Gaetano Aloisio : un Sommet de la Grande Mesure mondiale

Hugo JACOMET

Gaetano Aloisio : un Sommet de la Grande Mesure mondiale

Gentlemen,

depuis que j’ai créé PG en Janvier 2009, j’estime avoir visité, avec Sonya, plus de 200 ateliers tailleur dans le monde entier, soit pour les besoins de mes livres, soit pour les besoins de PG, soit pour mon plaisir personnel. À ce stade je pense donc pouvoir affirmer, sans cabotinage aucun, que j’en connais un rayon dans le domaine et que j’ai surtout appris, au bout de quelques années, à tout de suite « sentir » où je me trouvais et ce, dès les premières minutes.

Évidemment, au cours de ces centaines d’expéditions sartoriales, je pense avoir vu et vécu à peu près tout ce que le monde feutré ou exubérant, discret ou prétentieux, joyeux ou déprimant, propre ou sale (dans tous les sens du terme), expert ou amateur, honnête ou malhonnête du monde des tailleurs avait à offrir.

J’ai ainsi vécu des moments de grand bonheur où je me suis senti vraiment au meilleur de moi-même avec un costume ayant demandé plus de 60 heures de travail à la main et trois ou quatre essayages, mais j’ai aussi du passer, plus souvent qu’à mon tour, par d’immenses déceptions quand un costume tant espéré s’est avéré n’être au final qu’un simulacre, pour ne pas dire une parodie de ce que la Grande Mesure tailleur est sensée vous apporter en termes d’expérience humaine, de bien-être personnel et, évidemment, d’élégance immaculée.

Au cours de toutes ces tribulations, j’ai donc fini par développer, mentalement, une sorte de nomenclature me faisant, inconsciemment, classer les maisons de tailleur en Grande Mesure (c’est à dire fabriquant eux-mêmes leurs vêtement à la main sans sous-traitance plus ou moins loin de nos cieux) en trois catégories :

Les petites maisons honnêtes fournissant un travail honnête à des tarifs honnêtes. Il en existe quelques dizaines (sans doute une petite cinquantaine). Elles emploient généralement deux ou trois personnes maximum et font souvent appel à des « aides  » extérieures pour la couture et pour leurs pantalons. Avec ces maisons vous ne finirez sans doute pas avec le costume de votre vie, mais vous pourrez gouter aux joies du Bespoke sans piller votre compte en banque et sans mentir à votre épouse… Faites attention cependant que sous prétexte que le travail est fait à la main, ces maisons ne commencent pas à se comparer à de grands noms de la profession. C’est l’une des premières choses que j’ai appris dans mon parcours sartorial : un bon tailleur est rapide pour écouter, lent pour parler et très lent pour vanter ses propres mérites. Ou pour le dire autrement, un tailleur qui, au bout d’un quart d’heure, commence à vous expliquer que vous ne trouverez jamais ailleurs une telle qualité de travail et qui, pire, commence à critiquer ouvertement le vêtement que vous portez lors de vos premières visites (c’est à dire un costume réalisé par un autre tailleur) est sans doute à éviter. J’ai moi-même (assez) souvent fait l’expérience de ce genre de situation ubuesque alors que je portais des costumes de chez Cifonelli… Dans ce cas, faites attention et réfléchissez bien avant de passer commande.

Les bonnes maisons, fournissant un travail nettement supérieur à la moyenne, qui vous feront vivre une vraie expérience personnelle (ce que la Grande Mesure devrait être en premier lieu) et qui, surtout, vont vous faire progresser d’un seul coup, et de manière spectaculaire, dans votre élégance personnelle. En dix années de voyages sartoriaux, je pense pouvoir nommer un vingtaine de maisons (maximum) qui entrent dans cette catégorie, et ce, sur la planète entière.

– Et puis il y a les grandes maisons tailleur qui, à mon humble avis, se ne comptent plus aujourd’hui, malgré le regain d’intérêt certain pour le domaine, que sur les doigts d’une main ou, au mieux, de deux (soyons généreux).

UN NOM QUI MERITE LA RECONNAISSANCE INTERNATIONALE

Une fois n’étant pas coutume, et au risque de paraître péremptoire, je pense que Gaetano Aloisio fait incontestablement partie des tous meilleurs tailleurs en activité au monde. Et pourtant, en dehors du cercle des gentlemen (très) initiés à la chose sartoriale, son nom reste, à ce jour, nettement moins connu que celui de Cifonelli, de Rubinacci ou d’Anderson & Sheppard (même si Gaetano possède une clientèle de très haut niveau que beaucoup de maisons lui envient).

A l’heure d’Instagram et des fausses célébrités, il est donc grand temps de réparer cette injustice et de lever le voile sur un Maestro que beaucoup de mes amis ou lecteurs (comme Florian Sirven de la Maison éponyme ou encore Quentin Planchenault qui travaille désormais aux côtés de Frédéric Costa chez Howard’s) considèrent tout simplement comme « le nouveau Francesco Smalto » (ce qui, dans notre petit monde de passionnés en revient à comparer un musicien à Mozart).

A titre personnel, je pense en effet que le discret Gaetano fait partie de cette catégorie de tailleurs qui laisseront derrière eux une « patte », un héritage et un style qui leur survivront, avec ou sans successeur.

Et si mon devoir de réserve m’interdit de vous révéler les maîtres tailleurs que je considère comme les plus grands actuellement (ce qui serait d’ailleurs plutôt absurde car le choix d’un tailleur reste, Dieu merci, une affaire de goût), je peux me permettre d’établir mon Panthéon personnel des grands maîtres passés ou présents dans lequel Maestro Aloisio aurait, sans aucun doute, toute sa place. Je veux parler ici de Colin Hammick, de Frederick Scholte, de Roberto Combattente, de Domenico Caraceni, de Joseph Camps, d’Arturo Cifonelli, de Francesco Smalto, de Claude Rousseau, de Vincenzo Attolini ou, plus récemment, de Lorenzo et Massimo Cifonelli, d’Antonio Panico, de Richard Anderson, de Joe Morgan ou de la jeune garde prometteuse comme Davide Taub ou Michael Browne (et je présente mes excuses à ceux que j’oublie forcément dans cette énumération non réfléchie).

La première fois que j’ai rencontré Gaetano Aloisio dans son magnifique salon de la Villa Malta dans le plus beau quartier de Rome, nous avons eu une (très) longue discussion sur un sujet qui lui tient particulièrement à coeur : la défense du terme « Bespoke » ou « Grande Mesure ». Ce problème, consistant à essayer de trouver un moyen de séparer, dans le monde des tailleurs, le bon grain de l’ivraie, est en effet un problème récurrent qui nous préoccupe dans ces colonnes depuis la création de PG.

Il est vrai que depuis près de dix ans maintenant le terme « Bespoke » a été mis à toutes les sauces et c’est une véritable tragédie. Cette tendance lourde est un désastre qui, au delà des mots, nivelle TOUT vers le bas, sème la confusion et tente de faire passer des produits de masse (souvent fabriqués sous d’autres latitudes) pour d’authentiques produits artisanaux ou de jeunes entrepreneurs issus d’écoles de commerce pour des maitres-tailleurs…

Pour tenter de contrer ce « vol » sémantique, certains vénérables tailleurs de Savile Row ont saisi dès 2009 l’AAA (Advertising Standard Authority, l’équivalent de notre Bureau de Vérification de la Publicité) afin de montrer que l’utilisation du terme Bespoke était régie par de nombreux critères extrêmement précis (notamment sur la création ad hoc d’un patronage 100% original, un travail intégralement à la main et plusieurs essayages) et que bon nombre de publicités utilisant le mot sans même en connaître son sens étaient tout simplement mensongères. Malheureusement ils se sont fait éconduire sous le prétexte fallacieux que le terme avait « glissé » vers d’autres acceptions et qu’en outre « personne, achetant ce type de produit à des prix abordables (comprenez 300 euros) ne s’attend à un produit complètement réalisé à la main ». Quel scandale !

C’est à ce problème majeur que Gaetano m’a proposé, en premier lieu, de nous attaquer ensemble, ce qui montre d’emblée la personnalité de cet authentique Maestro qui, au lieu de me vanter immédiatement les mérites de son atelier, m’a invité à réfléchir avec lui à comment résoudre ce problème crucial en aidant le public à faire la différence entre les vrais maitres-tailleurs et les autres (quelle que soit leur « célébrité » sur Instagram). Nous aurons l’occasion de revenir sur le sujet.

Avec Gaetano nous sommes immédiatement tombé d’accord sur le fait que cette bataille était sans doute déséquilibrée face aux grandes marques qui surfent désormais sur la vague « sur-mesure » (Hubo Goss en tête). Mais après tout, il est de notoriété publique que David a toujours été mieux habillé que Goliath…

Le salon et l’atelier de Rome

Ce qui impressionne tout de suite chez Aloisio, c’est son salon : majestueux, spectaculaire, méticuleusement meublé et décoré avec des objets d’exception, dont une gigantesque sculpture de l’artiste Paolo Guiotto représentant un manteau et magistralement intitulé « Absent Body » qui trône au milieu de ce lieu dont les murs transpirent la tradition et l’histoire.

Le visiteur est donc d’emblée plongé dans un univers très luxueux sans être pour autant ostentatoire, ce qui, vous allez le découvrir, est à l’image du style maison. D’ailleurs dès l’entrée de l’immeuble, avant de monter dans le salon par un ascenseur privatif, un superbe habit formel comme on en voit que très (trop?) rarement, même dans les salons les plus renommés, est offert à nos regards. Le message est clair et direct : nous entrons, vous entrez dans une maison de haute couture masculine et dans l’univers d’un esthète. (Cliquez sur les images pour les agrandir et les admirer !)

Dans le même immeuble se situe le Saint des Saints : l’atelier de couture dans lequel s’affairent, studieusement, pas moins de 35 tailleurs.

A part l’atelier de Cifonelli à Paris et celui de Rubinacci à Naples, qui sont de taille comparable, c’est incontestablement l’atelier de Grande Mesure le plus impressionnant qu’il m’ait été donné de visiter avec toutes les équipes travaillant sur place.

Nous touchons d’ailleurs là à l’une des problématiques les plus sensibles des ateliers de Bespoke : le contrôle qualité. En effet, certains ateliers, même parmi les plus réputés et les plus onéreux (à Naples par exemple) ont pour habitude de donner du travail à des couturiers ou couturières à domicile qui travaillent à la pièce.  Il résulte de cette manière de faire (très fréquente dans le sud de l’Italie), un contrôle qualité très aléatoire et beaucoup moins précis que dans un atelier comme celui d’Aloisio. J’ai moi-même déjà fait les frais (dans tous les sens du terme) de cette façon de faire avec des costumes venant d’une même maison parfois très réussis (voire sublimes) et d’autres fois complètement ratés.

Chez Gaetano Aloisio, tout est réalisé au même endroit et tout est contrôlé par le Maestro lui même.

En outre, Gaetano étant à la fois coupeur ET tailleur (c’est à dire qu’il est capable, contrairement à beaucoup de tailleurs même parmi les plus célèbres au monde, de réaliser tout seul un vêtement de A à Z), il est en mesure de TOUT contrôler, jusqu’à la qualité du point de couture le moins visible dans un vêtement. Cette double casquette de coupeur-tailleur est rare parmi les grands ateliers cités précédemment et fait une vraie différence en termes de constance dans la qualité des vêtements qui sortent de cet atelier littéralement hors du commun.

Le style Aloisio

Commençant à bien connaître Gaetano (ainsi que sa charmante épouse Svetlana qui est en charge du management du salon, de l’accueil des clients et du marketing maison) je sais qu’il n’aime pas parler d’un « style maison », contrairement à de nombreux tailleurs napolitains qui n’ont, au contraire, de cesse de vendre le style local voire leur style particulier.

Aloisio lui préfère expliquer que la notion de « style maison » est presque incompatible avec la notion de Bespoke et aime rappeler que son art ne consiste pas à imposer son style à ses clients, mais, à l’inverse, à les rendre les plus élégants possible en fonction de leurs goûts, de leurs styles de vie et de leur morphologies.

Pour autant, lorsque je vois (ou mieux, lorsque je porte) un costume de chez Gaetano Aloisio, je ne peux m’empêcher de penser à cette école tailleur que je qualifierais de « ligne claire » (dont Smalto fut l’un des plus célèbres adeptes) contrairement à d’autres écoles tailleur où les lignes sont soit plus « brouillon » avec des tête de manche à dessein très froncées (école napolitaine), soit beaucoup plus structurées (école française), soit présentent un excès de matière sur la poitrine (école « soft tailoring » façon Anderson & Sheppard).

Chez Aloisio les lignes sont précises, directes, rigoureuses, quasi-géométriques avec un méticuleux travail d’isolation des différentes parties du vêtement et de respect des proportions. C’est un tailoring sans concession, qui ne souffre d’aucune approximation mais qui reste globalement beaucoup plus léger que l’école française avec une épaule structurée mais naturelle et des revers absolument somptueux. La couture est, elle aussi, époustouflante de précision et les finitions au niveau des meilleurs tailleurs parisiens.

Mon premier costume chez Gaetano Aloisio

Pour mon tout premier costume chez Gaetano Aloisio, j’ai opté, une fois encore, pour un costume croisé classique, 6 on 2 (six boutons dont deux, potentiellement, actifs).

Au moment de choisir mon tissu, Gaetano a insisté pour que je choisisse dans la liasse d’une maison de tissus que je connaissais peu et que je n’avais jusqu’alors jamais utilisée : la maison DRAGO (que j’ai depuis appris à connaitre et qui produit, à mon sens, des tissus absolument géniaux avec un tombé exceptionnel et une main très « nerveuse », comme je les aime). J’ai donc opté pour un magnifique tissu bleu Super 160s avec une rayure très « fondue » dont le comportement à la lumière du jour est assez bluffant.

Après trois essayages, dont l’un particulièrement inoubliable puisque j’ai pu déguster un grand vin italien pendant que Gaetano travaillait sur ma veste (ça c’est le vrai bonheur mes amis !), j’ai enfin pris livraison de mon premier costume Aloisio en Grande Mesure.

Et là, j’ai découvert certains secrets qui ont fait et qui font la réputation de la Sartoria Aloisio parmi ses clients (très) fidèles et notamment sa façon de travailler les entoilages. Alors que de plus en plus de tailleurs font désormais l’impasse sur la couture à la main des toiles pour la poitrine (en achetant des toiles déjà cousues à la machine Strobel, le célèbre « loose stitching » pour les connaisseurs), Aloisio réalise cette opération, longue et fastidieuse, strictement à la main.

Le résultat est surprenant car au premier port, l’entoilage de la veste semble un peu rigide. Pas inconfortable, mais un peu « raide » comme on dit en France. Mais c’est après deux ou trois ports que la magie d’un vrai entoilage à l’ancienne façon Gaetano Aloisio donne sa quintessence : la veste commence à épouser la forme de votre thorax, le tombé devient alors époustouflant (même pour un oeil non habitué) et le confort absolument fantastique.

Même mon ami Jean-Manuel Moreau, à qui j’ai récemment rendu visite à Paris en portant mon croisé Aloisio, et qui n’a pas la réputation de mâcher ses mots, m’a dit qu’à son avis il s’agissait de l’une des plus belles pièces de ma (grosse) garde-robe.

A titre personnel je peux témoigner que ce costume est directement entré dans le top 5 de mes costumes préférés aux cotés de trois costumes Cifonelli et d’un costume de chez Nunzio Pirozzi.

En bref, et au risque de me répéter, je souhaite aujourd’hui insister sur l’extrême qualité du travail de Gaetano Aloisio qui mérite l’attention de tous les amateurs de Bespoke tailoring du plus haut niveau et sur le fait qu’il s’agit certainement de l’un des tailleurs les plus doués de sa génération.

En outre, visiter son salon, ainsi que sa merveilleuse boutique située Via Franceso Crispi (au pied de l’atelier) et qui propose, notamment, de somptueux blousons en peaux exotiques ainsi que des sweaters en pur cachemire de la plus belle qualité, est une expérience que tout amateur d’art sartorial en général devrait vivre une fois dans sa vie.

Et pour ceux d’entre vous qui habitent New York (ou qui auraient des amis à la recherche de ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’élégance masculine classique aux USA), j’ai la joie de vous informer que Gaetano visite de plus en plus souvent la Big Apple afin de répondre aux besoins d’une clientèle américaine de plus en plus amoureuse de ce tailleur d’exception.

Sa prochaine visite sur place aura lieu du 30 Septembre au 4 Octobre. Pour toute question, pour tout rendez-vous (à Rome, à Paris ou à New York), n’hésitez pas à envoyer un e-mail à direzione@gaetanoaloisio.com

Cheers, Hugo

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Sartoria Gaetano Aloisio

Via di Porta Pinciana, 1, 00187 Roma RM, Italie

Tél : +39 06 808 1621

E-mail : direzione@gaetanoaloisio.com

Instagram : @gaetanoaloisioofficial