La cravate est morte ! Vive la cravate ! (réponse à l’article de France Info du 14 Octobre)

Hugo JACOMET

La cravate est morte ! Vive la cravate ! (réponse à l’article de France Info du 14 Octobre)

Gentlemen,

France Info, la chaine d’information continue du service public, vient de se fendre, sur son site internet, d’un article signé d’un certain Vincent Daniel et intitulé symbole d’autorité, contrainte ridicule : pourquoi la cravate n’est plus dans le coup.

Moi qui m’étais déjà fait traiter, en 2014, « d’homme du passé » par David Abiker sur Europe 1 où j’étais censé donner la réplique à Gonzague Dupleix (l’inénarrable docteur ès-style de GQ magazine),  je ne pensais pas qu’il fut encore possible de publier de nos jours une telle compilation de lieux communs et de banalités sur le sujet de la cravate.

Pire, oser écrire (je vous jure que c’est vrai) que la cravate est devenue ringarde en 2018 et prétendre que l’enlever ou refuser de la porter pendant une réunion au bureau est un geste de rébellion, que dis-je, un acte quasi révolutionnaire est tout simplement hilarant !

Ringarde la cravate ? Franchement cher Vincent Daniel, on jurerait que vous avez re-pompé un article de La Nouvelle République du Centre Ouest de 1985 dans lequel on annonçait déjà la mort du « costard- cravate », autre formule typique des années 80 que vous ne manquez cependant pas d’utiliser à la fin de votre article en grand pourfendeur des valeurs conservatrices (donc forcément dépassées) et des symboles d’autorité (donc forcément liberticides).

(Notez que je n’ai rien contre la Nouvelle République, le journal de ma jeunesse où j’ai eu les honneurs à la fin des années 70 de deux entrefilets pour être devenu champion de la Vienne de saut à la perche avec un saut à 3m20 qui est n’est pas resté dans les annales même dans celles de l’album photo de maman).

Décortiquons donc ce sommet du journalisme contemporain (dont vous trouverez la version intégrale ICI) qui semble toutefois avoir trouvé son public, l’article étant classé sur le site de France Info comme le troisième article le plus populaire de la semaine! C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, c’est bien connu…

Evidemment, tout le propos tourne autour du symbolisme de la cravate qui semblerait encore traumatiser voire réduire en esclavage les pauvres jeunes cadres dynamiques se plaignant, auprès de France Info, d’avoir été obligés de la porter pendant les fortes chaleurs ou de se faire réprimander par leur supérieur hiérarchique pour avoir osé l’enlever « après négociation » en avançant l’argument ultime qu’ils passaient leurs  journées devant un tableur Excel et pas devant des clients. Désopilant !

Un certain jeune attaché parlementaire prénommé Nicolas est même quasiment élevé au rang de héros national pour avoir osé, en risquant presque sa carrière mais « avec le soutien de sa hiérarchie » (sic), se faire remarquer en ne portant pas la cravate au quotidien dans un élan visant à « casser les codes »… Quelle audace ce Nicolas !

Mais sur quelle planète vivez-vous Monsieur Daniel ? Et où avez-vous déniché les spécimens dont vous citez les témoignages ? Car enfin, soyons sérieux et ouvrons les yeux : vous avez au bas mot 20 ans de retard. Cela fait des années et des années que la cravate n’est plus une obligation absolue, même dans les milieux professionnels les plus « normés » comme la banque ou le consulting (ou désormais l’Assemblée Nationale). Le « Casual Friday » est de mise aux USA depuis le milieu des années 90 et la dictature du « cool », comme vous l’écrivez (cette fois à raison) vers la fin de votre papier, règne en maitre.

Aujourd’hui la rebellion semble même avoir changé de camp : c’est porter une cravate qui devient un acte insurrectionnel. Essayez, chers amis journalistes, de porter un costume bien coupé, une belle chemise bien repassée, une belle cravate en soie et, soyons fou, une belle pochette en coton dans votre poche poitrine et vous verrez les réactions que vous susciterez dans la rue et à votre bureau. Les célèbres: « tu vas à un mariage ?  » ou autre « tu as un entretien d’embauche » ?

Mais c’est lorsqu’un certain Serge Carreira, spécialiste de la mode et maitre de conférences à Sciences Po Paris est cité que l’on touche le fond du lac de Côme. Il déclare en effet que « les nouvelles générations portent des cravates très fines qui sortent du schéma classique avec un costume. Elle est plus rock, comme le fait par exemple le créateur Hedi Slimane »… Alors là, je tombe de ma chaise.

Car Monsieur Carreira, savez-vous que les fameuses (et horribles) cravates anorexiques d’Hedi Slimane sont sa marque de fabrique depuis… l’an 2000 (date à laquelle il a pris les rênes de la maison Dior) et que les fameuses « jeunes générations » que vous citez ne représentent sans doute même pas 0,1% des ventes de cravates dans le monde alors qu’une nouvelle génération d’amateurs de style classique est née entre temps et est en train de redonner ses lettres de noblesse à cet accessoire aussi charmant qu’inutile ?

Même notre Marc Beaugé national (le spécialiste de la mode masculine au journal le Monde) participe à cette galéjade journalistique en affirmant que la cravate « n’est plus un signe de succès mais de ringardise » et « que porter une cravate, cela demande un effort : il faut faire un noeud, mettre une chemise avec le bon col etc… » (re-sic). Cette fois, je suis à deux doigts de me pendre à la poutre de mon bureau avec ma cravate sept plis, ce qui va en effet me demander l’effort insurmontable de nouer un noeud solide comme le Old Bertie voire un vrai Windsor pour être sûr de ne pas me rater…

Mais au moment où je décide finalement de ne pas passer à l’acte afin d’éviter de gaspiller une belle cravate sept plis de chez Howard’s à Paris (qui, au passage, vend ses très belles cravates comme des croissants à une nouvelle génération de jeunes hommes amoureux de style classique depuis des années), je fais une crise cardiaque en lisant la conclusion, soi-disant lyrique, de Marc Beaugé que je cite in extenso : « le costume-cravate reste le vêtement ultime, l’absolu du vêtement. Cela fait 300 ans qu’il existe en l’état, très peu de vêtements traversent les époques à ce point. Même si’l y a des hauts et des bas, il y aura toujours des hommes en costard-cravate… »

Et alors que je gis sur le sol de mon bureau au bord de la perte de conscience, je réussis tout de même à dénouer ma cravate « Four in Hand » et à déboutonner, dans un effort surhumain, le bouton du col de ma chemise pour tenter de respirer tout en essayant, dans la panique, de regrouper mes pensées et mes (très) modestes aptitudes en calcul mental. Je parviens cependant à faire la soustraction : 2018 moins 300 ça fait… 1718!!

Je pense que Messieurs Beaugé et Daniel confondent la Régence française (1715-1723) et la Régence anglaise (1811-1820) durant laquelle un certain George « Beau » Brummell inventa, en effet, le costume masculin contemporain. Et même si on n’est pas, parmi les experts de France Info, à un siècle près, je doute fort que Beau Brummell ait utilisé l’équivalent britannique de « costard » pour décrire la nouvelle façon de se vêtir dont il fut le grand inspirateur.

Mais soyons magnanimes : disons que Marc Beaugé est mauvais en maths (comme moi), que Monsieur Carreira est resté coincé au début des années 2000 (ça arrive à tout le monde) et que Vincent Daniel, dans un effort pédagogique somme toute assez louable s’est un peu emmêlé les pinceaux au moment de délivrer le fond du message, le seul qui a valeur d’information : les hommes ne portent en effet plus de cravates (ni même de costume) par obligation, mais par choix.

Aujourd’hui on s’habille par ce qu’on aime s’habiller et pas pour suivre les codes imposés par une soi-disant « autorité » qui n’existe plus depuis longtemps à une époque où l’on donne le droit de s’exprimer avant d’enseigner la langue… Mais c’est un autre débat bien plus large que le seul sujet qui nous occupe dans cet article.

Je pense d’ailleurs que si pression (des pairs) il y a sur les jeunes cadres d’aujourd’hui, c’est précisément pour les forcer à arrêter de porter le costume et la cravate et pour les inciter (doux euphémisme) à adopter l’uniforme si bien décrit ci-dessous et qui fait fureur dans les start-ups, dans les rédaction des journaux et dans les boites de com’.

 

Réveillez vous Messieurs les adeptes du costume bien coupé, de la belle chemise (avec le bon col) et de la jolie  cravate ! C’est vous les nouveaux rebelles qui luttez contre la norme !

Et merci à Vincent Daniel (et à France Info) de nous avoir donné l’occasion rare de nous exprimer sur un sujet qui nous tiens particulièrement à coeur.

Allez, sans rancune Vincent ! Et si vous me le permettez, je vous enverrai avec plaisir une jolie cravate de ma collection, entièrement montée main dans une belle soie de Côme dont vous me direz des nouvelles. Au pire, vous pourrez toujours l’offrir à Noël à votre jeune neveu qui, contre toute attente, fait partie de cette nouvelle génération en plein essor qui adore porter le costume… et la cravate!

Cheers ! Hugo