Être ou ne pas être un Influenceur

Hugo JACOMET

Être ou ne pas être un Influenceur

Gentlemen,

alors qu’avec Sonya nous préparons nos bagages pour aller tourner six épisodes de nos Discussions Sartoriales aux USA (où notre équipe de production réside) avant d’entamer une longue séquence de voyages qui va nous mener en Italie mais aussi, au début du mois de septembre, en Europe de l’Est où nous commençons à découvrir de plus en plus de maisons de couture traditionnelles très intéressantes, j’ai envie, aujourd’hui, de partager avec vous une nouvelle brève réflexion sur les dérives sémantiques de notre domaine et, par rebond, sur l’utilité réelle d’un site comme PG.

Inutile de revenir une fois de plus sur les usages abusifs (et trompeurs) des termes « bespoke », « sur-mesure » et autres « fait-main » qui ont fait l’objet de nombreux articles dans ces colonnes, notamment grâce à l’apport considérable dans le domaine de notre linguiste maison, John Slamson.

Aujourd’hui je souhaite questionner un autre mot qui, comme on dit chez nous, commence franchement à me courir sur le haricot : celui « d’influenceur ». Et si ce mot commence à m’exaspérer, c’est que j’en suis affublé plus souvent qu’à mon tour et ce, contre mon gré.

Tout d’abord il convient de noter que ce mot, directement issu de l’irruption soudaine du volcan « réseaux sociaux » qui emporte tout sur son passage est encore, à ce jour, inconnu de la plupart des correcteurs orthographiques et reste souligné en rouge sous Word et dans tous les logiciels d’écriture. Ce néologisme, enfant naturel des réseaux sociaux (et en particulier d’Instagram), vient en effet tout juste de faire son entrée dans le dictionnaire Robert illustré, le 15 juin dernier pour être précis.

Mais pourquoi ce mot m’agace-t-il autant au point de prendre ma plume « d’influenceur » et de vous supplier de ne plus l’utiliser en ce qui nous concerne ?

Précisément parce que l’esprit de PG, de nos chaines YouTube et de nos différentes publications est, par essence, très éloigné de la définition du mot « influence » dont ce néologisme est issu. Je pourrais même aller jusqu’à écrire que nous qualifier « d’influenceur » est exactement l’inverse du rôle que nous avons vocation de jouer à votre endroit.

« Influence » est un mot complexe, mais que l’on pourrait résumer, dans l’acception qui nous intéresse ici, comme la capacité d’avoir un impact sur le jugement et les décisions d’autrui. Jusqu’ici, pas de problème : si, après avoir lu quelques articles de PG vous décidez de ne plus donner votre argent à Ralph L. ou Hugo B. mais plutôt de vous orienter vers des petites maisons de qualité vous offrant un bien meilleur produit pour un tarif souvent très inférieur, vous avoir influencé dans ce sens nous convient parfaitement. Mais attention, il ne s’agit pas, en l’espèce, d’une influence aveugle et immorale consistant à suivre, en troupeau, les avis d’une personne sous prétexte qu’elle est une « autorité » dans un domaine. Il s’agit plutôt, dans ces colonnes, d’une invitation à approfondir vos connaissances sur un sujet afin de vous aider à prendre de meilleures décisions.

Le vrai problème que me pose le terme « d’influenceur » est plutôt sa corrélation directe avec l’adjectif « influençable » qui qualifie, de façon plus prosaïque, une personne faible, sans réelle autonomie de décision et qui se laisse guider dans ses choix par autrui : les « influenceurs » donc.

Certains « influenceurs » auto-proclamés sur Instagram pensent d’ailleurs vraiment que le simple fait de porter une marque sur quelques photos devrait suffire à décider le grand public à acheter un produit de la marque en question. Quelle prétention ! Henry de Montherlant n’a-t-il pas un jour écrit que « si vous exercez une influence, feignez au moins de l’ignorer » ?

Parisian Gentleman va fêter son dixième anniversaire l’année prochaine (avec, a priori, un gros événement public), et même si nous sommes conscients que notre rythme de publication s’est quelque peu essoufflé depuis deux ans, nous avons pour projet non seulement de donner un très gros second souffle à notre PG adoré (nous en reparlerons dans ces colonnes durant l’été) mais également d’élargir très nettement sa sphère d’influence.

Mais l’influence dont nous parlons ici est précisément l’inverse de celle que nous décrivons ci-dessus.

Pourquoi ? Parce que nos lecteurs sont, dans leur très grande majorité, des hommes qui aiment, justement, prendre leurs décisions avec le maximum d’informations en main et qui sont tout sauf influençables.

Et parce que l’esprit de PG, depuis l’origine, est précisément de tenter de vous fournir un maximum de données, de reportages et d’éducation sartoriale afin, précisément, de ne plus vous laisser influencer par les grandes marques sans âme, aux produits discutables et aux marges indécentes.

Donc je vous en prie, n’utilisez plus ce terme détestable pour décrire notre travail. Il en existe beaucoup d’autres bien moins prétentieux et beaucoup plus proches de nos convictions.

« Toute influence est immorale. Influencer quelqu’un, c’est lui donner son âme ». Oscar Wilde.