaetano Aloisio (pour ne citer que ces trois noms que je considère comme étant, à l’heure où j’écris ces lignes, le Top 3 mondial de l’art tailleur) ne le fait pas pour montrer à autrui son statut (même s’il a du débourser 6000 euros par costume) : aucun logo, aucune étiquette même à l’intérieur de la veste et surtout aucun signe extérieur permettant à un oeil non entrainé de comprendre qu’il est en train de regarder un costume unique au monde, ayant demandé 70 heures de travail à la main, trois ou quatre essayages et une somme ahurissante de savoir-faire artisanal et de minutie.

Je me rappelle d’ailleurs parfaitement la première fois où j’ai porté mon tout premier costume en grande mesure dans la rue. C’était en 2007 à Paris et je venais de m’offrir mon premier costume Cifonelli. La grande mesure est un plaisir personnel intime et intense mais qui n’a au final que très peu d’impact immédiat sur le regard que votre environnement porte sur vous. Evidemment vous vous sentez, intérieurement, super élégant et presque invincible, mais à part quelques chuchotements dans votre dos liés au simple fait que vous portez un costume à l’évidence extrêmement bien coupé, rien ne change dans le regard d’autrui. Pourquoi ? Parce que vous ne montrez rien à dessein. Le « centre » de l’image c’est vous, pas votre costume. Cela ne veut pas dire, comprenez-moi bien, que tous les amateurs de grande mesure tailleur soient tous des modèles de discrétion et d’humilité. Loin de là ! Mais cela veut dire qu’ils ont choisi de travailler sur l’élégance de leur silhouette et pas sur la démonstration de leur statut.

A l’inverse un homme portant une belle pièce de haute horlogerie a tendance à la montrer voire à la mettre bien en évidence à son poignet. Le centre de l’image devient alors subitement la montre, et plus l’homme qui la porte.

Évidemment les vrais amoureux de la chose horlogère et les puristes m’objecteront qu’à l’instar de la grande mesure tailleur, personne dans la rue ne pourra non plus imaginer la somme de savoir-faire, les centaines d’heures de travail et la minutie extrême embarqués dans la montre qu’ils ont au poignet. Et ils auront raison.

Mais il n’en reste pas moins vrai, pour l’avoir moi-même observé de très nombreuses fois, que lorsqu’un homme porte une montre présentant une grande complication (visible sur le cadran), il a quand même tendance, consciemment ou non, à vouloir la montrer surtout lorsqu’il s’agit d’un artefact fascinant comme un tourbillon ou une phase de lune. Je comprends parfaitement sa jouissance et sa fierté de porter un tel objet rare et précieux, mais l’intention reste tout de même très différente du bespoke tailoring que nous aimons tant car, précisément, il ne montre rien ou, pour le dire autrement, il n’est pas prioritairement destiné à démontrer un quelconque statut dans la société.

La deuxième raison pour laquelle la haute horlogerie n’avait jamais fait l’objet, jusqu’à aujourd’hui, d’un article dans ces colonnes, c’est que chez PG nous aimons maîtriser parfaitement les sujets que nous traitons. Et pour maitriser l’horlogerie haut de gamme, j’ai très vite compris que cela demandait énormément de temps et de recherches afin de pouvoir prétendre écrire le début de l’esquisse de quelque chose de pertinent sur le sujet.

Pour moi, écrire sur le sujet de la haute horlogerie et a fortiori sur des pièces d’exception, était tout simplement inenvisageable car ayant trainé mes guêtres et mes bottines Balmoral sur quelques forums de passionnés de la chose horlogère, j’ai vite compris que je ne ferai pas le poids, même en étudiant sérieusement le sujet.  Imaginez ! C’est comme si un homme féru de haute horlogerie suisse s’intéressant nouvellement à l’art tailleur venait me défier en duel : je le frapperais à grands coups de boutonnières milanaises et d’épaules napolitaines, alors qu’il m’achèverait à grands coups de réserve de marche et de quantième perpétuel !

La troisième raison, plus personnelle, est que jusqu’alors, les pièces horlogères que je trouvais les plus élégantes, vu de mon clocher de passionné d’art tailleur et bottier, étaient souvent les plus simples et donc, les moins compliquées (au sens propre). Et même si j’ai pu, ici et là, chanter les louanges esthétiques d’une Parmigiani Fleurier Tonda, d’une « simple » Villeret en acier de chez Blancpain ou de quelques magnifiques modèles de chez Lange & Söhne, je n’avais franchement pas grand chose d’autre à dire sur le sujet et surtout je me sentais un peu « court » pour attaquer la montagne de l’horlogerie de luxe, même par sa face nord, celle de l’élégance.

Et puis j’ai eu la chance de rencontrer Vanessa Monestel, la patronne de Laurent Ferrier Genève à la faveur d’un déjeuner au Train Bleu, Gare de Lyon à Paris.

Et comme depuis ce jour j’ai eu le privilège (je pèse mes mots) d’avoir fréquemment au poignet, notamment pour les séances de dédicace de mon dernier livre « The Italian Gentleman », le célèbre Galet Classic Tourbillon Double Spiral de Laurent Ferrier, je me sens désormais humblement en mesure de parler de cette merveilleuse montre (et de son génial créateur) avec un tant soit peu de pertinence.

Cliquer sur toutes les images pour les agrandir

Alors évidemment, je ne suis toujours pas certain d’avoir bien compris la rareté et l’aspect exceptionnel d’un Tourbillon Double Spiral, ni toutes les subtilités apparement extra-ordinaires que cette pièce horlogère ahurissante de beauté propose. Pour ce faire je vous propose d’ailleurs, si vous lisez l’anglais, de lire cette remarquable « review » du Tourbillon Double Spiral ICI ou cette description plus technique (en français cette fois-ci) ICI.

Mais ce que j’ai en revanche parfaitement compris, c’est que la maison Ferrier est remarquable et pas uniquement pour son approche vraiment indépendante de l’art horloger ni pour le talent étourdissant de son créateur éponyme.

La maison Laurent Ferrier est remarquable, et peut-être même unique au monde, car elle n’est pas loin de représenter, à l’instar de la grande mesure tailleur (le bespoke tailoring donc) en 2018, une anomalie sur le marché du luxe contemporain : elle pose en effet la question, éminemment moderne et porteuse de tous les paradoxes, de l’ultra-luxe non ostentatoire (une formule qui, lorsqu’on vit à Dubai, à Hong Kong ou à Moscou, pourrait ressembler à l’oxymore ultime).

Rendez-vous compte : cette merveille de montre renferme un Tourbillon Double Spiral, soit  un mouvement unique au monde qu’il est absolument fascinant de contempler (comme vous pouvez le constater en visionnant la vidéo ci-dessous), mais qui n’est à dessein visible qu’à l’arrière de la montre et pas sur le cadran!

 

Cet « understatement » ultime comme diraient les Britanniques – nous n’avons malheureusement pas de mot (hormis l’imparfaite litote) pour traduire cette merveilleuse idée qui consiste à en montrer moins pour en dire plus – m’a immédiatement fait penser aux arts tailleurs et bottiers en grande mesure.

Mais oui ! L’idée, l’intention, le geste, la conscience sont les mêmes : l’objet projette une élégance inouïe mais ne hurle pas sa valeur et ne dit rien sur le statut de celui qui la porte (sauf dans certains cercles très initiés). Il va même jusqu’à cacher dans ses entrailles le coeur de son exclusivité. C’est un objet qu’il faut expliquer : le jour où Vanessa Monestel, la patronne de Ferrier, m’a expliqué en prenant bien soin de n’utiliser que des termes profanes, l’incroyable savoir-faire qui était littéralement « caché » dans cette superbe montre, je me suis vu comme dans un miroir en train de tenter d’expliquer à un nouveau venu sur PG pourquoi un costume en bespoke était unique et pourquoi des gens passionnés d’élégance et d’artisanat d’art étaient prêts à mettre 6000 euros dans un costume qui, au premier abord, n’avait rien de spécial hormis le fait d’être, évidemment, très beau.

Un Galet Classic de chez Laurent Ferrier, c’est comme un costume bespoke de chez Camps de Luca. Ca ne s’adresse pas à tout le monde et je ne parle pas ici uniquement de moyens. Car si tous les hommes qui ont les moyens de se faire faire une garde robe en grande mesure le faisait (au lieu de gaspiller leur argent pour acheter des monogrammes et des costumes « griffés » fabriqués industriellement et qui n’impressionnent plus grand monde) le monde serait plus élégant et moins prétentieux. Si tous les hommes ayant les moyens de se faire faire leurs souliers en bespoke chez Stephane Jimenez à Bordeaux le faisait (au lieu de se faire vendre du cousu Blake industriel au prix de l’or), alors le métier si difficile de bottier sur mesure attirerait beaucoup plus de jeunes talents.

Et si tous les hommes qui ont les moyens de s’acheter de telles montres choisissaient la discrétion ultime et l’élégance presque irréelle d’une Laurent Ferrier Tourbillon Double Spiral, au lieu d’exhiber leurs tourbillons de milliardaires dans des calibres sur-dimensionnés, je ne suis pas loin de penser que le temps passerait moins vite… car ils prendraient le temps d’apprécier pour eux-mêmes l’incroyable objet qu’ils ont au poignet au lieu de se demander si tout le monde a bien remarqué leur célèbre « garde-temps » si exclusif.

Comme l’explique si bien Gilles Lipovetsky, et comme le montre avec tant de force un costume en grande mesure de chez Cifonelli ou une montre de chez Laurent Ferrier, nous sommes entrés, il y a une dizaine d’années, dans l’âge de l’individualisation du luxe qui marque une inflexion et non une rupture avec la logique de distinction sociale théorisée par Veblen et largement reprise par Bourdieu.

Car si la logique ostentatoire ne disparaîtra évidemment jamais, on observe désormais des logiques plus qualitatives, plus émotionnelles qu’ostentatoires, fondées sur la quête de la qualité de vie et l’esthétisation des comportements. Désormais, ce qui importe, ce n’est plus de défier l’autre par la démonstration de son statut et de sa fortune, mais de se faire plaisir pour soi.

La jouissance est intérieure et c’est le grand virage de l’hypermodernité.

Il s’agit moins de montrer aux autres que de jouir en privé de biens que l’on aime pour leur rêve. On achète des objets de luxe non plus uniquement en raison d’une pression sociale mais en fonction des moments et des envies. La consommation de luxe ne fait qu’exprimer une transformation plus large du rapport à la consommation et le recul (relatif mais réel) des logiques d’ostentation, au bénéfice de logiques plus centrées sur l’émotionnel, l’expérientiel et le sensualisme du rapport aux choses.

Et c’est à cette hypermodernité que les arts tailleurs, bottier et horlogers (tous vieux de 200 ans) s’adressent aujourd’hui, malgré le paradoxe (encore un) de la formule.

Une fois de plus, Charles Baudelaire semble tellement pertinent lorsqu’il dit : « La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». 

Laurent Ferrier, un honnête et talentueux artisan (qui a passé plus de 30 ans de sa vie chez Patek Philippe) l’a bien compris en déclarant que sa seule ambition était que si un jour, dans deux siècles, quelqu’un ouvrait l’une de ses montres il déclare : « voilà du travail qui a été bien fait ».

Un grand artisan, des montres d’exception et une petite maison indépendante à soutenir et à promouvoir sans aucune réserve dans notre communauté car elle en partage indéniablement les valeurs esthétiques, artisanales et morales.

Chapeau Monsieur Ferrier.