Le tissu
ou la coupe ?

Dr John SLAMSON

Le tissu ou la coupe ?

C’était chez le fripier.

Un groupe d’hommes élégants et autrement dotés d’un sang-froid et d’une urbanité de vicaire britannique semblaient mus par une fébrilité que l’on explique en général par l’usage abusif de substances addictives consommées par les voies aériennes supérieures.

C’était comme si une fois le palier du magasin franchi, ils étaient soudain saisis par un espoir insensé. Encouragés par le commerçant connaisseur pointant les merveilles enfouies, ces gentlemen lançaient des regards fiévreux sur chaque amas de tissu susceptible de cacher la perle rare.

Soudain, au sein de cette petite horde, deux gentlemen de carrure comparable comprirent qu’une concurrence implacable allait les opposer pour se saisir d’une veste Francesco Smalto vintage.

Les spectateurs s’écartèrent. Les deux hommes échangèrent un regard d’ordinaire réservé au Mexican stand-off. Immobiles mais prêts à dégainer, ils restaient suspendus dans le silence du gourbi aux étoffes précieuses. Une perle de transpiration vint mouiller un col de chemise de chez Howard’s. Une crispation tendit la manche d’une veste Adriano Bari. C’est sûr, ils allaient en venir aux mains.

Par pudeur, le grand barbu se détourna le premier de la veste.

–  Ça me va pas, cette coupe de toute manière.

L’autre, étonnamment, en fit autant et lança, hautain :

– J’aime pas le tissu, il est trop rigide.

Après un regard, de méfiance, chacun retourna farfouiller dans son coin tout en lorgnant la veste aux larges revers. Sortant son téléphone, l’un des deux appela du renfort :

– Tu peux venir chez Ammar, il y a de la super came. Ouais, c’est de la bonne. Il y a du Cifo et du Feruch.

C’est une scène ordinaire chez ce fripier bien connu du 17earrondissement de Paris, au 65 de la rue Nollet, car — paradoxalement —les perles rares y sont fréquentes. Du tailleurs bespoke disparu à la modeste pièce de prêt-à-porter délaissée, on trouve dans ce marché de l’occasion de belles opportunités de se faire une garde-robe un peu singulière.

Mais dans de tels lieux, le « respoke » comme la seconde-main de pièces plus ordinaires posent une question lancinante à l’amateur : vaut-il mieux privilégier l’artisanat fabuleux d’un grand tailleur démodé qui vaudra de nombreuses retouches incertaines ou une pièce plus modeste mais qui vous va comme un gant et qui vous convient stylistiquement ?

Cela renvoie à un débat entre amateurs de beaux vêtements qui n’est pas prêt de s’éteindre : faut-il privilégier la coupe, le tissu ou le style du vêtement ?

On l’a assez dit : sans la coupe, le costume n’est rien. Oui, mais, on peut tout à fait soutenir l’inverse : sans le tissu, la coupe ne sert à rien…

Indépendamment de la technicité de chaque élément, coupe, tissu et style sont des données essentielles du vêtement.

La coupe — dont la finesse reste le privilège de la grande mesure — concerne les détails morphologiques d’un client et la recherche d’une ligne impeccable. Bien sûr, tout vêtement possède une coupe, mais plus on est proche du prêt-à-porter, plus la coupe est générique et censée s’adapter à tout le monde. Mais avec un travail pour l’essentiel fait à la main, un entoilage de qualité, une recherche poussée de la perfection, le bespoke possède toujours un cachet supérieur.

Le tissu — qui ne concerne l’art tailleur qu’indirectement puisque ce n’est pas le tailleur qui le produit — n’est pas moins essentiel. Car quel serait l’intérêt d’une belle coupe sur un tissu médiocre ou laid ?

La couleur, le motif, la matière sont évidemment les données première d’un costume. Paradoxalement, même un mauvais tailleur ou le pire des ateliers peut travailler un beau tissu…

Enfin, le style concerne la mise en œuvre de la coupe selon divers éléments esthétiques. Il faut bien choisir un type d’épaule, de poche, de revers, etc. L’artisanat le plus pointu techniquement peut aboutir à des résultats immettables si le style est étrange, vieillot, excentrique, etc.

Les vêtements ‘vintage’ montrent ainsi les limites du bel artisanat marqué par le style d’une époque démodée.

Que faire, donc, d’une pièce bespoke parfaitement réalisée mais avec des finitions criardes et un tissu dont les motifs signalent les années 1970 avec pesanteur ?

Le monde de la retouche permet de profiter des belles affaires d’occasion, mais nous confronte à notre nécessaire insatisfaction. La qualité de l’artisanat — les finitions, la solidité, la rigueur dans la construction — passe souvent après des éléments moins techniques mais plus évidents visuellement…

La plupart du temps, qu’il s’agisse de prêt-à-porter, de sur-mesure ou de seconde main, on doit envisager l’équilibre difficile entre toutes ces données. Si l’on veut le tissu idéal, la coupe idéale et le style idéal… il ne reste que la grande mesure. Mais même alors, trouver l’équilibre entre coupe, tissu et style revient, in fine, au bon goût du décideur. Car le vêtement nous met face à ces choix délicats, nuancés et changeants : il faut déjà savoir ce que l’on veut et ce qui nous va. Et il faut aussi accepter de se tromper pour le savoir.

À cet égard, le choix d’un vêtement est bel et bien un choix existentiel : même s’il se fait à une échelle modeste et sans conséquence, il nous renvoie à l’image de ce que nous sommes ou voulons être.

Déceptions, hésitations et regrets font partie des tentatives de la vie, dans le vêtement comme ailleurs…